‹ Art et littératureChapitre 8 sur 40 · ANTONIO FOGAZZ ARO A VERSAILLES · texte numérisé non relu

ANTONIO FOGAZZ ARO A VERSAILLES

et satiété des splendeurs? La fine délicatesse d'art qui distingue les petits appartements de Marie-Antoinette a semblé particulièrement le charmer.

Maintenant, c'est fini. Nous allons sortir, descendre par la large avenue, vers le « grand canal » qui luit sous la brume. Pas encore. Sur une porte, Fogazzaro vient de lire : Afrique, Crimée, Italie. Il veut voir ce panorama de nos dernières victoires; il veut surtout saluer celles qui affranchirent sa patrie. Et nous sommes fiers de lui montrer, même en des images médiocres, Magenta, Solferino... faits d'armes à la française, prouesses de nos zouaves, dont les calottes et les culottes font sur la toile des taches de coquelicots.

Enfin, nous voilà dans la grande allée mouillée de neige fondue, en route pour Trianon. Notre groupe, un peu disloqué par cette course à travers les galeries, vient de se reformer, et notre premier mot est pour regretter le soleil — le soleil du tsar. Ah! oui, si le paysage pouvait s'éclaircir, seulement quelques minutes, des rayons qui, un soir d'octobre, fêtèrent la visite impériale!... Mais pourquoi se plaindre? Si

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maussade qu'il soit, il faut encore savoir gré au temps de ne point empêcher notre promenade. Et voici que nous nous prenons à trouver une poésie à ce suaire humide qui enveloppe le désert du parc. D'ailleurs la conversation s'anime. On questionne Fogazzaro sur son pays, sur l'état des partis politiques et religieux, sur la possibilité de la réconciliation, si ardemment souhaitée par lui, du Vatican et du Quirinal. Il répond avec bonne grâce, esquissant d'une phrase ses larges vues sur les problèmes qui inquiètent l'Italie, sans dédaigner le tableau épisodique des petites luttes locales et la malice de l'anecdote. Puis, à un tournant de causerie, c'est la philosophie qui se dresse, et le poète métaphysicien explique son évolutionnisme spiritualiste.

Cependant nous arrivons. Nous avons laissé à gauche le grand Trianon. Nous apercevons la miniature de palais dessinée par Gabriel, ciselée par Guibert. Les balustres de la terrasse italienne, les cannelures des colonnes corinthiennes nous apparaissent à travers les ramures dénudées d'un massif. Enfin, nous sommes devant, mais nous n'entrons pas. Le jour baisse. Nous nous hâtons vers le Hameau.

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Le voici, le village de féerie, qui paraît entre les arbres : le moulin, la laiterie, la maison du Billard, la maison de la Reine, la tour de Mariborough... Il se réflète tout entier dans le lac ménagé entre les petites collines. Fragile caprice de femme, que déjà la ruine a touché. La maçonnerie s'effrite, les escaliers se disjoignent, la rouille mange les ferrures, les lézardes peintes sur les murs, selon la mode du xvme siècle, sont devenues de vrais lézardes. N'importe. Le décor est debout. Nous pouvons nous enchanter encore des perspectives créées par Marie-Antoinette. Nulle part, on ne l'évoque comme ici « dans sa simplicité et sa grâce de femme... On la voit glissant le long des allées, une badine à la main, au bord de l'étroite rivière qui serpente dans le gazon (1) » .

La nuit tombait quand nous traversâmes le Hameau. Une mélancolie planait sur l'abandon de ces maisonnettes aux fenêtres closes. Un silence de rêverie s'était fait. Je ne sais qui de nous vint à le rompre. On parla vers, rythme, métrique. Quelqu'un déplorait la déformation

(1) La Reine Marie- Antoinette , par Pierre de Nolhac.

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de la poésie latine par notre diction française sans accent. Une ode d'Horace chanta dans le souvenir de Fogazzaro, et je n'en oublierai jamais la musique sur ses lèvres italiennes, tandis qu'autour de nous s'épaississait l'ombre du soir.

Mais 1898.

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« Mon métier est de feuilles volantes, » dit un personnage de Shakespeare. Quelques-uns sont de cette corporation, que des dons supérieurs destinaient à autre chose. Parmi les pages courtes qu'ils jettent au vent chaque matin, chroniques pimpantes, lestes commentaires de l'événement du jour, politique ou mondain, notes d'art ou de lettres, éphémère papier, aussitôt froissé que lu, puis piétiné par les passants, jusqu'à ce que le tombereau le ramasse, parmi ces feuilles volantes enfin, devenues cette litière, il s'en trouve qui méritent mieux que ce sort grossier. En dépit de la hâte quotidienne, une marque de maîtrise est restée çà et là. Justesse du jugement, éclat de l'imagination, fines intuitions du goût, science du style, vérifiée, mieux qu'en des oeuvres réfléchies, dans la sûreté de cesjets ra-

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pides; à qui possède cela que souhaiter de plus? Rien, sinon le loisir des amples agencements d'idées, des travaux mûris où ne triomphe plus la prestesse de la main, mais où se mesurent la force de la méditation, la tenue de la conception, la capacité du labeur suivi, ou, si vous voulez, la longueur de l'haleine. Il en est tant qui deviennent inaptes aux développements liés, par habitude de morceler leur pensée aux dimensions étroites des articles de journaux!

Dans sa courte vie, remplie de si diverses occupations, Joseph Capperon a prouvé par des études de quelque étendue sa puissance d'effort et sa faculté constructive. Ce n'est pas seulement son exquise culture littéraire que montre, par exemple, son « Lamartine parlementaire » y mais, en même temps que son sens historique et politique, son art de composer. Comme tant d'autres pourtant, il eût pu dire : « Mon métier est de feuilles volantes. » De brèves chroniques, en effet, de quatre, trois, parfois deux pages, composent à peu près tout ce qui reste de lui. Feuilles volantes, ces notes promptes sur la pièce ou le roman nouveau, ces vives impressions d'art

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écrites au pied levé, dans les galeries officielles ou les salons indépendants. Feuilles volantes, ces croquis d'album esquissés au cours d'une école buissonnière dans la haute Italie, hors des itinéraires consacrés, à la découverte de trésors quattrocentistes, ou encore ces paysages de France, d une touche si allègre; tel celui de Chàtel-Guyon, — le Mont-Oriol de Maupassant, — où l'escalier intérieur et la loggia de quelques maisons paysannes plaisaient au voyageur par un air de parenté transalpine.

Feuilles volantes, mais colligées avec goût et unifiées par une « notice biographique » , qui, sous cet humble titre, est un morceau de critique délicate, en même temps que l'hommage de cœur d'un ami. Merci à M. Max Leclerc. Ce portrait qu'il nous offre, c'est bien le Joseph Gapperon que nous avons connu : ce frêle jeune homme, de maturité précoce, hâtée par des années de labeur solitaire ; non cependant fermé, par ces habitudes d'isolement recueilli, aux fécondes influences extérieures; bien au contraire, ouvert à l'ambiance parisienne dès qu'il y fut jeté, aspirant avec ardeur tous les germes flottants d'idées, ivre d'une griserie spirituelle, et, tandis

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que d'autres, au hasard des rencontres, se dispersent et se dépensent en vain, ne perdant rien, lui, de cette faculté de concentration mise en exercice dès sa sortie du collège. Aussi, quand fut éprouvée, par une vie active qui était presque la vie publique, cette formation silencieuse, s'étonna-t-on de trouver, chez ce débutant de mine chétive, ce que l'âge et une longue pratique des affaires ne donnent pas toujours. Sous ses espèces fragiles, une intelligence se devinait, aussi vigoureuse que lucide, associée à un ferme vouloir. De sorte que, sans hausser jamais le ton ni l'attitude, simplement, à mi-voix, il se faisait écouter. Bref, cet auditeur de seconde classe au Conseil d'État, devenu chef de cabinet d'un ministre, avait ce qu'on nomme l'autorité. Tel Joseph Capperon est resté dans notre mémoire, tel aussi le peint M. Max Leclerc.

Du même coup, et avec quelle justesse élégante, son préfacier analyse l'artiste littéraire qui vivait en lui à côté du juriste et du politique, et fait mieux encore en nous présentant une sélection judicieuse de ses courtes œuvres.

« Livre de souvenir, » écrit M. Leclerc, et

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aussi « livre de survivance » . Oui, revanche sur la mort, qui ne fut jamais plus brutale que le jour où elle éteignit le jeune flambeau de cette intelligence. Hélas! incomplète revanche. Gapperon était si supérieur encore à ce qu'il écrivait! Il revit néanmoins, dans ces pages, pour qui sait lire. Nous y retrouvons sa curiosité en éveil sur toutes choses, l'agilité merveilleuse de sa pensée et cette alacrité triomphante qui étonnait en ce réfléchi. Dans ces notes crayonnées, dirait-on, au courant de la lecture, en marge du roman de la saison, dans ces jugements improvisés au pas de sa promenade, de chez Georges Petit chez Le Barcq de Bouteville, en passant par chez Durand-Ruel, nous reconnaissons le tour de sa conversation, le ton et le geste de son esprit. Car il était de ceux qui, la plume à la main, laissent à leur esprit son « allure naturelle» . Ainsi, de temps à autre, à un petit frémissement du papier, nous croyons revoir le pli très fin d'ironie qui parfois relevait sa lèvre. Enfin, dans ces jets de prose impromptue, la jolie façon du style est la marque même du lettré qu'il était, très moderne, mais préservé des affectations et des tics du jour par la fréquentation des maîtres.

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Parmi ceux de jadis, il avait une inclination pour Voltaire, et je sais tel chapitre du Siècle de Louis XIV qu'il lut et relut au point presque de le savoir par cœur. Parmi ceux de ce siècle, « l'intelligence perçante » de l'analyste qui détailla l'âme de Julien Sorel intéressait l'analyste qu'il était lui-même. L'écrivain, d'ailleurs, lui plaisait par sa manière froide et serrée. De Sainte-Beuve, il aimait, avec l'infinie curiosité et la critique aiguë, la phrase claire et flexible.

Chez Renan, à qui il pardonnait trop aisément, à notre gré, son action dissolvante, il se laissait séduire aux ondulations enveloppantes, aux nuances subtiles et à mille grâces exemptes de rhétorique. Nous disions, au lendemain de sa mort, combien lui agréait le « sermon pédestre » de J.-J.Weiss, cet art paisible et familier, cette simplicité jamais plate, qui atteint même au relief, à force de justesse concise. Dans la troupe des « jeunes » , si ambitieuse et si tapageuse, il en avait choisi un pour sa distinction dans l'ironie, son air d'indifférence supérieure et sa prose au dessin précis. Malgré plus d'une réserve, il avouait un faible pour M. Barrés. Et, s'il lui arriva d'écrire sur la Journée parlementaire une page un peu dure, ce fut pour se

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venger d'une déception. Le théoricien du détachement et du quant-à-soi s'était départi de sa belle attitude. S'abaissant à haïr, il perdait le bénéfice de plusieurs années d'élégance philosophique. Gapperon l'en avertit.

Ces prédilections pour des auteurs qui ne se ressemblent pas tous témoignent d'un goût non exclusif. Mais, en littérature comme en art, il disait : « Pourquoi opposer ? » Les motifs de ses préférences diverses se concilient, au reste, et l'on y peut lire l'indication de son tempérament propre.

Amoureux de sobriété, parce qu'il était sobre, de souplesse et de finesse aiguisée, parce que luimême excellait aux tours agiles, au glissement léger, à l'art de passer sans appuyer, mais non sans toucher qui on veut, et où l'on veut, du piquant de sa plume, comment ce parleur exact n'eût-il point détesté chez autrui les exagérations du dire? Une phrase de boursouflure lui causait presque de la colère. Un style enflé lui sonnait à l'oreille comme une pièce de faux titre. Lisez ces morceaux, ces « reliques » , sauvées par M. Max Leclerc. A chaque page, vous

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reconnaîtrez un art de discrétion, qui n'a pas, certes, à se défendre des grands mots, mais qui se garde même de ces « expressions trop accentuées » qui offensaient un Joubert; vous jouirez des délicatesses d'un tact heureux, qui est le goût même et la mesure exquise. Et, malgré ce qui manque à ces fragments pour donner la pleine idée de sa valeur, c'est de quoi juger l'esprit de Joseph Gapperon.

Mais à qui en parlé-je, de cet esprit? A vous, qui l'avez si souvent goûté dans ce journal (1) et qui, maintes fois, assurément, vous êtes pris à le regretter. Ce que j'eusse dû louer ici, c'est l'âme dont ce talent était la parure. Ce qu'il fallait révéler, c'est la qualité foncière d'un cœur qui ne se livrait pas, qui évitait même les dehors de la sensibilité. Dévouement sûr, droiture fière, ferme teneur de convictions, dédain des com* promis et des petites habiletés, toutes vertus viriles par où Joseph Capperon fut un caractère, Dira-t-on que c'est chose commune à cette heure, et qu'il nous reste assez de cette sorte d'hommes ?

(1) Joseph Gapperon fut correspondant parisien du Journal de Genève. Cet article y parut peu de mois après sa mort.

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