DIAZ
le maître aimable qu’il a été ! Il a jeté, comme des fleurs, — comme les fleurs que d’ailleurs il peignait si bien — tout ce que son âme avait de parfum, de chanson et de lumière, et malgré ses luttes, malgré sa misère du début, malgré ses douleurs physiques et son infirmité — il avait été amputé d’une jambe — il ne laisse paraître nulle part ce qui est la tristesse de son moi. Il est bon, il est digne, il est généreux, il a improvisé des chefsd’œuvre, il a été une magnifique expansion de vie, et il faut l’aimer même avec ses défauts; il faut accepter son œuvre entier, comme le témoignage d’une volonté qui ne fut pas égoïste, et il faut saluer sa mémoire avec un infini respect et une gratitude attendrie.
CONSTANT iTROYON
royon, comme Dupré, à qui plus tard il dut de si précieux encouragements, a été apprenti porcelainier; il travailla à la manufacture de Sèvres ; puis un jour, sans sou ni maille, il s’en fut suivre le mouvement des paysagistes qui prêchaient la doctrine nouvelle, et il fit du paysage. A la vérité, il le fit bien, mais s’il s’y fût tenu exclusivement, il ne figurerait dans l’histoire de l’art qu’en un rang secondaire. Il était entré dans une voie ouverte par d’autres que lui, et encore qu’il y parût avec son originalité, il ne pouvait prétendre à la qualité d’initiateur.
Et comment en eût-il été autrement ? Il traînait la misère à ses chausses; mais il s’obstinait dans sa volonté de peindre, acceptant d’être tour à tour artisan et artiste : artisan quand il n'avait plus de pain, alors il entrait comme ouvrier dans la première manufacture de porcelaine rencontrée sur la route; artiste, lorsqu’après avoir travaillé de son premier métier, il avait amassé suffisamment pour vivre quelques semaines de son rêve.
C’est ainsi qu’il voyagea, oubliant dans l’art les privations de toutes sortes qui le torturaient. Il ne faisait toujours que du paysage.
Il lui fallut, au cours d’une tournée en Hollande, la vue de Paul Potter, pour que sa vocation d’animalier se révélât. Tout d’un coup il parut avec des toiles superbes, où sa maîtrise devait, de plus en plus, s’affirmer, et il prit rang parmi les plus grands artistes de l’école moderne.
Troyon, en effet, a conçu l’interprétation de l’animal, en dehors de toutes les conventions admises de son temps; il en fait comprendre la race, il en a pénétré les instincts ; il en a écrit, pour ainsi dire, la psychologie, car, en définitive, jamais on n’a complètement résolu la question de l’âme des bêtes, et la philosophie la plus rationnelle ne nous défend pas d’accorder aux bêtes une âme dont elles manifestent l’action par tant d’effets indéniables.
Nul, plus que Troyon, n’a su nous intéresser à ces êtres silencieux, dont la vie est si intimement liée à la nôtre, et dont le regard porte des effarements et des recueillements. Il les a magnifiés en ses toiles d’une réalisation si simple et si noble, dans tous les actes de leur évolution terrestre, dans leur servitude, plus résignée qu’inconsciente. Il a composé avec eux des chapitres d’existence, où les jours et les heures et les saisons traçaient les drames et les comédies ; il les a enveloppés de paysages largement conçus et brossés, où leur splendeur rayonne, et quand on considère ses premières œuvres qui sont d’intérêt médiocre, on s’aperçoit nettement qu’elles ne sont que le produit incomplet d’une vocation latente encore irrévélée; qu’il y manque l’animal, bœuf, vache, mouton, chien ou cheval ; qu’il fallait cet animal pour qu’autour de sa forme précise, la nature sut harmoniser les lignes de ses paysages et la profondeur de ses horizons.
La fin de sa vie aurait dû être heureuse parfaitement, pour Troyon, mais les années de misère et de lutte avaient aigri son âme : il avait au cœur l’ulcère des tristesses passées, et son immense orgueil, basé sur la conscience de sa force et de son talent, lui faisait considérer comme une réparation la gloire qui lui venait, selon lui, trop tardivement. Il ne se rendait pas compte