GUSTAVE MOREAU
l’heure actuelle, il n’y a peut-être pas d’artiste dont l’influence soit plus manifeste sur la jeune école : M. Gustave Moreau a indiqué une voie, et, soit que le succès parût s’y devoir conquérir plus aisément, soit que les sensations qu’on pouvait y trouver fussent en rapport plus direct avec l’état des esprits, une masse de débutants s’y sont précipités. A l’établissement de la rue Bonaparte, les élèves de l’atelier Moreau s’attachent, avec un entêtement dont on ne saisit pas bien l’esprit, à imiter leur maître, dans une mesure où le doute ne soit pas permis.
Ce serait cependant mal connaître M. Gustave Moreau que de ne voir en lui que l’inventeur d’une formule, d’un tour de main plus ou moins facile à acquérir. Si l’on considère, au contraire, l’œuvre considérable de l’éminent artiste, on n’a pas de peine à s’apercevoir que la formule n’existe pas chez lui. C’est plutôt le milieu de cérébralité dans lequel il se meut qui l'oblige à une certaine unité d’expression. Et cette unité n’est encore que relative; elle porte sur le caractère d’une harmonie générale, sans nuire à la variété, à l’imagination essentiellement diverse de l’œuvre, à
la rudesse du pinceau, si prodigue et si audacieux. Il demande son idéal aux systèmes symboliques d’existence, aux êtres qui sont faits d’idées et ne réclament un commencement de formes humaines, que pour mieux se concréter aux yeux des hommes. Dans ses toiles, dans ses aquarelles, il pose l’éternelle question des mystères de l’évolution, en ses lois qui doivent être rationnelles, en ses caprices que peut-être à tort nous appelons des caprices ; il cueille dans l'idée des religions, qu’elles soient en activité de piété ou désertées par suite de l’écroulement des races, la fleur de la Foi aux manifestations multiples, auguste, héroïque, asservie, ridicule ou simplement touchante ; il en extrait une subtile essence de poésie et il évoque le grand souffle de génie du xve siècle, sans cesser d'être bien du xixe.
Un autre que lui, avec les sources où sa pensée puise, avec son érudition classique, avec sa destinée qui le poussait vers les suffrages académiques, un autre que lui se serait borné à voir tout le monde de sa vision archaïque à travers l’archaïsme dénaturé de l'antiquité. Gustave Moreau s’est affranchi de cette servitude menaçante : il a regardé la vie en lui-même, il a écouté la légende palpiter en son âme, il a vêtu le symbole de toute la fantaisie de son rêve, et il a voulu que la couleur versât sur sa palette, non pas des gouttes d'huile véhiculant des matières chimiques, mais des gemmes, mais des joailleries, qui donneraient à ses tableaux je ne sais quel aspect d’écrin garni de choses très précieuses. Il a poussé, aussi loin qu’il est possible de le faire, dans le domaine scientifique, la résolution et l’analyse des harmonies euchromatiques, et il est arrivé à cette inconcevable inquiétude de tons, qui à la fois nous donne de l’enchantement et de l'angoisse. Chez lui, ce n'est pas seulement le sujet qui est dramatique, c’est l’exécution; on se sent pris, devant son œuvre, d’une sorte d'hallucination où la volupté et le malaise se mêlent en une mesure égale, et lorsque la compréhension s’est déterminée par une analyse attentive, on ne peut se défendre d'admirer tant d'art dépensé par un métier absolument personnel, pour atteindre une réalisation si aiguë, si fine et si puissamment éclatante, d’un idéal