CHARLES JACQUE
due avec une poésie toute particulière ; c’est l’heure tardive où, sous les deux pleins d’étoiles, les terres et les laines expirent une buée diaphane; ici, c’est un troupeau qui trotte, somnolent, par la plaine, sous la clarté lunaire ; là, ce sont des chevaux qu’on mène boire, sous une clarté identique ; c’est partout une auguste sérénité, un enchantement calme, où passe un air pur, où chante la mélancolie de la vie humaine, synthétisée en la silhouette rude et sombre du berger ou du laboureur. Il y a, dans cette allure de pensée, des morceaux de tout premier cadre, qui arrachent un cri d’admiration et qui donnent à réfléchir.
Car Charles Jacques ne philosophât pas qu’avec les bêtes et avec la nature, il philosophiait avec lui-même, et c’était plaisir que d’entendre parfois causer ce vieillard ; il s’attaquait au problème de l’évolution comme à la question la plus simple, et quand le mot de mort arrivait à ses lèvres, il souriait comme un homme qui ne la craint pas et qui est toujours prêt à recevoir sa visite. Après sa mort, survenue en 1894, on trouva trace de cette préoccupation dans un tableau de lui, qui représentait la Camay de frappant à sa porte, et cela était daté de 1891 !
Mais la peinture et le dessin ne sont pas les seuls moyens par lesquels Ch. Jacque se soit assuré contre l’oubli facile de la postérité; il occupe, de plus, une place toute spéciale parmi les aquafortistes modernes, non seulement parce que son œuvre de gravure originale est considérable, mais encore parce qu’il a été l’un des premiers et des plus ardents à remettre l’eau-forte en honneur. Dès 1845, il avait déjà signé des planches qui sont presque des chefs-d’œuvre, et lorsque la mort le surprit, il travaillait encore à ses cuivres, restés inachevés, mais assez avancés, cependant, pour qu’on puisse constater que l’âge n’avait en rien affaibli sa main.
Son œuvre gravé ne compte pas moins de quatre cent quatrevingt-dix numéros, y-compris les lithographies, et bien que quelques planches aient été tirées en nombre suffisant pour rendre son nom populaire, on peut affirmer que la plus grande partie de cet œuvre est peu connue. Aussi, les véritables collectionneurs
se montrent-ils curieux de posséder de lui des épreuves, qui deviendront chaque jour plus précieuses. Dans ces épreuves rares, Ch. Jacque ne se préoccupe nullement, comme on le lui a parfois reproché, de finir et de pousser son travail en vue d’une vente que le succès avait lentement amenée ; il y apparaît l’artiste sincère, tout de primesaut, sévère pour lui-même, difficile à se satisfaire, comprenant que dans l’eau-forte et la pointe sèche, rien ne peut être laissé au hasard, et se mettant lui-même parfois à tirer l’épreuve, parce que le tirage est un des facteurs avec lesquels il faut compter, quand il s’agit de faire parler le cuivre.
Jamais donc carrière ne fut mieux remplie et l’on ne doit pas s’étonner de voir placer le grand et fécond artiste au premier rang de ceux qui ont contribué à la gloire de l’école française.