RENOIR
œuvre de Renoir pourra se diviser plus tard en deux séries : la série des essais et la série des œuvres. Il n’y a pas d’artiste qui ait plus cherché que lui, qui se soit montré plus inquiet d'innover dans la voie qu’il s’était choisie. On peut affirmer qu’il ne considère jamais une manière comme définitive, et il est un peu comme ces virtuoses qui demandent à leur clavier des gammes difficiles dans tous les tons. Il y a eu chez lui les tons majeurs et les tons mineurs, les sonorités douces et les sonorités suraiguës : il a même étudié beaucoup les chromatiques.
Parti du paysage qui lui permettait des notations simples, il y a bientôt fait entrer la figure, pour un parallélisme de sensations qui plaisaient à son désir d’harmonie. Puis la figure l’a conquis complètement, et, après les intimités familiales, où des fillettes, comme de radieux coquelicots, s’épanouissaient dans des verdures crues, près de leurs mères attentives, il a eu la curiosité de la chair nue dans la lumière vive, et cela nous a valu des morceaux d'un réalisme superbe.
Sous le jour étincelant, il a fait palpiter des corps, non pas en des poses académiques, où les formes obéissent à des traditions
d’immobilité et de gêne, mais en des attitudes empruntées à la vie même, simples et vraies, laissant aux chairs leurs mouvements d’élasticité protectrice, montrant sous l’épiderme transparent et chaud les réseaux de veines où coule le sang, mettant dans ces dos, dans ces gorges généreuses légèrement appesanties, dans ces bras prêts pour les enlacements, dans ces reins nerveux, dans ces nuques qui reçoivent la lourde torsade de cheveux fauves, dans ces jambes au galbe robuste, le frisson humain et Thumaine palpitation.
Et c’est là de l’art vigoureux et sain; c’est une belle poussée de réalisme, dont la vérité éveille à des idées d’un idéal esthétique.
Et puis, Renoir, qui est peintre dans la plus large acception du mot, est également un critique indépendant. Il faut l’entendre parler de son art, des batailles qu’il a livrées avec ses compagnons, pour le triomphe de l’école impressionniste. Il y apporte une raison et une logique qui étonnerait les traditionnistes glacés, et les embarrasserait fort ; il y apporte également une foi robuste, une foi d’apôtre qui sait que les idées jetées à la foule ont besoin, comme les graines jetées au sillon, d’un temps nécessaire pour germer. Seulement la graine germe rapidement parce qu’elle est l’œuvre de Dieu; les idées, qui sont d’essence humaine, demandent plus de délai, afin de se développer, de s’imprimer dans le cerveau des masses. Renoir n’est pas un pessimiste : c’est un sage, qui prend les jalousies avec dédain, les méchancetés avec sérénité, et qui, sans inquiétude autre que celles de son art, laissera une œuvre de lumière et de joie, portant en elle l’éclat généreux d’une éternelle jeunesse..
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ALFRED-PHILIPPE ROLL
e me souviens qu’il y a vingt ans, Roll était ce qu’on appelle un artiste populaire : au Salon, la foule courait à son œuvre et applaudissait de confiance. Puis, le peintre, poursuivant ses recherches d’art, et quittant peu à peu le sentier battu de l’école, n'attira plus les masses ; il se contenta d’avoir autour de lui les délicats qui le suivaient dans ses belles études de nature et de lumière. Il y a quatre ans, sa grande œuvre du Champ de Mars, le Centenaire, fit affluer de nouveau la foule, et son nom rentra dans 1 actualité. Après, ce fut la vaste composition des Joies de la Vie , l’une des parties de sa décoration pour une des salles de l’Hôtel de Ville de Paris. Ce sont là, ce me semble, des prétextes de parler un peu de lui.
En France, où nous sommes souvent trop prompts à prendre le succès pour de l’argent comptant, nous avons porté très haut des noms de peintres dont la valeur était pourtant sujette à caution, et nous avons laissé de côté un artiste comme Roll, lui accordant simplement une estime tempérée. A l'étranger, en Belgique, par exemple, quand on parle de Roll, on ne lui ménage pas les marques d’admiration, et je sais tel naturiste
flamand qui déclare avec émotion que « Roll est l’aigle de toute une génération ».
Et de fait, sans toutefois suivre le Flamand dans sa métaphore, Roll apparaît bien comme un artiste de haute envergure, quand on considère les œuvres nombreuses qui marquent sa carrière. Rappelons-nons L’Inondation, La Grève des mineurs , Le Chantier , La Femme au taureau, La Guerre, La Laitière, La femme aux coquelicots. En Normandie, En Eté, Jeunes filles dans un parc, L’Agriculture , Exode, et toute la série de ses portraits, dont celui deM. Alexandre Dumas fils, si profond et si vrai ; je ne parle pas du 14 Juillet , dont les défauts entraient trop en balance avec les qualités ; considérons l’énorme effort des trois années qu’il dépensa pour le Centenaire et nous serons surpris que le silence, un temps, se soit fait sur lui.
Reportons-nous à l'heure où parut le Centenaire ; son nom est sur toutes les lèvres : dans les feuilles, on le loue et on l’attaque : mais la valeur d’art de son œuvre disparaît, peur la plupart des gens, derrière l'intérêt que prennent ces gens à désigner dans l’œuvre des visages connus.
On dit : Voilà M. Carnot, voilà les ministres, voilà le général Saussier ; ici M. Gréard, là M. Claretie, M. Waltner, M. Dalou; ailleurs, M. Bourgeois, M. Vacquerie, M. Casimir- Périer, M. Decori, M. Levraud : la liste est longue des contemporains portraiturés dans cette grande composition.
Un jour, au Champ de Mars, j’entendis un brave député qui, pour mieux traduire son admiration, prétendait qu’il percevait la musique placée dans le fond près du bassin, jouant la Marseillaise. Ce sont là des remarques qui n'augmentent pas la valeur d’une œuvre et qui peuvent s’éveiller au spectacle d’une toile parfaitement médiocre.
Or ce que je voudrais, c’est chercher pourquoi Roll est un grand peintre, et en quoi, par exemple, son Centenaire est une grande œuvre.
Ayant à traduire cette expression, ce symbole : le Centenaire, il aurait pu appeler à son aide les artifices de l’allégorie, et
ALFRED-PHILIPPE ROLL
traduire le symbole par un autre symbole : il ne l’a pas voulu. Son réalisme, qui est le réalisme de Véronèse et de Léonard de Vinci, exigeait qu’il fit l’image de la société moderne pour interpréter une heure d’enthousiasme de cette société moderne. Sa volonté d’exprimer la vie autrement que par des conventions reçues le poussait à individualiser ses figures, au lieu de les penser quelconques, et à en faire des portraits. Il aurait pu prendre des modèles et leur faire jouer tour à tour le rôle de ministres, de députés, d’étudiants, de magistrats, de professeurs, que sais-je, tous les rôles qui sont dévolus aux individus dans une société ; mais cela eût été banal, et sans prétendre à la mission d’enseigner l’histoire, Roll a dû faire de la peinture historique, afin de rester peintre dans son œuvre.
Dans la complexité de cette gigantesque composition, si unie cependant, si heureuse d’invention, si parfaite en son harmonie; où tous les êtres obéissent à un même mouvement, traduits par des mouvements différents ; où tous ces portraits absolus de ressemblance constituent bien cependant une foule remuée par la même impulsion, dans cette complexité le portraitiste se montre psychologue d’une extraordinaire perspicacité ; son observation est intense, et l’effet est tel qu’il le voulait, puisqu’il doit la variété de son œuvre, non plus au caprice de l’invention, mais à l’expression même de la vie, aussi multipliée qu’il y a d’individus.
La peinture d'ailleurs est magnifique dans cette œuvre, et les qualités du coloriste y paraissent complètement. Loin de chercher, par des éclats faciles de lumière émergeant d’ombres noires, à donner un relief qui certes pourrait séduire, il a appliqué sa théorie d’une pleine lumière qui n’exclut pas les tons dans les ombres ; d’autres, pour mieux faire éclater le soleil en rayons diffus sur le paysage du fond, eussent noyé les premiers plans dans une quasi obscurité propice à l’antithèse. Regardez l’œuvre de Roll : sur le groupe officiel qui descend l’escalier, sur le groupe de droite qui se précipite au devant du cortège, dans un geste éloquent et multiple d’enthousiasme et d’acclamation ; sur la foule plus lointaine répandue dans le parc, dans l’écume scintil-
lante des jets d’eau, dans l'ambiance blonde des frondaisons et du ciel, la lumière est distribuée avec une impeccable justesse : on voudrait chercher une obscurité, on n’en trouve point ; le peintre a vu des tons partout, et partout il les a appliqués.
Voulez-vous qu’en quelques mots nous cherchions maintenant à définir cette composition des Joies de la Vie , qui orne un des salons de l’Hôtel de Ville ? Voilà :
Des femmes, des fleurs, une musique discrète, des bois aux profondeurs ensoleillées, qui s'évaguent pour un euchromatisme plein d’harmonie : tout ce que peuvent donner les formes, tout ce que peut donner la matière pour traduire ce qu’il y a de plus immatériel, les âmes sensitives, réfléchies sur leur propre sensation ; une exubérance tempérée ; tout ce qui a besoin d'être traduit, délicieusement deviné ; les choses qui ne s’écrivent dans aucune langue, écrites cependant en un mystérieux langage de couleur et de geste ; la vie enfin, et aussi les joies de la vie ; c’est bien cela. Roll a prouvé une fois de plus que la conscience pouvait s’allier avec l’inspiration; le métier chez lui n'a pas cristallisé le rêve et son pinceau est tout de palpitation et d’inexprimable.
On a dit souvent, et c’est là une observation qui a sa justesse, que la dimension d’une œuvre ne faisait rien à l’ampleur de son expression, et que quelques centimètres carrés peuvent renfermer l’infini. Mais il faut bien reconnaître que lorsqu’il s’agit d’une toile de dix mètres, il faut y mettre autre chose qu’une indication convenable pour une étude large comme la main. Dans ce cas, le peintre ne doit rien laisser à l’imagination de ceux qui regardent la toile géante : il faut que tout ce qu’il veut dire s’y trouve écrit. Roll n'a pas failli à cette règle, et s’il est permis au public de ne s’occuper que du sujet, sans prendre souci du nom du peintre, quand il considère les œuvres dans leur milieu d’éducation historique, ou dans la place où elles remplissent leur mission décorative, il faut que ce même public ait parfois le bon sens et l’équité d’oublier un peu le sujet pour admirer l’artiste et saluer de tout son respect l’honnêteté et la mâle robustesse de son talent.
D’ailleurs, ceux qui ont fréquenté chez Roll, ceux qui l’ont
ALFRED-PHILIPPE ROLL
suivi dans les expositions de groupes, à Y Internationale, aux Pastellistes et autre part, savent combien de morceaux admirables ont marqué chaque heure de travail. Je rêve d’une exposition où, autour d’une grande œuvre de lui, le peintre montrerait toutes les études qu’a nécessitées l’exécution de cette œuvre : il y aurait là une manifestation du plus haut intérêt. On comprendrait le maître dans sa recherche de mouvement, dans son inquiétude de pénétration de la nature, dans sa conquête d’expression de la vie et de la lumière ; on verrait ces sanguines admirables, ces dessins, ces pastels, ces peintures, qui évoquent une autre époque, celle des productions lentes, lentement édifiées pour l’éternité ? Roll est de ceux qu’on aime, parce que leur existence, à l’égal de leur œuvre, est un exemple qui vous émeut.