‹ Art et natureChapitre 14 sur 35 · DECAMPS · texte numérisé non relu

DECAMPS

our être arrivé au succès sans trop de lenteur, Decamps connut de bonne heure l’angoisse de se juger lui-même démodé; de bonne heure il se retira presque du monde, recherchant la solitude, s’abîmant dans une méditation sans issue et, lorsqu’une chute de cheval, avant la soixantaine, le coucha dans la tombe, on peut dire que la mort prenait en lui un désespéré. Et pourtant combien peu il lui manqua pour être parfaitement heureux !

Enfant, il s’était trouvé en face de la nature, comme éducatrice, et il avait compris toute la puissance, toute la beauté qui émanait d’elle; mais il lui avait demandé plus de sensation que d’émotion. Ce qui porte à le croire, c’est qu’il ne voulut jamais étudier complètement l’œuvre des maîtres ; il n’y retrouvait pas le souvenir précis de ce qu’il avait vu. Si, au contraire, la nature avait vibré dans son âme, il aurait cherché dans l’analyse d’œuvres inspirées par elle à ceux qui l’avaient devancé dans la voie du génie, le secret de son émotion, le souvenir attendri survivant dans toute production, et l’indispensable règle de cette production. La nature, où tout se voit par masse, par synthèse, donne la sensation d’une divine harmonie, mais elle ne satisfait

qu’à une contemplation vague. Et cette contemplation ne laisse bientôt que des images fugitives, si l’on n’en assure la durée par l’examen attentif des éléments qui la composent ; et où trouver ces éléments mieux écrits que dans l’œuvre des maîtres. Decamps ne l’a pas voulu ainsi, et ce vide dans son éducation d’artiste a perdu toute sa carrière.

Il était passé rapidement dans l’atelier de deux peintres médiocres, Bouchot et Abel de Pujol, peu propres à donner un enseignement élevé, et, par malheur pour lui, ses premiers tableaux eurent rapidement des acquéreurs. La faute n’en est pas entièrement à Decamps. Si son « caprice » et son « désir de plaire à tous » n’avaient pas rencontré l’appui immédiat des amateurs et de la critique, certes il aurait travaillé ses côtés faibles ; mais allez donc exiger d’un jeune homme de vingt ans qu’il n’ait ni orgueil, ni vanité, quand ses tableaux sont déjà haut cotés en ventes publiques ?

Il avait d’ailleurs adopté une voie médiane entre la rigidité classique de l’école d’Ingres et les magnifiques mais audacieux emportements de Delacroix. On traitait de retardataires ceux qui se pâmaient d’aise devant Y Apothéose d‘ Homère, et l’on n’osait pas encore se laisser entraîner par la robustesse du Massacre de Scio et de Dante et Virgile aux Enfers. Decamps arrivait donc juste à point, plus coloriste que le premier, moins ardent que le second; en l’admirant, le public ne se montrait que très peu infidèle à la tradition classique et accordait une légère concession à la croisade romantique. Decamps fut donc l’agent de transition entre un passé déjà vieilli et un avenir encore au berceau; mais ce qui lui valut un triomphe d’actualité devait justement le torturer plus tard ; s’il avait été un agent de transition, il avait fourni un aliment à la mode, et la mode fut toujours l’éternelle ennemie du grand art. Decamps avait d’ailleurs la conscience trop exacte de sa valeur pour ne s’en point apercevoir ; il voulut trouver une voie nouvelle, où il lui fût donné de combattre avec gloire, auprès des vaillants de l’école romantique, et il partit pour l’Orient. Sa main facile, son entente particulière du geste,

DEGAMPS

sa science très grande de la composition devaient y trouver un élément propice, et l’on peut dire que Decamps fut le premier orientaliste, l’initiateur de l’orientalisme de l’école française.

Il envoya de Turquie, de Grèce, d’Asie Mineure, des toiles qui battaient en brèche l’Orient de convention représenté jusqu’à lui, et plusieurs de ces toiles sont de très belles œuvres. La Défaite des Cimbres , où il affirmait sa volonté de n’être pas obstinément considéré comme peintre de genre, et son Joseph véndu par ses frères , exposé au Salon de 1839 et pour lequel il fut fait chevalier de la Légion d’honneur, méritèrent leur succès. Pourtant, toute la préoccupation de Decamps porte sur les effets de lumière, sur de brusques oppositions, qui distraient du sujet principal le spectateur, pour l’intéresser surtout au cadre où il s’ébat. Peut-être, d’ailleurs, voulait-il qu’il en fût ainsi; à mesure qu’il avançait dans la vie, il avait reconnu, non sans un peu de misanthropie, les points défectueux de son exécution, et il dépensait un excès de ses qualités à masquer ses défauts. Cet intuitif du dessin, qui indique sa sensation avec tant de justesse, marche un peu au hasard dans son interprétation, plutôt qu’il ne sait comment il s’y prendra ; il dessine ce qu’il a insuffisamment étudié, et comme il y a des choses qui ne peuvent pas se deviner, comme la figure, il s’y alourdit, sans en dégager la synthèse, et il y paraît gauche. Il avait créé, à son usage personnel, cet aphorisme : « La lumière résulte de la composition, comme la composition est méditée en vue de la distribution de la lumière.» Et, partant de là, il semble prêter peu d’attention à ce qui n’est pas exclusivement de la composition considérée dans son rôle de distributrice de la lumière.

Mais ceux qui ont pénétré dans son âme très fermée savent qu'il souffrait d’en agir ainsi. Il n’était pas jaloux de ceux qui réussissaient là où il se sentait impuissant ; il avait pour cela une nature trop loyale et une amitié trop sûre, une de ces amitiés qui se donnent rarement, parce qu’elles ne se retirent, parce qu’elles ne trahissent jamais; il les admirait au contraire, mais à son admiration se mêlait une pointe d’amertume.

Son œuvre ne se borne pas à nous avoir révélé l’Orient ; Decamps eut, dans sa vie, différentes phases, les unes heureuses, les autres moins fécondes, comme la période de 1840 à i85o, pendant laquelle il subit de trop près et avec une ténacité chevaleresque l’influence d’Ingres.

Mais son esprit vagabond, qui s’est arrêté surtout à une sorte de fantaisie pittoresque, lui a permis d’emprunter ses inspirations à différentes sources. La lithographie, qui était alors en honneur avec Daumier, tenta sa verve facile, et l’on a de lui de spirituelles caricatures; il fit ensuite des pierrots, comme Watteau et Lancret; il fit surtout des animaux, qui assurent à son nom une demi-immortalité, au même titre que ses sujets d'Orient. Ses chiens sont superbes, et ses singes sont d’une irrécusable vérité. Il s'est vengé sans doute, sur les grimaces simiesques, de l’hypocrisie et de la mobilité de ce visage humain, dont les difficultés d'interprétation n’avaient été qu’à moitié vaincues par son pinceau et son crayon.

En somme, Decamps, malgré ses inégalités, a créé quelques chefs-d’œuvre, et cela suffit pour qu’il soit considéré comme un grand peintre. Il lui a manqué très peu, mais ce peu est indispensable pour être un grand artiste : quand on voit la série de compositions que lui ont dictées l’Ancien et le Nouveau Testaments, compositions auxquelles ses visites en Orient avaient fourni un cadre original et pittoresque, on ne peut que déplorer les vides de son éducation première ; mais il ne faut se souvenir que des œuvres qui resteront et de la formule nouvelle dont il a été l’initiateur.

MEISSONIER

Une Chanson

Eau-forte de Mongin.

MEISSONIER

issonier qui est représenté en ce livre par deux œuvres célèbres, appartient bien à l’école de i83o, mais il s’y est créé une place à part ; peut-être nul autre plus que lui ne fut-il impressionné par l’évolution objective de son temps, et cet homme, qui apparaît à certains comme ayant vécu dans un rêve éloigné des préoccupations de l’actualité, est au contraire un moderne, et s’est manifesté comme tel au cours de toute sa carrière, avec une scrupuleuse probité de travail, et une conscience que rien n’a rebutée.

A l’heure du début, à l’heure où la carrière ne se présentait à lui qu’avec des promesses de lutte, où il se sentait néanmoins attiré vers l’art par un immense besoin de recherche et de travail, il avait compris la géniale envolée de Michel-Ange, la révolution de la ligne et de la composition demandée par David, les faiblesses que l’école de David répandait sous le pinceau de Flandrin et la qualité de sagesse à laquelle Ingres ramenait l’inspiration classique. A cette heure-là, Meissonier voulut, tout en demeurant un homme de son temps, marcher dans une voie qui fût la sienne propre. A côté des dessins sur bois qu’il faisait le soir pour illustrer les périodiques, et où il s’agissait pour lui d’in-

terpréter la vie courante ou les personnages vivants de Balzac, à côté de cela, il cherchait des compositions pour les épisodes de p Ancien et du Nouveau Testament, et il a laissé de ces heures d’étude lointaine des pages maltresses d’un caractère majestueux.

Après, le romantisme de Victor Hugo et celui de Delacroix l’impressionnèrent ; il lut le premier, regarda le second à travers le réalisme vivant et l’étude étrangement serrée de Franz Hais, de Van Mieris, de Metzu. Il se laissa conquérir par l’héroïsme tapageur qui avait pour théâtre une Espagne de fantaisie ; mais repoussant tout ce qui était le panache et l’expression sonore et creuse, il nous fit connaître, dans son La^arille de T ormes et plus tard dans son incomparable illustration des Contes Rémois , comment il comprenait l'interprétation de la vie à des époques où il n’avait pas vécu ; comment il voulait la résurrection de cette vie, et avec quelle admirable honnêteté de conscience il avait obtenu cette résurrection. Il se partagea plus tard, sous la fascination littéraire du théâtre de Musset, entre le xvie, le xvne et le xvme siècles ; il trouvait là à vaincre des difficultés inattendues ; il voulait différencier les êtres en raison même de la différence des costumes, et dans toute la série de ses retires, de ses bravi, de ses gentilshommes Louis XIII, de ses fumeurs, de ses liseurs, de ses voyageurs, de ses joueurs de flûte, de ses déjeuneurs, de ses joueurs de boules , il a montré une pénétration dont nul autre peintre de notre siècle ne fournit d'exemple. Chacun de- ses personnages appartient bien à l’époque où il le fait vivre ; il est bien l’homme de son costume, et l’érudition impeccable du maître voulait que le costume fût bien celui de cet homme.

La dernière inspiration de sa vie, inspiration qui le passionna pendant plus de trente années, fut de raconter en quelques pages synthétiques les grandes dates et les grands actes de 1 épopée impériale.

Meissonier était né trop tôt, dans notre siècle trop jeune, pour n’avoir pas subi les mystérieux enthousiasmes dont le nom de Napoléon Ier avait empli les productions, sous toutes ses formes, de l’activité intellectuelle et artistique. Il voulut imprimer son

MEISS ONIER

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Jeune Homme à l’étude

Eau-forte de Kajon.

MEISSONIER

nom à une évocation de ces dates héroïques, et la mort le surprit au moment où il travaillait au Matin de Castiglione , avec une jeunesse de pinceau qui étonne.

Bien que l’œuvre soit demeurée inachevée, toutes ses qualités s’y rencontrent, l’ordre, la clarté, la netteté, la subordination de tous les détails à la pensée que l’œuvre d’art s’est chargée d’exprimer, l’intelligence, en un mot, ainsi que l’a dit un critique, l’intelligence conduisant l’œil et la main, au lieu de se laisser dominer par eux.

Ch. JACQUE

La Sortie du Troupeau

Eau-forte.

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