THÉODORE ROUSSEAU
elui-la a donné de l'inquiétude à l’intelligence de ses contemporains : il est mystérieux dans son concept, et son imagination cache encore plus de profondeur que n'en livre son pinceau. Aussi, à côté de détracteurs et d’indifférents, a-t-il soulevé des enthousiasmes passionnés.
Certains, il y a trente ans, ont déclaré qu’il était le plus grand peintre d’Europe, que la postérité le classerait au même rang qu’Hobbéma, qu’enfin il compterait parmi les maîtres de tous les temps et de tous les pays. Ce n’est pas moi qui contredirai à ces élans d'admiration ; je n’apporterai de restriction qu’en ce qui concerne l’exclusivité ; mais je ne crois pas que, quel que soit l’enchantement que nous donne un artiste, il faille répudier d’autres enchantements nés d’inspirations différentes. D’ailleurs un tableau étonnant, un tableau inquiétant tel que la Vallée de Tiff auge, où tout un monde de pensées peut prendre son vol, et dont il fut beaucoup parlé au moment de la vente de la collection H. V., est là rappelé à point pour me permettre de causer un peu du maître qui l’a conçu et enfanté.
J’ai écrit le mot inquiétant; c’est qu’en effet Rousseau, dont
la carrière a été si rude, a eu de terribles inquiétudes; son art lui donnait chaque jour l’obsession du mieux, parce que sa main voulait rendre, dans le motif que son œil précis avait vu, toute une poésie intense, aiguë, qui se révélait à lui. Que de fois il fit vingt paysages différents sur le même motif, étonnantes variations d’un chromatisme toujours heureux, sur un même thème! Et nous savons que sur le panneau qui lui avait servi, il effaçait et refaisait le motif, dont il n’était jamais suffisamment satisfait. Que de regrets ne devons-nous pas avoir aujourd’hui de ne pas posséder ces ébauches sublimes, pour en faire, selon le mot d’un de ses admirateurs, l'histoire peinte de ses tourments d’artiste! C’est qu’il était constamment en lutte contre sa volonté de faire des paysages avec des lignes arrêtées, quand la sensation de nature, incessamment variée, lui semblait d'essence si fugitive.
Il avait de douloureuses contemplations devant les spectacles imprévus que les éléments et l’atmosphère lui donnaient : orages préparés par un brusque amoncellement de nuages, caprices de vapeurs errant sur le vent invisible, devant le masque irradiant du soleil, décors gigantesques qui font peser leur architecture monstrueuse sur le front boisé des collines, futaies hirsutes qui semblent, comme des légions de nains, donner l’assaut au tronc robuste et bossué des grands arbres : tout cela était pour lui le poème éternel de la vie, que ses pinceaux voulaient magnifier.
Et maintenant Rousseau nous apparaît comme un de ces arbres qu’il a dressés vers l’immortalité, dans son œuvre tout de splendeur. Il a compris la nature avec la sensibilité de J. -J. Rousseau ; il l’a traduite avec l’extraordinaire originalité de Rembrandt. En dépit des refus dont le jury académique se plaisait, par inconscience et sottise, à écarter ses envois du Salon, Rousseau a poursuivi sa carrière laborieuse, laissant l’âge et la maturité de sa pensée opérer des transformations dans sa manière de voir, au moins autant que le progrès résultant de sa haute probité d’artiste et le progrès de son labeur assidu. Le talent préoccupé et sauvage de sa première jeunesse s’était apaisé, à mesure qu’il pénétrait plus avant dans les secrets de la couleur, aux ressources jamais explorées com-