CH. -F. DAUBIGNY
une de ses élèves préférées, M1Ie Léonide Bourges. Ce sont de belles pages attendries, que l’art le plus délicat rend exquises, et l’on ne sait qui l’on doit louer le plus, de l’élève qui s’abandonne à une si douce émotion, ou du maître dont le souvenir toujours vivant sait la provoquer.
J. -F. MILLET
ans une de ses lettres, si curieuses de cérébralité et deloquence simple — parce que naturelle et vraie — Millet a pris soin de nous expliquer lui-même d’où lui venait sa conception très spéciale du paysan.
« Il en est, écrit-il, qui me disent que je nie les charmes de la campagne. J’y trouve bien plus que des charmes, d’infinies grandeurs. J’y vois, tout comme eux, les petites fleurs dont le Christ disait : « Je vous assure que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’une d’elles. » Je vois très bien les auréoles des pissenlits et le soleil qui étale, là-bas, bien loin par delà le pays, sa gloire dans les nuages. Je ne vois pas moins, dans la plaine toute fumante, les chevaux qui labourent, puis, dans un endroit rocheux, un homme tout errené , dont on a entendu le han toute la journée et qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeurs. Cela n’est pas de mon invention, et il y a longtemps que cette expression : le cri de la terre , est trouvée. »
Millet, par ces mots, répondait aux critiques qui lui reprochaient d’avoir dramatisé à plaisir ce cri de la terre , et il se
justifiait, devant les critiques à venir, des tristesses, et mieux, de la mélancolie qui semblent envelopper son concept du paysan. Mais pour qui a étudié son œuvre, il s'y trouve assez d élévation, assez de rêve, pour que la vie des gens de la terre soit, sous son crayon et son pinceau, non pas un drame, mais une .épopée.
Pourquoi Millet a-t-il paru à son temps gémir sur le sort du paysan ? Pourquoi a-t-on pu dire que le cri de la terre était, chez lui, obstinément un cri de douleur ?
Parce que Millet, par son origine, par son éducation, par son inspiration, n'était pas préparé aux grosses gaîtés rustiques ; parce qu'il y avait en son âme, avec un sens profond de la justice, une sincérité de patriarche, une ardeur d'apôtre, et aussi une naïveté d'enfant. Alors, tout ce qui pouvait éveiller le rire retentissant lui devenait insipide ; il aurait cru manquer de respect à son art en lui infligeant cette grimace, et sa gaîté ne trouble jamais l'égale sérénité de sa pensée.
Plus volontiers, son regard se tourne vers l’humanité qui souffre, vers les races campagnardes aux rudes enveloppes, vers les attitudes solennelles, faites de lenteur et de gaucherie, vers les aspects mornes et les rêveries intermittentes des labeurs éternels, suivant le mot heureux de Castagnary, vers la grâce également, la grâce exquise de la maternité, qui ne perd nullement ses droits divins, si grossière que soit l’enveloppe de son expression.
L’ouvrier de la terre, le paysan, homme ou femme, est un résigné, un instinctif, pour qui le travail de la terre est une sorte de fonction religieuse; de là cette gravité, cette solennité qui est un des caractères du paysan, et qui est également sa poésie.
Aussi, pour Millet, le bonheur doit être tout entier contenu dans le calme et dans l’apaisement, dans cette chose essentiellement saine de se tenir pour satisfait d’un minimum de bienêtre en échange d’un maximum d’etfort ; c’est le principe des consciences simples, des consciences fortes, par conséquent.
J. -F. MILLET
Et, lorsque le génie de Millet nous semble éperdu de mélancolie, cette mélancolie n’est qu’une fraternelle compassion, qu’une pitié tendrement humaine. Or, la pitié, a dit éloquemment le regretté Ch. Bigot, « la pitié, c’est encore ce qu’il y a de plus noble dans l’âme humaine ; elle est la forme la plus haute de la sympathie, le plus beau nom de la charité, le meilleur auxiliaire, ici-bas, de la justice ».
Millet, qui avait bêché la glèbe, poussé la charrue, tiré la herse, était ramené à ce spectacle du labeur des campagnes par ses méditations incessantes. Il était né avec une âme de paysan, et sa nature robuste avait conservé cette âme de paysan. Comme les paysans, il s’enfermait dans un nombre restreint d’idées, mais ses idées, à force de les fouiller, de les analyser, de les retourner, il les avait développées, il les avait grandies. Il assistait à la vie, la vie de lutte et de fatigue de ceux dont il avait été le compagnon, avec une mélancolie mystique. Dans l’évolution des saisons, apportant leurs surprises et leurs joies, leurs caprices et leur monotonie, leurs heures de bonheur fécond et aussi leurs heures de désastre, il avait pénétré la gigantesque pensée des choses, et il en avait été pénétré. Tout avait un langage qu’il déchiffrait, le vent qui souffle avec fureur, les moissons qui jaunissent, les sillons durcis et couverts de neige, les beaux éclats de soleil où l’on s’abrite derrière les meules, et les nuits embrumées dont, par instants, la lune déchire les voiles d’un rayon argenté, l’homme courbé sur sa houe, le dos enkylosé, la fermière résignée et silencieuse, occupée à ses besognes de basse-cour ou de bergerie, la campagnarde fatiguée par les devoirs de maternité, et l’enfant déjà rustre dans son ingénuité qui ignore.
Millet a généralisé ce qu’il avait vu, et il est arrivé de suite au caractère typique de la race. Son paysan est surtout un combattant, que chaque jour de l’année trouve à son- poste de combat. Dès l’aube, le voilà qui parcourt les sillons, enveloppé de brume. A midi, tandis que le soleil darde ses rayons de feu, il s’allonge au pied d’une meule et s’abrite de son ombre; puis, après le temps
de repos, le travail reprend sans relâche; enfin, voici le jour qui décline : le soleil descend à l’horizon, la nuit va venir; l’heure de la trêve a sonné, et l’homme quitte sa terre avec la grandeur d’un soldat qu’un ferme désir ramènera le lendemain au champ de bataille.
Sa paysanne a un autre rôle, plus mystérieux, et plus grand encore : elle évolue vers la tombe en accomplissant son devoir de donner la vie! Elle est un fruit hâtivement mûri, qui s’épanouit dans une atmosphère éternellement raflfraîchie par le souffle du vent, et sa pudeur ne lui défend pas de se montrer, à la clarté du grand ciel ouvert, dans une demi-nudité inconsciente. Elle n’est plus seulement la femme, elle est la mère. Elle est, elle aussi, partie intégrante du paysage qui l’entoure, comme le bœuf, comme l’arbre.
Certes, son individualité, dans cette harmonie, s’accuse mieux que celle de l’animal ou de la plante, puisqu’elle se fait obéir de l'animal et qu’elle se sert de la plante ; mais, au seul point de vue de l’esthétique, au point de vue de l’art, qui était celui de Millet, paysan et paysanne se trouvent être, suivant le mot de Castagnary, <r le terme le plus élevé d’une série qui commence au végétal pour s’arrêter à eux ».
Et sur le front de la paysanne, toute à ses besognes, la passion n’a pas eu le temps d’allumer un éclair, la beauté n’a pas eu le temps de répandre son charme, la jeunesse a ignoré la joie de s’épanouir. Fille, mère, aïeule, elle garde son intelligence à l’état d’enveloppement. Excepté le jour où une tendresse brutale éveille ses sens à des devoirs passionnels, elle demeure docile et patiente, impassible et fataliste, plus solide et résistante que robuste.
Nul artiste n'a eu, plus que Millet, l'unité dans l'inspiration et la volonté de ne s’en point distraire, et son œuvre énorme est une magnifique leçon pour ceux qui veulent épeler la grammaire des champs et se pénétrer l’âme de son irrésistible poésie.
Il y a plus : à l’heure qu’il est, l’œuvre de Millet est une grande leçon sociale : il faut que le paysan apprenne à y aimer
J. -F. MILLET
sa terre. L’épopée que le maître y raconte n’est pas que douloureuse : elle a la sublime grandeur des choses simples, et ceux-là sont sottement ingrats, qui, après l’avoir connue, après avoir été bercés par elle, subissent le prurit d’émigration vers les villes, et échangent, dans l’aléa d’un mieux vivre, le plein air du champ où vole l’alouette, pour l’atmosphère étiolante des cités.