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A VERSAILLES

Ce n'était point par un « soleil printanier » , comme le jour où s'y promena la baronne d'Oberkirch; nul papillon n' « étalait ses ailes dor » ; les bosquets n'étaient ni « parfumés de lilas » ni « peuplés de rossignols » . Il faisait un temps gris, d'un froid pénétrant. Une buée montait des bassins, ternes sous le ciel d'hiver. De la neige restait çà et là, au bord des avenues, sur les massifs sans feuilles, sur le dos des statues frileuses. Oui, c'est par un triste après-midi que nous allâmes, l'autre semaine, à Trianon, et pourtant ce fut délicieux.

Le conservateur du musée de Versailles, qui est le docte italianisant et l'exquis poète que l'on sait, avait fait défense à Fogazzaro de retourner dans son pays sans venir, quelques heures, se reposer de Paris dans le grand silence

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du château royal. Et, en même temps que cet hôte illustre, il nous avait gracieusement priés plusieurs à déjeuner, italianisants aussi, la plupart, tout au moins amis de l'Italie et de la culture italienne. De sorte que, pendant un repas où la science ne quitta jamais le ton de la « gaie science » , on causa dans les deux langues. On se joua même à alterner, et c'était plaisir de lancer d'un bout à l'autre de la table les syllabes éclatantes du parler d'outre-monts et de les suivre de l'oreille, heurtant à la rencontre nos sourds vocables et faisant sonner, eut-on dit, le cristal des verres. Avec une courtoisie attentive, Fogazzaro passait de l'italien au français, selon la commodité d'interlocuteurs lents, quelquesuns, à comprendre l'idiome de Pétrarque.

Pétrarque, c'est galanterie de prononcer ce nom chez l'auteur du mémoire fameux sur le Canzoniere autographe. Fogazzaro n'y a pas manqué. Fulvio Orsini, Aide Manuce et d'autres furent cités aussi par lui, et c'était encore flatterie délicate à l'adresse du maître de la maison. Mais laissons ces propos savants, faits pour intéresser les seuls humanistes. Nous avons amené l'auteur de Daniel Cortis à dire son mot de

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quelques écrivains d'aujourd'hui, ses compatriotes ou les nôtres, et, sur les uns et les autres, il s'est exprimé avec une originale justesse, relevée de cette saveur que prend parfois le français dans une bouche étrangère.

Ses jugements, je ne vous les rapporterai pas. Pour certains, il y aurait indiscrétion. Notons seulement l'estime où il tient le tout récent livre d'une Florentine devenue Parisienne, qui se cache sous le pseudonyme de Jean Dornis (1). Mais je puis bien avouer qu'il a été question de M. Zola, pris récemment par un abbé de Vicence pour sujet de conférence, je ne dis pas de sermon, de carême. Cet abbé s'est montré sévère, paraît-il, non pourtant sans souhaiter, en une péroraison charitable, et même sans espérer, si j'ai bien compris, la conversion du pécheur.

C'est à propos de l'affaire Dreyfus que nous sommes venus à parler de lui. Car nous nous étions bien promis d'éviter l'irritant sujet, mais nous y avons versé, — sans dommage, d'ailleurs, pour la cordialité de nos entretiens inter pocula. Et ce nous a été une occasion d'observer sur le fait la diplomatie italienne. Je prends le mot

(1) La Poésie italienne contemporaine. Paris, Ollendoiff.

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dans la meilleure acception : au sens d'adresse sans duplicité et de fine réserve.

En est-ce assez pour occuper un déjeuner? Je crois me souvenir que M. Zola fut mis sur... la nappe au moment où circulait la pâtisserie. Le café pris, la cigarette fumée, nous visitâmes, sous l'aimable conduite de M. de Nolhac, les appartements royaux et le musée. Dans la salle des gardes de la reine, Fogazzaro s'arrêta avec complaisance devant le portrait de la jolie princesse savoyarde qui devint duchesse de Bourgogne. Triomphante de jeunesse, dans une robe de soie gris perle fermée de rubis et de turquoises, signifiant du geste le plus élégant un ordre à un amour chargé de renoncules et de jacinthes, le chef-d'œuvre de Santerre la représente telle que l'a peinte Saint-Simon. C'est bien là cette dauphine qui, par « ses grâces, ses soins et des façons uniques en elle » , devait s'emparer de tous les cœurs. On comprend que « grands et petits » se soient « empressés à lui plaire » , que « tout manquât à chacun en son absence» , que « tout fût rempli par sa présence » . On ne s'étonne pas que Louis XIV ait subi la séduction de sa tendresse câline et mutine, quand elle lui

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« sautait au col » , « se mettait sur ses genoux, » enfin « le tourmentait de toutes sortes de badinages » . Ailleurs, c'est devant le beau marbre du sculpteur tessinois Vincenzo Vela que nous faisons halte : un Napoléon mourant, affaissé dans un fauteuil, une main encore crispée pourtant d'ambition impuissante à la vue d'une carte étalée sur ses genoux. Plus loin, ce sont des Nattier qui nous retiennent. Nul n'ignore ce que doivent à M. de Nolhac quelques-uns des Nattier de Versailles, tirés par lui de la confusion de catalogues dressés sans critique, ou réhabilités de fausses attributions consacrées par le temps. Et n'en est-il pas qu'il a découverts parmi de soi-disant toiles de rebut et sauvés des intempéries d'un grenier! Mais nos stations sont courtes. Notre guide lui-même les abrège, pressé de nous conduire à travers cette immensité du palais, dont il veut donner à son hôte une impression d'ensemble; car déjà l'heure presse, et nous devons visiter Trianon. A grands pas, donc, nous traversons les vastes pièces, saisissant par bribes les ingénieuses remarques du Vénitien, qui, l'œil fait aux richesses de l'ornementation, démêle, dans le style changeant de ce décor, des souvenirs, des influences. Est-ce habitude

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