‹ Art et natureChapitre 26 sur 35 · EUGÈNE BOUDIN · texte numérisé non relu

EUGÈNE BOUDIN

ugène Boudin est un vétéran de l’art ; il se rattache par plus d’un point à l’école française de i83o, et sa dernière évolution en fait un des plus délicats de l’école impressionniste.

C’est qu’Eugène Boudin est un peintre qui, élevé au bord de la mer, dans la brutale harmonie des vagues, au spectacle toujours renouvelé des bateaux qui vont et viennent, des marins et des pêcheurs, des clairs horizons et des orages furieux, des ciels agités, calmes, assombris, étincelants, prodigieusement élevés ou lourdement abaissés, suivant qu’il est dans le caprice des vents de les faire de tel ou tel aspect, Eugène Boudin, dis-je, est un peintre de marines qui , après de longs tâtonnements, est parvenu à une perfection dans son art et à une inspiration dans ses scrupules de vérité que peu de maîtres, parmi les plus reconnus, ont atteintes. Il y a quelques années, Eugène Boudin semblait préférer les tonalités grises; désormais ses impressions sont toutes lumineuses, avec de belles profondeurs d’espace où l’air circule librement.

Chaque morceau qu’il a signé marque un aspect dans le temps; rien n’y est laissé au hasard ; on devine que tous ces effets

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ont été vus, et on constate qu'ils ont été notés et interprétés avec une incroyable virtuosité de pinceau ou de crayon; je n en veux citer pour exemple que ces soleils couchants, ces mignonnes études qui prennent des proportions de chefs-d’œuvre, avec leurs accents vigoureux, leur étrange vérité de pittoresque et l’admirable poésie qui s’en dégage : c’est l'heure où le soleil, en déclinant, jette autour de son orbe la prodigalité de sa pourpre éclatante ; tout est calme pourtant ; le vent même a suspendu son vol, et les êtres, comme les choses, comme les éléments, restent immobilisés dans leur admiration, devant cette irradiante apothéose d’un beau jour. Je ne sais si je rends suffisamment ma pensée, mais ces petites études ont éveillé en moi une des plus violentes émotions esthétiques que j’aie jamais ressenties.

Nul, plus que Boudin, n’a étudié plus longuement ni mieux la symphonie éternellement renouvelée de l’atmosphère, c est par milliers qu'il faut compter ses études de ciels, et quand on feuillette avec lui celles qui lui restent, celles qu il conserve comme des témoins de ses préoccupations de peintre, on ne résiste pas à l’enchantement de cette revue qui vous envole si loin, dans un monde où tout est harmonie, caresse, passion, lumière !

Et quand, après avoir admiré l’œuvre, on jette les regards en arrière, sur la vie si laborieuse, si difficile du peintre, on ne peut se défendre d’une grande sympathie et d’une profonde gratitude pour l’homme qui, tout seul, par la seule force de sa patience, de son courage, de sa volonté assidue, a pu accomplir une si haute conquête. Il faut savoir ce qu’a été la lutte de cet artiste; il faut avoir vu à quelle prodigieuse dépense de talent il a dû se livrer, quand il s’agissait de créer son nom et d’affirmer sa notoriété, pour comprendre quelle place prépondérante il mérite de tenir parmi les peintres de la mer.

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