CHARLES JACQUE
e n’est que vers 1848 que Charles Jacque s’adonna sérieusement à la peinture. A cette date, en effet, il fit de nombreuses infidélités à la gravure, et jusqu’en 1 863 on le vit plus assidu au pinceau qu’à la pointe. Je n’ai pas le loisir de raconter en ses détails la vie de l’artiste, son amour du voyage, son esprit, son assiduité au travail, l’homme enfin. Je veux dire seulement ce que sont ses tableaux, ses études, ses dessins.
Quant on songe que l'œuvre nombreux de Charles Jacque ne porte que sur des poules, des moutons, des chevaux, des vaches, quelques porcs chers à Monselet, on a un moment d'inquiétude et l’on se demande s’il n’y a pas dans l’examen de tout ce monde à deux ou à quatre pattes, un sentiment de monotonie et de fatigue.
Or, c’est là le grand mérite de Ch. Jacque d’avoir su demeurer intéressant jusqu’en ses moindres croquis. Fait-il une tête de mouton, une simple tête coupée au col, il y met une expression telle qu’on ne sait vraiment si elle ne porte pas en elle tout l’effort d’une psychologie, et pourtant il n’y a rien exagéré.
Toute la difficulté d’expression vivante dans l’art de l’ani-
malier consiste à ne donner aux bêtes ni trop de pensée, ni trop peu. Tant que l’homme n’aura pas résolu la question de l’âme des bêtes, — et il se gardera bien de la résoudre jamais, — il y aura quelque danger pour l’observateur qui trouverait de l’esprit à un âne et de la bonhomie à un bœuf. Et cependant, quand on vit quelque peu parmi les bêtes, — qui nous comprennent et nous obéissent, et que nous, nous ne comprenons pas, — on ne tarde pas à remarquer le jeu essentiellement varié de leur physionomie ; cette variété est infinie, comme les causes qui y donnent lieu, et c’est parce que Ch. Jacque a osé noter dans ce sens toutes ses observations, qu’il est et restera un des maîtres animaliers de la ferme et de la basse-cour, les plus puissants et les plus originaux.
Il faut le surprendre dans ses tableaux, ses dessins et ses études, à philosopher en compagnie de ses moutons et de ses poules. Voyez comme il place son coq, majestueux et dominateur, et fat surtout, au-dessus de l’essain très humble des poules soumises. Voyez comme il arrange ses moutons dans la bergerie, à l’instant du raffburage ; il semble que ce soit là une table d’hôte, où tous les estomacs ne sont pas également pressés de se satisfaire ; certes, voici les affamés et les goulus, mais voici également des hydropathes, qui préludent par une petite beuverie d’eau, et voilà les dyspeptiques, pour qui il sera toujours trop tôt de se mettre à manger. La note familiale est fournie par la brebis, qui s’arrête, la cuisse tendue, afin de laisser à son agneau la possibilité de bien saisir son pis, et de têter commodément et copieusement ; et tout s’exprime, non seulement par des attitudes et par des gestes, mais surtout par les yeux, des yeux qui sont tour à tour enflammés, attendris, résignés, attristés, caressants, graves, souriants... Ah! qu’on ne nous dise plus que les bêtes ne pensent pas ! Nous renverrions ce protestataire mal inspiré aux bergeries et aux fermes de Charles Jacque qui, d’ailleurs, voyait la nature aussi bien qu’il savait en observer les êtres.
Il y a dans l’œuvre de Jacque une note que le maître a ren-