‹ Art et natureChapitre 25 sur 35 · J.-C. CAZIN · texte numérisé non relu

J.-C. CAZIN

azin est un des peintres les plus justement aimés de l’école moderne ; il s’est créé, au cours d’une carrière qui semble déjà longue, parce qu’elle est extraordinairement remplie, une place à part, entre l'école de i83o et l’école impressionniste.

Si je ne craignais d’employer une expression un peu bien scientifique, je dirais qu’il est un peintre d’atmosphère. Certes ses paysages, en tant que verdures, terrains, constructions, sont d’une vision juste, excellente, solide, mais au-dessus des terrains, des verdures, des constructions, il y a le ciel, il y a l’infini, il y a cette enveloppe d’immensité à la fois invisible et sensible, dont le peintre a donné une magnifique interprétation.

Il a distribué aux deux grands acteurs de là-haut, le soleil et la lune, les rôles principaux de ses poèmes pittoresques, et les rôles sont superbes. Mais comme son âme était portée à la mélancolie, il n’a demandé au soleil que l’admirable féerie, aux fanfares silencieuses, de son couchant. Quant à la lune, il l’a surprise aux heures de tendresse crépusculaire, quand son croissant argenté se dessine sur les gazes attiédies de l’éther. Alors, au-

dessus du monde réel, ce sont des pâleurs mornes qui flottent, pour l’instant des vêprées émues, donnant au coin de nature interprété je ne sais quelle mystérieuse puissance de tendresse et d’amour.

On ne s’aimerait pas là avec de grands éclats de joie, et de démentes ivresses ; on s’aimerait là avec des larmes sous les paupières, larmes précieuses comme de l’or, parce qu’elles ne viendraient que du cœur, inconscientes et pures, provoquées par une sublime élévation vers les régions d’idéal pur où les contingences humaines s’évanouissent. Aussi, dans ses paysages, M. Cazin s’est-il appliqué à faire vivre les humbles, ceux qu’aucune mode ne vieillit. Ceux-là, à quelque époque que nous nous placions, demeurent les mêmes. Il semble que la misère qui fut de tous les temps, a voulu à l’uniformité de souffrance marier l’uniformité de vêtement. Les besoins de l’existence étant les mêmes pour tous les organismes humains, l’indigence devait fatalement adopter le même extérieur. Eux, les humbles, s’affublent comme ils peuvent, comme les hasards de la charité le leur permettent : toutes les modes peuvent leur passer sur le dos : tissus usés jusqu’à la corde, formes qui n’ont plus de nom dans aucune langue, le vêtement des loqueteux ne marque pas de date : il est l’éternité de la joie de vivre dans l’éternité de la lutte pour la vie.

Et c’est parce qu’il a pénétré le sens de cette éternité, que M. Cazin est biblique dans les figures, dont il apporte à ses tableaux l’élément sommaire d’animation. On sent qu’il les a exécutées avec une conscience d’artiste, qui ne se plie à aucune exécution de travail facile ; il y a mis également toute son âme, tout ce qu’il avait de meilleur en lui de pensée et de recueillement. C’est dans ces conditions que l’on crée des chefs-d’œuvre, et l’on sait que M. Cazin n’en est plus à compter les siens.

Page 1