THÉODULE RIBOT
homme d’abord : Dans une magistrale étude, M. de Fourcaud nous apprend que Ribot est né en 1823, à Saint-Nicolasd’Attez, petite ville du département de l’Eure ; dès l’âge de douze ans, il montrait d’étonnantes dispositions pour le dessin, dispositions naturellement contrariées par son père, ingénieur civil, qui lui fit travailler la géométrie et la topographie. Mais il n’y avait que demi-mal, et, entre deux plans, le jeune Ribot trouvait le moyen de revenir à ses occupations favorites.
A dix-sept ans, une catastrophe s’abattit sur lui : son père mourut, le laissant chef de famille, avec sa mère et ses frères et sœurs, à l’existence desquels il devait désormais subvenir. C’est alors que commença pour lui la vie vraiment malheureuse. Il avait conscience de l’énorme et dure tâche qui lui incombait, et il avait peur de ne la pouvoir remplir. Un ami lui procura une place de comptable chez un fabricant de drap d’Elbeuf. Mais là encore il était inquiet.
Les aspirations artistiques le tiraillaient ; dans cette habitude du labeur quotidien, il avait appris la résignation pieuse ; pourtant des impatiences sourdes grondaient en lui et l’appelaient
vers d’autres fonctions, vers d’autres destinées. Puis il s’était marié et l’on avait jugé cette union comme une imprudence tout au moins ; il n’en fut rien : quand les cœurs sont véritablement et loyalement unis, l’amour devient une aide et non pas une gêne : les deux êtres qui sont en étroite communion de pensée se complètent et se soutiennent dans la lutte continue d'ici-bas.
Ri bot et sa compagne la connurent, cette lutte âpre, sournoise, brutale, désespérante, mais jamais désespérée quand on a une âme trempée fortement. Ils avaient élu domicile à Paris. Si, plus tard, ce fut un lieu d’apothéose, à la première heure ce fut le lieu des cruelles détresses. Mais, voilà : Paris, c’est le foyer d’attraction irrésistible. Tous les artistes s’y précipitent, sans se douter qu’aux portes mêmes de la ville la misère les guette, les prend par la main et veut les entraîner. Les uns succombent de suite à ces rudes attaques : les autres, et Ribot fut du nombre, résistent et finissent par triompher.
L’épreuve fut longue cependant et pénible. Ribot, qui avait travaillé un peu dans l’atelier de Glaize,le père, dut abandonner l’art pour le métier, et, pour satisfaire aux besoins indispensables de la vie, il peignit des cadres, des enseignes, des stores tels qu’on en voit, aux vitres des restaurants où, dans des paysages luxuriants, s’ébattent de joyeux compères.
Alors, quand il avait bien travaillé pour donner du pain à toute sa maisonnée, le soir, à la clarté de la lampe, il revenait à l’art; il s’amusait à dessiner soit les figures aimées qui l’entouraient, soit simplement les objets qui frappaient sa vue. Et c’est de ces longues études à la lumière factice d’une lampe qu’a jailli pour Ribot l’art si puissant que nous ne saurions trop applaudir et qui, s’il n’est que renouvelé de Rembrandt et de Ribera, n’en a pas moins à notre époque une véritable saveur de nouveauté. Antithèse vibrante du clair et de l’obscur, difficulté résolue du dessin, vigueur des accents, voilà certainement, soit dit en passant, les qualités maîtresses, sinon le procédé de Ribot.
Ses premiers envois au Salon furent tous refusés ; mais, comme le fait judicieusement remarquer M. de Fourcaud, les
Théodule RIBOT
Au Sermon
Eau-forte de Desmoulins.