GUSTAVE MOREAU
dont la fluidité demeure pour tout autre insaisissable en la commune objectivité des choses.
Gustave Moreau est allé à la dernière limite de ce que peut traduire la couleur; c'est un magnifique poète, un philosophe magnifique, qui écrit avec le pinceau. Dans son œuvre, avec une abondance que rien ne lasse, il a enveloppé la matérialisation de son rêve des décors les plus somptueux ; il a donné aux sentiments qu’il figurait — car ce sont bien des sentiments qu'il peint — l’expression la plus intense et aussi la plus émotive : depuis les tendresses où l’abandon sait être entier, jusqu’aux heures les plus féroces ; depuis les ingénuités les plus candides et les plus divines jusqu’aux luxures capables d'inspirer la plus inhumaine terreur.
Le clavier dont il joue n’appartient pas seulement à la terre; il est ■ — puisque nous sommes dans les symboles, emprunté des cercles de l’enfer et des sereines régions du ciel, et l’on voudrait, pour les choses qu’il évoque, trouver des mots qui ne fussent pas dans les idiomes parlés. Gustave Moreau a continué et exaspéré les idées, à l’endroit où ces idées ne pouvaient plus être énoncées par la parole. On ne saurait être plus peintre que lui, au sens le plus absolu du mot peintre.
SISLEY
isley, — je ne crains pas d’être repris par ceux qui veulent bien être de bonne foi, — Sisley a été, comme paysagiste, un des instaurateurs du mouvement impressionniste, il n’y a pas loin de trente ans; son œuvre considérable, auquel chaque jour est venu ajouter un morceau nouveau, mérite l’attention du public, et, — je puis bien le dire, — son admiration.
Doué d’une vision excellemment juste, ayant la passion de l’étendue, mais la passion intelligente, qui ne se contente pas de regarder et s’applique au contraire à comprendre; restant peintre sans errements dans le domaine du sentiment et cependant restant un peintre tout vibrant d’émotion, Sisley, dans différents pays, mais surtout dans ce coin pittoresque de Moret qu il a si joliment approfondi, Sisley a su traduire la nature avec une vérité d’effet et une délicatesse de sensation que nul autre n’a dépassées. Il s’est créé une place à part dans 1 école impiessionniste, par ses recherches continues d’émotivité atmosphérique, sa préoccupation des claires ambiances qui 1 entourent et de la sérénité et de la douceur que révèle la nature quand on 1 étudie au point de vue esthétique. Sa sincérité de tempérament et sa
volonté de demeurer sincère l’ont toujours défendu contre la tentation du travail facile, de la formule trouvée, à laquelle on revient quelquefois inconsciemment, quelquefois par une concession intéressée, pardonnable au succès, quand le succès couronne de longues années de lutte.
Ces années de lutte, Sisley les a vécues; elles l'ont solidement trempé contre les défaillances; elles l’on aguerri contre la lassitude; elles lui ont désappris les paresses indulgentes et les habitudes où la personnalité s’affadit, au lieu de s affirmer, à l'heure qu’il est, après un labeur énorme, il est plus jeune que jamais, plus rempli de ses naïves admirations, plus débordant de primesaut, plus entièrement conquis, qu’il ne l’était au premier jour, à cette nécessité de se perfectionner toujours et de découvrir sans cesse des impressions et des surprises nouvelles dans cette nature qui a l’aimable coquetterie de n'être jamais la même.
Mais, pour bien comprendre tout ce que son effort a eu d heureux et d'utile, il est nécessaire d'analyser un peu ce qu est le paysage du peintre, et quelle est la puissance psychologique des éléments qui concourent à révéler l'originalité de son inspiration.
Quelqu’un a dit, non sans raison, que Dieu était un paysagiste idéaliste, ayant varié la face du monde, non dans un but d’utilitarisme humain, mais avec une suprême volonté de manifester le sublime. La loi cosmique n est qu une loi d extraordinaire harmonie, dont l'industrie humaine tire parti pour la grandeur de ses luttes et pour la nécessité de son évolution progressive; mais cette loi s’exerce quand même, au-dessus et en dehors de nos contingences, par la seule révélation du beau absolu.
Il semble que le paysagiste soit le seul à comprendre cette évolution du beau dans la nature, puisqu il s applique à en chercher l’expression et à en inventer une formule d’interprétation, à l’heure où les autres hommes ne s'en émeuvent guère, et n’y voient que des agents, parfois dociles, parfois insoumis, qui ont pour mission de servir à son utilité.
Ce qui nous amène à penser qu’en matière d’art, le réalisme
SISLEY
n’existe pas, au sens philosophique du mot, et que 1 impressionnisme est la désignation la plus élevée et la plus pure de la sensation objective provoquée sur notre entendement par le monde extérieur. Si l’on accepte cette définition, — qui est, à mon sens, la seule vraie, — Sisley est un impressionniste admirable, parce qu’il a senti toutes les choses de la nature, avec une extraordinaire délicatesse; parce qu’il en a deviné la beauté, dans ses manifestations les plus intimes, les mieux faites pour passer inaperçues aux yeux distraits du vulgaire.
Dire que le paysagiste crée, c’est dire qu’il a mis dans son œuvre les caractères d’un idéal moral, qu'il a trouvé une règle de beau idéal, distincte du plaisir et de l’utilité, une mesure de beauté qui n’est jamais entièrement réalisée, et nécessite un effort continu et sans relâche, une mesure supérieure par conséquent à la beauté matérielle, et dont l'artiste porte en son âme la palpitation éternellement émue.
La véritable grandeur de l'art, c'est, par l’effort intelligent de la patience et de l’art, de marier l’essor de l’imagination avec les nécessités essentielles de la réalité; c’est de ne pas voir, dans l’imitation de la réalité, une chaîne dont il faille rejeter l'entrave, mais une direction dont il est imprudent de refuser le concours. La réalité avec les merveilles de la forme , avec 1 étonnante variété de la ligne, avec la prodigalité de la couleur et 1 éternelle harmonie des étendues, doit fournir le fil conducteur qui garde des chutes dans l’abîme sans fond des symbolismes vains et de l’ idéalité abstraite, où tout est vague, sans consistance, sans lumière et sans ombre.
C’est là, je ne m’en cache pas, une donnée de spiritualisme esthétique, mais un spiritualisme rationnel, qui assure des œuvres fortes et un art solide, tel enfin que Sisley 1 a pratiqué dans sa carrière au progrès incessant.
Ces considérations nous éloignent moins qu on ne saurait penser de l’œuvre de Sisley, parce qu elles nous permettent d’étudier avec lui, et par lui, les objets principaux qui fournissent à son interprétation de la nature.
Admettons que la nature est un livre sacré, dont on doit non seulement sentir, mais encore comprendre la beauté; Sisley a poussé très loin l’herméneutique de la matière; dans ses longues promenades solitaires, dans ses longues heures, ses longues années d’étude, il a interrogé toute chose; il s’est instruit à nous charmer et il nous enseigne, dans ses toiles d’une si éclatante sérénité, le poème de l'eau, des arbres et du ciel, dans la nature.
L’eau, la rivière, le fleuve! autant d'objets où l'art du peintre se révèle. A la surface de l’eau courante, un frisson palpite, insaisissable comme un rayon de lumière, fugitif plus qu'un vol d’oiseaux, fait d’étincellements successifs qui se répètent et se renouvellent, modelant à sa guise les visions réfléchies, modifiant les tonalités de tout ce qui peuple les rives, enfermant dans sa profondeur mystérieuse et d’apparence insondée les étendues les plus vastes, donnant à notre œil — instrument imparfait et admirable — le plus magnifique des spectacles, à l’aide de la plus expressive des duperies. Et tout cela, Sisley nous le montre, Sisley nous le fait sentir et vivre.
L’arbre est pour lui l’un des facteurs prépondérants pour exprimer la vie. L’eau aide à exprimer la vie dans l’étendue; l’arbre l’exprime dans le temps.
Dans ses toiles, Sisley, pas plus que Corot, ne fait le portrait d’un arbre; pourtant, il les connaît tous; il les a tous étudiés; il en a fait l’anatomie; mais ce qu'il nous donne, ce sont des harmonies d’arbres dans la nature; ce sont des éléments essentiellement variés où s’inscrivent les saisons et les heures, avec le chromatisme spécial des frondaisons.
Et c’est à nous, qui regardons les œuvres, c’est à nous qu'il appartient d’étiqueter les essences; là, le peuplier, plein de noblesse avec sa tête pyramidale, qui semble une pensée prenant son vol vers le ciel; ici, l’orme aux branches rabougries, à la carure énergique, à l’écorce noueuse et grise, au tronc où l’âge a creusé des déchirures et des cavernes; plus loin, le marronnier grand et placide, solidement assis sur des racines apparentes multipliées; le chêne plein de superbe et de majesté, vieillard
SISLEY
hautain, dont le balancement des feuilles a de murmurantes tendresses, et le hêtre, et l’acacia, et le saule qui pleure, et tant d’autres dont les masses légères forment le chœur aux sonorités éclatantes ou étouffées, suivant qu’ils apparaissent le long d’une rivière, dans les premiers plans, ou qu’ils s’étagent sur le flanc d’une colline jusqu’à l’horizon.
Sisley les a notés, tous ces géants ; il a analysé leurs sèves, et il a trouvé sur sa palette, pour les figurer, des bleus profonds et des vieux ors, entre lesquels s’étendent toutes les gammes de leurs chansons multiples.
Le ciel enfin ! Le ciel a été la préoccupation constante de Sisley, parce qu’il recèle en lui des délicatesses imperceptibles, parce que le mouvement atmosphérique, si faible qu’il nous apparaisse, peut en changer l’aspect intantanément, parce qu’il est fait d’une immensité de choses insaisissables et de lumières, et de la Lumière; parce qu’il est fait de ce qui est sans être, d’infini en un mot, de l’infini mystérieux qui règne autour de nous, dans l’air que nous respirons, et emplit les régions inaccessibles où se perd notre pensée.
Et Sisley, qui a suivi, en amoureux passionné de cette lumière, l’évolution régulière des heures, nous a donné, avec un art vraiment supérieur, la magie de cette lumière et de ces heures, car il a compris qu’en dehors des fanfares éclatantes, le ciel pittoresque a parfois des beautés où la pensée domine.
Chez lui, le paysage est environné de ciel, sans en être écrasé : il en est protégé; point de larges placages de bleu ou de gris, qui demeurent sans vibration et, par conséquent, hors de l’expression de nature ; ce sont, au contraire, des colorations fines, lumineuses et douces, avec de beaux nuages légers et souples, emportés ou paisibles, suivant le caprice des souffles aériens ; au devant de l’azur, qui n’est fait que de profondeur, une vapeur impalpable flotte dans l’atmosphère : on sent que toujours Sisley est parti d’effets vus et ses ciels ont des transparences qui sont bien l’expression de la vérité.
La nature, oui, il l’a regardée à toutes les heures ; il l’a aimée
à toutes les saisons; il a écouté ses murmures par tous les temps, sanglots expirés sous le ciel où gronde la tempête, chansons épelées dans les branches vertes où s’éveillent les nids ; plaintes étouffées sous le silencieux linceul de la neige qui revêt les choses. Et son pinceau n’a pas eu de trahison, parce que son cœur avait regardé par ses yeux. Il a vu dans la plaine, dans les bois, le long des sentiers, sur les eaux frissonnantes de la rivière, les gestes des choses et les mouvements des hommes, et, à l’aide d’une synthèse extraordinairement précise encore que libre, il a traduit la vie dans ce qu’elle a de plus réel, de plus exempt d’artifice.
L’effort de Sisley est un de plus féconds qui aient été •accomplis par un artiste de notre temps, et c’est avec fierté que l’excellent artiste peut constater la longue carrière déjà parcourue : pour affirmer son progrès continu, peut-être cherche-t-il d’avantage la forme; mais, dès son début, il a su marquer la nécessité où l’artiste est de choisir, et il a montré qu’il savait choisir.
Celui-là a vraiment de l’inspiration, chez qui les nuances les plus délicates trouvent leur notation ; point d’aspect qui se répète, point de ciel qui glisse derrière le paysage comme une toile de fond toujours la même, sans souci du clavier gigantesque sur lequel, au caprice des minutes, le soleil, ce virtuose infatigable, improvise d’éternelles variations ! Ah ! les ciels de Sisley ! Ah ! ces lambeaux d’azur et ces traînées de mousseline, aux reflets chiffonnés etbémolisés dans le miroir du Loing ! Il est impossible d'unir la sincérité et l’émotion à plus de saine et robuste habileté.
F. ROYBET
epuis 1866, c’est-à-dire depuis vingt-six ans, Roybet n'avait pas exposé au Salon, lorsqu’en 1892, après un long temps, fécond pour son œuvre, il se décida à rentrer non pas dans la lutte, mais simplement dans l’arène où se joue le pugilat des convoitises d’amour-propre et des ambitions jalouses.
Or, Roybet est si peu l’homme de tout cela! Il marche dans la vie comme dans un rêve, regardant la société en curieux et non comme en faisant partie ; il est un excursionniste dans le domaine réel, et ne se sent à son aise que dans les occupations qui le rappellent au culte du beau et à l’ivresse de la couleur.
Aussi en haine de la contemporaineté, — et quand j’écris en haine, je me trompe : Roybet ne la hait pas, il se contente de l’ignorer, — dans l’ignorance donc de la contemporaineté, Roybet se tourne vers les époques d’autrefois. Ce qui l’attire, c’est le luxe entrevu chez les joyeux conteurs qui, après boire, n’apercevaient plus dans le ciel qu’un dais constellé de diamants et chantaient, en leurs histoires tendres, les cheveux d’or et les yeux pleins d’étoiles de leurs belles; c’est la féerie de êtres, jouée non pas sur les tréteaux boueux et croulants de la réalité, mais sur la
scène magnifiquement machinée de l’idéal ; c’est cette chose qui franchit les siècles et brave le temps ; cette chose qui ne veut connaître les hommes que pour les sécher sous la poussière de l’oubli ; cette chose insaisissable qui porte haut les cœurs et touche, de son vol rapide, toutes les espérances ; cette chose qui a pour domaine l’espace et pour mesure l’infini ; cette chose qui a nom : le Rêve ! Le Rêve aux ailes jamais reposées, jamais flétries !
C’est que Robyet n’est pas un peintre comme tant d’autres ; il n’a pas demandé aux ateliers et aux académies les secrets d’un métier vers lequel le portait sa vocation; il n’a pas eu de maître. Il s’en est allé seul par les musées, plein de respect et d’admiration pour les œuvres des illustres, payant un égal tribut d’émotion à Rubens et à Rembrandt, àTerburg et à Franz Halz, à Velasquez et à Ribera ; c’est d’eux seuls qu’il a reçu l'initiation de l’art, et s’il s’est plu, ainsi que je viens de l’indiquer, à figurer des scènes à costumes d’antan, parce que son imagination y trouvait des satisfactions d'un ordre plus désintéressé, il ne faut pas l’accuser d’avoir cherché un mode d’expression, qui ne relevât que d’une sorte de vie artificielle, d’apparence plus aisée; ce qu’il a représenté, en effet, c’est la vie qu’avaient traduite les grands génies qu’il avait étudiés, c’est la vie des siècles lointains qu’il a pour ainsi dire vécue à son tour, cette vie si séduisante quand nous la regardons à travers les séductions de l’art et de la littérature. Il semble, quand on se rappelle son œuvre de trente ans, qu’on entend lire à son oreille les pages les plus aimables du seigneur de Brantôme et de Rabelais, — un Rabelais qui se serait ganté et mis un tantinet de poudre. Ici, c’est la Partie d’échecs , où les joueurs, en leurs somptueux atours, calculent la marche du cavalier ou de la reine, avec un imperturbable sérieux ; là, c’est un Gentilhomme blanc , d’un si parfaite coquetterie, qu’on devine presque le madrigal dont son cœur très épris redit les phrases retenues ; après, c’est une Chanson à boire , c’est un intérieur de Cabaret , ce sont les Musiciens au château , le Reitre, la Main-chaude , le Guet-apens , le Page et cinquante autres et cent autres d’une extraordinaire richesse chromatique.
F. ROYBET
Or, dans ces dispositions d’esprit, rien d’étonnant que certains de nos contemporains soient apparus à Roybet comme une évocation vivante des hommes d’autrefois. C’est ce qui se produisit un jour qu’il causait avec Prétet.
En regardant Prétet, il eut la vision d’un homme d’armes, au temps des lointaines épopées. Entre deux coups d’estoc, le corps encore protégé par la cuirasse, un manteau de parade jeté sur les épaules, l’homme d’armes est venu visiter quelque belle, que son récit valeureux amuse et flatte. Et le héros, la tête penchée, avec des yeux qui parlent, avec des lèvres qui sourient sous la grosse moustache de chat, le héros complaisamment, simplement, comme il convient quand l’héroïsme est une habitude, le héros raconte quelque chanson de geste où, sans en avoir l’air, avec une amabilité toute gauloise, il trouve le moyen d’exalter la bien-aimée qui l’écoute et rougit de plaisir.
Et dans un grand nombre d’autres œuvres, ce sont ses amis que Roybet a transposés en personnages des siècles d’autrefois, et il l’a fait avec un sens si juste de l’idiosyncrasie des époques, que c’est à peine si l’on prend souci de le constater.
Un jour il voulut sortir de ses sujets épisodiques, qui étaient pour lui la chronique courante de son évocation du passé, et il donna son œuvre colossale, Charles le Téméraire à Nesle. Il prit pour texte ces lignes de Jean de Troyes, chroniqueur du xve siècle :
« Et partie d’iceux, cuidant eux sauver, s’en allèrent et retrahirent dedans l'église dudit lieu de Nesle, où depuis lesdits Bourguignons allèrent les tuer tous et meurdrir. Et après qu ils furent tous ainsi tués ou meurdris, y survint et se y trouva ledit de Bourgogne, qui tout à cheval entra dedans ladite église, en laquelle y avait bien demy pied de haut de sang espandu, des pauvres créatures illec estantes, qui à cette heure étoient tout nus gisants illec morts. Et quand ledit Bourguignon les vit ainsi abattus, se commença à signer et dit qu’il véoit moult belles choses, et qu’il avoit avec lui de moult bons bouchers. »
Roybet a fait de cette œuvre tragique un vrai tableau
d’histoire ; s'il ne s’était agi que de représenter le massacre de la population de Nesle et la destruction de la ville par Charles le Téméraire; s’il ne s’était agi que de transporter sur la toile le récit de Jean de Troyes ou celui de Philippe de Commines, l’épisode résumé en quelques lignes par Michelet, Roybet, — et cela lui eût été plus facile avec ses qualités de coloriste, — nous aurait fait assister au carnage dans toute son horreur. Il aurait surpris le drame à l’instant où le jour décline : par les hautes murailles défoncées, il aurait montré au loin l’horizon embrasé, si bien qu’on n’eût pas su s’il s’agissait de l’irradiement d’un coucher de soleil ou de l’incendie réel de toute la contrée. Sur les degrés de l’autel, sur les dalles de l’église, sur le balcon des galeries, sur la pierre froide des piliers, il aurait fait ruisseler les flots de sang dont parle le chroniqueur, et, dans cette boue aux senteurs âcres, il aurait fait se tordre des cadavres mutilés et nus, et Charles le Téméraire, l’homme aux diableries et mauvaisetés, aurait paru au milieu de la scène, la tête découverte, animant la boucherie, et approuvant d’un sourire détestablement humain chaque coup de lance qui cause une blessure, chaque blessure par où s’échappe la vie.
Le drame n’aurait pas manqué de puissance, et je sais des peintres aujourd’hui qui se fussent gardés de l’interpréter autrement.
Roybet a fait mieux : s’il s’est quelque peu détaché de la chronique, c’est pour mieux se pénétrer de l’histoire. Ce qu’il a traité, c’est la reconstitution d’une époque disparue; ce qu’il évoque, à l’aide d’un fait, c’est toute une civilisation écroulée, c’est tout le xve siècle, avec ses luttes, superbement, inconsciemment criminelles ; c’est l’astuce et la perfidie des pouvoirs politiques réunis dans la main de quelques puissants, se servant de peuples entiers pour satisfaire leur haine, épuiser leur caprice et asseoir leur ambition; c’est le mépris de la vie qui se prodigue au moindre désir de vengeance, et ne s’étend pas seulement au vassal, véritable esclave, taillable et corvéable à merci, mais aux membres d’une même famille, pour qui la voix du sang est
F. ROYBET
un vain bruit, quand cette voix parle d’affection ou de pitié ; c’est l’égoïsme d’un seul, poursuivant d’inutiles et futiles satisfactions au prix du sacrifice de tous ; c'est l'égoïsme d’un seul, payant l’ignominie de son forfait de toutes les misères de la patrie épuisée. Parce que Roybetavisé plus haut qu'un épisode; parce qu’il n’a pas voulu s’arrêter à la précision objective de certains détails; parce qu’il a symbolisé l’horreur de la guerre, au lieu de s’en tenir à une guerre horrible, mais déterminée, son œuvre est-elle moins dramatique, moins passionnée, moins belle, moins suggestive ? Parce qu'il a écarté de lui tout procédé qui nous attacherait par des curiosités de dégoût et de répulsion, a-t-il privé sa pensée — et la peinture qui en est le signe définitif et matériel — de la puissance d’expression qu’elle était susceptible de revêtir ? Aucunement.
Seulement, la lutte s’est élargie ; dans la défense des assiégés, il y a une désespérance qui touche à l’héroïsme ; tout ce qui est mâle cherche à protéger une retraite ; les femmes qui fuient devant le vainqueur sont des mères entraînant vers la sauvegarde providentielle leurs enfants, qui ne peuvent pas comprendre encore. Les autres, celles dont les fils déjà sont inanimés, restent là, devant le duc farouche, opposant les derniers frissons de leurs chairs à l’appétit insatiable de sa cruauté.
C’est mieux qu’une grande leçon, car l’expérience de l’histoire n’a jamais servi aux civilisations à venir ; c’est un grand souvenir. C’est le grand souvenir du passé, se dressant, terrifiant et sublime, pour nous dire qu’il n’est pas de défaite si rude dont la patrie ne se relève ; qu’il n’est pas de victoire si complète dont les héros n’aient à redouter les lendemains ; qu’il n’est pas de situation si désespérée où une nation brave et forte ne puisse se retremper aux sources jamais taries du patriotisme !
On connaît depuis cette grande œuvre les tableaux où Roybet a manifesté sa maîtrise. Mais ce qu'on n'admirera jamais assez, c’est l'art de haute psychologie et d'extraordinaire puissance dramatique de ses portraits : qu’on se souvienne du
portrait de Mlle Juana Romani — une grande artiste, elle aussi — debout, en manteau de loutre : on ne trouve qu’un mot pour le qualifier, le mot : chef-d’œuvre.
ALBERT LEBOURG
près avoir fait de l’Orient, avec des qualités sérieuses, qui cependant ne l’avaient pas dès l’abord mis en relief, M. Lebourg s’est tourné vers un pittoresque différent, qui s’accorde beaucoup mieux avec son tempérament. Les œuvres importantes qu’il expose au Champ de Mars depuis six ans permettent de l’étudier, de le comprendre et de l’aimer.
Il y a là des moulins surgissant de buissons de verdure, au-dessus de rivières où s’entraînent de chatoyants reflets , des canaux où les lourds chalands, retenus par leurs amarres, semblent engourdis dans le soir qui descend ; des coins de mer au-dessus desquels le soleil, encapuchonné de nuages, accomplit de paresseuses montées, et des villages, et des villes, et des heures d’hiver et de printemps, et des neiges silencieuses, et des frondaisons où les oiseaux piailleurs doivent nicher ; une énorme variété de sujets, où l’artiste — qui a rejeté bien loin sa manière d’il y a dix ans, — s’affirme comme un impressionniste à la vision étrangement subtile et au pinceau volontairement hardi.
Dans l’œuvre déjà considérable de sa seconde manière, la première qualité dont il faut le louer, c’est d’avoir compris le
IOO
pittoresque auquel il allait demander un objet d'interprétation ; il a saisi l’atmosphère spéciale des pays du Nord, les transparences embrumées qui, en son maximun d’éclat, empruntent je ne sais quelle mélancolie pleine de recueillement.
Quant à l’exécution, Albert Lebourg y va largement, par touches rapides et puissantes, synthétisant les valeurs, voulant un aspect qui rende la sensation éprouvée, avec une sorte de frisson de lumière, où deux notes chantent en un accord d’un exquis enchantement, le rose et le gris. Certains diront que cela n’est pas assez fait, en mettant le nez sur la toile ; il faut les laisser dire, parce qu’ils ne savent pas regarder un tableau : ils le regardent comme un auditeur, qui, pour écouter une pièce jouée à grand orchestre, irait se placer contre le pupitre des trombones. Mais comme cela se doit pour toute œuvre d’art, mettez-vous dans l’optique spéciale que demande chaque toile, et vous constaterez que tout ce qui doit s’y trouver s’y trouve à son plan, à son échelle, à sa profondeur. Il y a, au contraire, chez ce peintre, une douce séduction dont on ne sent pas l’effort, quelque laborieux et patient que soit cet effort ; Lebourg est de ceux dont l’originalité marque dans une école : il est lui-même et son œuvre est une œuvre.
Son défaut, si c’en est un, est d’afficher une réserve trop absolue et une excessive modestie. Si Lebourg, comme tant d’autres dont la production anémique sera oubliée demain, s’en était allé par le monde, chantant son propre mérite, certainement il aurait avec rapidité conquis la vogue momentanée qui est la fausse monnaie du succès. Mais il se tient obstinément à son chevalet, poursuivant, sans arrêt, l’étude et le progrès; son talent n’en a pas moins forcé les indifférents, et aujourd’hui, dans le cercle des gens qui se piquent d’être au courant, il y aurait quelque honte à le vouloir ignorer. C’est là le triomphe de la considération, selon la parole de Montesquieu, triomphe essentiellement et justement flatteur.