CONSTANT TROYON
que son mérite était d’autant plus grand que le calvaire franchi avait été plus cruel ; et, douloureux aux souvenirs d’angoisse, il revenait toujours et sans cesse sur l’injustice de ses débuts, sur l’amertume des labeurs qui ne rencontraient que des indifférents. Auprès même des amitiés les plus solides, les plus dévouées, il ne pouvait pas oublier ce souci moral, et parfois il fut ingrat, pour avoir trop souffert.
Mais aujourd’hui, ne regardons que l’œuvre, l’œuvre de l’animalier robuste et géant : l'homme n’est plus qu’une poussière dans le passé ; l’œuvre s’avance majestueuse et fière, et saine, vers l’Eternité.
JULES DUPRE
îles Dupré, lui aussi, a connu les longues années de lutte : mais sa vocation était telle, que rien ne le rebuta. Parti de la fabrique de porcelaine où il était apprenti, il s’était placé en face de la nature et il a cherché.
Il a cherché toute sa vie ; toute sa vie il a poursuivi, dans un labeur incessant, la conquête d’une interprétation du pittoresque qui répondît à son idéal, et l’on doit reconnaître que, s’il fut au début 1 un des initiateurs de l’école de peinture française dite de i83o, il en est également l’un des maîtres les plus aimés, les plus justement aimés.
Ce qu’il a voulu, c’est montrer le drame dans la nature, le drame qui se joue au-dessus de nos têtes, dans le ciel, et prépare aux sites qu’il domine un effet spécial, digne de fixer son inspiration. Il est le grand poète, le grand symphoniste des tempêtes et des accalmies.
Corot, qui aimait à l’aller voir dans sa maison de 1 Isle-Adam, disait avec justesse que Dupré était le Beethoven du paysage. On n’a jamais fait d’un mot plus approprié la synthèse du génie de Dupré.
En ses œuvres, qui sont pour beaucoup des chefs-d’œuvre, Dupré a écrit lui aussi sa symphonie pastorale. Il y a des ciels où les nuages semblent suspendus devant l’azur que l’heure changera autre part en une transparence rosée ; mais il y a aussi des ciels où gronde l’orage, de larges ciels où courent, en une chevauchée folle, les nuages sombres balayés par des vents hurleurs ; il y a les ciels qui paraîtraient opaques et ardoisés, si l’on ne sentait, dans l’amoncellement des vapeurs, des rousseurs d’éclairs, prêts à rutiler dans un grondement effroyable.
Alors, sur la nature, sur les arbres, sur les moissons, sur les bruyères, le soubresaut des choses a son retentissement. Tout est alarmé, tout participe de la colère atmosphérique ; tout exprime l’angoisse de l’inévitable secousse. Jules Dupré a marqué ces effets avec une extraordinaire vigueur et une pensée magnifique ; il nous donne parfois le frisson, et même, lorsqu’il ne fait pas, dans ses toiles, passer toutes les masses orchestrales de la nature, pour la tempête bruyante et déchaînée, il ne peut s’empêcher d’imposer au spectacle qu’il a sous les yeux, et qu’il interprète d’un pinceau essentiellement maître de lui, encore que préoccupé de s’affiner toujours dans les voies parfaites, il ne peut s’empêcher d’imposer à ce spectacle un caractère de mélancolie pleine d’attendrissement, qui est comme un reflet de son âme.
Ce n’est pas, cependant, qu’il ait conservé de ses années de lutte ni amertume, ni regret douloureux. Au milieu de ceux qui l’aimaient, il trouva la vie bonne et il fut bon. Sans jalousie, pour les talents qui grandissaient à ses côtés, il fut au contraire l’ami le plus dévoué, le plus désintéressé, le plus généreux. Rousseau était partout rebuté : il l’imposa aux marchands et aux amateurs ; Millet n’avait pas une nature à insister près de qui ne l’acceptait pas d’emblée ; il fut le bon génie de Millet, le joueur de flûte qu’on écoute, la parole éloquente dont on subit la volonté ; Troyon, malheureux, avait contre lui un orgueil inflexible; il méconnut l’orgueil, ne se souvint que du talent qu'il avait deviné, et, malgré lui, le protégea. Il y aurait de belles pages, pleines d’émotion, à écrire sur Jules Dupré : je ne puis ici que noter
JULES Î)UPRÉ
rapidement ce que fut l’artiste et l’homme ; mais cette indication sommaire suffit à l’évocation de cette grande figure, dont l’éclat est vraiment superbe pour la gloire de notre art national.
Un critique a porté de lui, il y a trente ans, un jugement vrai : « Quelle série de peintures puissantes il a exécutées, dans une vie de retraite, au milieu de la nature ! Pas d’autre ambition que le progrès de son art. C’est celui-là qui a sauvegardé son indépendance. Presque toujours campagnard et forestier, il ne s’est jamais inquiété des intrigues qu’on fait à la ville, autour des administrations et de l’État... Pourquoi vit-il en sauvage dans la forêt de l’Isle-Adam ? S’il allait en culotte courte dans le beau monde, au lieu d’aller en guêtres dans les bois, peut-être eût-il été gratifié de quelque faveur éclatante ! »
Dupré, maintenant qu’il n’est plus, a mieux que cela : il a le respect et l’admiration de la postérité.