ZIEM
eux qui ne connaissent de Félix Ziem que son admirable tableau du Luxembourg peuvent déjà penser qu’il est un grand peintre ; ceux qui ont eu la rare fortune de pénétrer dans son intérieur doivent reconnaître qu’il est également un grand poète.
Ziem, qui est né à Beaune et qui s’en vante, en Bourguignon fidèle, est certainement l’un des plus prestigieux coloristes de notre siècle ; il a le sens de la lumière poussé à la plus extrême acuité, et c’est pour satisfaire à ce besoin d’harmonies vibrantes, qu’il est allé demander des motifs à l’Italie, à Venise, à Constantinople, à l’Égypte, et même... à Marseille.
Voyageur déterminé, il a revu souvent les mêmes sites, les mêmes pays, et il en est chaque fois revenu heureux de révélations nouvelles pour lui, et riche de révélations nouvelles pour nous. Mais c’est encore Venise qui demeure le berceau fêté de ses plus chères inspirations.
Là c’est la vie d’autrefois, ou mieux une sorte de vie éternelle qu’il évoque ; il ne s’est pas contenté de regarder, d’observer, de noter; il a poussé plus loin, plus profondément la pénétration ; il a revécu les époques disparues, il s’est enivré de
la fantasmagorie de la lumière servant de véhicule à un rêve historique ; il a écouté près de chaque palais, de chaque forme, de chaque pierre, la palpitation discrète du passé ; il a interrogé toutes les heures et toutes les saisons, demandé à chacune sa sensation propre, son expression déterminante, et il a créé une œuvre d’extraordinaire variété et d’unité extraordinaire, dont l’éclat prend avec le temps les tons ardents et tendres des vieilles orfèvreries d’or. L’euchromatisme qui y chante est fait des accords les plus modernes qui se puissent combiner et cela nous paraît si vrai, si sincère, qu’on en subit malgré soi le délicieux enchantement.
Et quand on se rappelle depuis combien de temps il est sur la brèche, quand on constate combien son influence s’est exercée impérieuse sur des artistes aujourd’hui disparus, mais dont l’œuvre est recherchée à prix d’or dans les collections les plus célèbres, on ne peut s’empêcher de saluer avec un profond respect ce maître étincelant, ce vieillard plein de jeunesse, d’esprit et de rêve, que son art a transfiguré en un de ces magnifiques créateurs d’autrefois qui grandissent, à l’éloignement des siècles, de toute l’ampleur de leur personnalité.
Dans ses coins de Venise, pour ne prendre qu’une des sources où il a puisé le plus souvent et le plus heureusement, on sent qu’il est chez lui, comme Canaletto ou Guardi ; on sent aussi que ses absences annuelles de la ville des Doges l’y ramènent chaque année, avec plus de passion, plus d’amour, plus de tendresse prête à l’extase et à l’abandon attendri. Les places, les ruelles, les canaux, les sotto portico , les cours, les traghets, tout parle à ses yeux autant au moins qu’à son âme ; il y connaît tout, les dômes, les églises, les palais, et, comme pour les remercier de la joie qu’il en reçoit, il les enveloppe de toutes les clartés qui jouent sur sa palette, il les caresse de rayons de soleil, il leur prodigue, d’un pinceau infatigable, le sourire de son art, sourire perlé, sourire endiamanté, sourire éclatant d’amoureux qui ne connaîtra jamais la satiété.
Et quel causeur merveilleux que Ziem ! Pendant qu’il tra-
vaille, avec une organisation à lui, dans une tranquillité extérieure que sa volonté a conquise, il laisse parler ses souvenirs, et ces souvenirs se pressent sur ses lèvres, abondants comme le flot tumultueux d’un torrent. Il voudrait tout dire à la fois, évoquant les êtres et les choses, les personnalités et les généralités, les unités humaines qui paraissent et disparaissent, et les idées qui demeurent éternellement.
Philosophe, il l’est dans le meilleur sens du mot, jugeant toute chose avec une raison saine, toujours bienveillant, jamais amer, heureux et spirituel, ironique et bon, profond sans y songer, et simple dans sa vision élevée, naturelle et originale.
Théophile Gautier a écrit de lui : « D’instinct il cherche le point de vue particulier, l’effet rare, l’heure caractéristique, la couleur étrange et spéciale. Sa vérité a quelquefois l’air d’un paradoxe, mais elle n’en est pas moins directe et sur le fond réel de la nature il fait chanter comme un chœur aérien les mélodies de la couleur. » Ce que dit Théophile Gautier du peintre, on peut, sans crainte de se tromper, l’appliquer à l’homme. Des longues causeries que j’ai eues avec lui, j’ai toujours rapporté une impression extrêmement aiguë ; on sort de chez lui, les yeux et l’esprit aveuglés de lumière. Cet artiste est un cérébral, le plus puissamment doué peut-être de sa génération, et l’on ne peut se défendre de l’aimer avec infiniment de respect et d’admiration.
Paul RENOUARD
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Prisonnier auxiliaire
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Eau-forte originale.