‹ Art et natureChapitre 28 sur 35 · RAFFAËLLI · texte numérisé non relu

RAFFAËLLI

affaëlli a créé un mot pour son genre d’impression ; il a créé le caractérisme. Et l’on doit l'excuser de s’être donné cette qualification, qui n'ajoute rien à son œuvre, qùand on sait qu’il s’est formé tout seul, et qu’il eut à supporter de longues luttes pour l’existence.

Aujourd’hui, il est en plein succès, et il peut être fier de son passé laborieux. Ce passé est curieux à connaître ; il est une leçon de persévérance pour ceux qui ont une vocation bien arrêtée, mais également bien contrariée. Tout jeune, le dessin et la peinture l’attiraient ; malheureusement, s’il était prodigue de son rêve, son gousset sonnait le vide, et ses dents de vingt ans demandaient du pain.

Il se découvrit une voix agréable de baryton, et chercha un engagement : il le trouva. Sa journée était alors singulièrement occupée. Le matin, il apparaissait à l'école des Beaux-Arts. A midi, il était dans une église, debout, à côté de l’orgue, et chantant, suivant le hasard des cérémonies, le Gloria in excelsis ou le Dies Irce. Dans l’après-midi, il courait à sa répétition et, le soir, il jouait son rôle aux Nouveautés.

Mais comme la vie était chère à Paris et que ses recettes

étaient limitées, il habitait Asnières. Et voilà que, de la barrière de Clichy au pont de Courbevoie, un monde nouveau s’offrait à son observation toujours en éveil : c’étaient des petits rentiers retirés des affaires, des sous-officiers retraités, des ouvriers des usines de la banlieue et des balayeurs, aux indigences presque confortables, et des noctambules douteux, qui, à bout de misère, écroulés dans la paresse et dans le vice, prennent la route de la révolte pour descendre jusqu’au crime. Il y avait aussi les chiffonniers, fureteurs des dépotoirs publics, les chercheurs de mouron... pour les petits oiseaux, les baladeurs à la lune, en quête d’une situation à trouver ou d’un coup à faire. Et comme si la tristesse des gens se fût communiquée aux choses, la campagne se revêtait de mélancolie, les arbres avaient des bras maigres étirés douloureusement, et le sol, inégal et semé de cailloux et de tessons, était chauve de verdure et de fleurettes. Et ce fut, pour ce grand garçon qui travaillait tant, une révélation.

Il se réveilla, à son tour, le peintre des grisailles suburbaines, fixant, d’un crayon ou d'un pinceau plein de hardiesse sincère, les types rencontrés et les caractères soupçonnés ; d'abord il reçut l'accueil réservé aux nouveaux venus avec une idée, c’est-à-dire l’indifférence qui ne se donne pas la peine de regarder, ou la jalousie qui s'efforce de ne pas voir. Puis, à force de patience et de travail, mêlant la note comique à la note attendrie, sans jamais tomber cependant dans la sentimentalité, il s'imposa et l'on reconnut qu’il était quelqu'un : voilà l'histoire de Raffaëlli.

Les terrassiers, les balayeurs et les bohèmes, les enfants et les servantes, les ouvriers et les marchands forains, les chanteurs des rues et les badauds paisibles, tels furent ses premiers modèles. En fixant ces types, Raffaëlli a moins fait la synthèse d'une époque que l’analyse d’états d’âme communs à toutes les époques, et je serais presque tenté de dire, à mon tour, pour lui être agréable, qu’il a fait — et bien fait — du caractérisme.

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