ARTICLE DEUXIÈME
ARGCMENT
ARTICLE DEUXIÈME. — De la connaissance CHEZ LES ÊTRES VIVANTS. — L'acte vital par excellence est l'élaboration de la vibration nerveuse. Que la sen-
sation est un état de l'être non point passif, mais actif. — Le vég-étal ou élaboration de la matière combustible. L'animal ou état delà matière allumée pourvoyant à sa propre alimentation. La respiration ou balance entre les besoins de l'individu et l'exigence extérieure. De la vibration vitale essentielle, ou mouvement qui, partant d'un centre, g-ag-ne tous les points d'une aire circonscrite par la limite qu'il marque en cessant. Deux temps de la vibration, émission et réaction. Toute vibration gagne et occupe une forme. Toute forme est fermée. Notre appareil nerveux est consacré à l'élaboration de la vibration. Il est ce qui frémit au contact de lEtre. Notre être à chaque instant naît et co naît aux autres corps dont il prend ainsi connaissance. La connaissance sensible de l'homme est une naissance consciente qualifiée par l'objet qui en limite l'expansion. Connaître par les sens, c'est se produire en tant que qualifié par telle sensation. Des appareils préposés à notre contact avec l'extérieur. Du toucher. Du goilt. De l'odorat. De la vue. Digression : justification de !'« anthropomorphisme ». Que c'est nous qui fabriquons nous-mêmes l'énergie à laquelle les ondes optiques extérieures viennent s'accorder. De l'ouïe, ou sens direct du mou-vement et de la durée. L'homme partout où il est connait, unit en lui des choses ditïérentes.
J'ai indiqué dans ces passes préliminaires r.ne connaissance hors de nous entre les choses ellesmêmes selon les rapports qu'elles nourissent. Analysant le mot, j'y ai trouvé des idées d'assemblage et de production, de forme et de mouvement. J'ai peint la fig^ure de Pan, la passion de l'univers travaillé par la prohibition de subsister. J'ai défini la notion de partie, chacune indispensable à chacune et à toutes. J'ai assez parlé de la connaissance de construction : il me reste à traiter de \à connaissance de constatation selon que dévolue à notre esprit.
Appliquantles principesacquis, je comprends que, pour l'homme comme pour les autres élres, vivre, c'est connaître. Quel est donc le mode parliculier de sa connaissance ou vie?
L'acte vital, essentiel de moi, est l'élaboration de la vibration nerveuse.
Pour me faire mieux entendre, je reproduis ici les lignes déposées aux feuilles d'un autre livre, « Sur la cervelle ».
« La cervelle est un org-ane. L'étudiant <( acquiert un principe solide s'il étreint forte- « ment cette pensée, que l'appareil nerveux est « homogène dans son foyer et dans ses raniiti- « cations, et que la fonction en est telle, simple- « ment, que la détermine son efficacité mécani- « que. Rien ne justifie l'excès qu'on impute à la « matière blanche ou grise, accessoirement au « rôle sensitif et moteur, de « sécréter », ainsi « que bruit une apparence de paroles, l'intelli- « çence et la volonté, comme le foie fait de la « bile. La cervelle est un org-ane, au même titre « que l'estomac et le cœur; et, de même que les « appareils digestif ou circulatoire ont leurs « fonctions précises, le système nerveux a la « sienne, qui est la production de la sensation « et du mouvement.
« J'ai employé le mot « production » à des- « sein. 11 serait inexact de voir dans les nerfs « de simples fils, agents par eux-mêmes inertes « d'une double transmission, afférente, comme
1>E LA r.O-NAISSANCE AL' MONDE ET DE SOI MÔjiE hg
« ils disent, ici, là efFérente, prêts indiflérem- « ment à télégraphier un bruit, un choc, ou « l'ordre de l'esprit intérieur. L'appareil assure « l'épanouissement, l'expansion à tout le corps « de l'onde cérébrale, constante comme le pouls. <( La sensation n'est point un phénomène pas- « sif ; c'est un état spécial d'activité. Je le com- « pare à une corde en vibration sur laquelle la « note est formée par la juste position du doigt. « Parla sensation je constate le fait, et je con- « trôle, par le mouvement, l'acte. Mais la vibra- « lion est constante.
<{ Et celte vue nous permet d'avancer plus « loin notre investigation. Toute vibration impli- « que un foyer, comme tout cercle un centre. « La source de la vibration nerveuse réside dans <( la cervelle, qui remplit, séparée de tous les (' autres organes, la cavité entière du crâne her- « métique. La règle d'analogie indiquée à la pre- « mière ligne défend d'y voir autre chose que « l'agent de réception, de liansformation et
go A Kl PoÉrujuE
« comme de dig^estion de la commotion initiale. « On peut imag-inerque ce rôleest spécialement « dévolu à la matière périphérique, que le subs- <( trat l)lanc forme comme un a^ent d'amplifica- « tion et décomposition, et enfin que les or?a- « nés compliqués de la base sont autant d'ate- « liers de mise en œuvre, lé tableau de distri- « bution,les claviers et les compteurs, les appà- « reils de commutation et de réglage.
« Nous devons maintenant considérer la vibra- « tion elle-même. J'entends par là ce mouve- « ment double et un par lequel un corps part « d'un point pour y revenir. Et c'est là 1' « élé- « ment » même, le symbole radical qui cons« « titue essentiellement toute vie. La vibration « de notre cervelle est îe bouillonnement de la « source de la vie, l'émotion de la matière au « contact de l'unité divine dont l'emprise cons- « titue notre personnalité typique. Tel est l'omit bilic de notre dépendance. Les nerfs, et la tou- « clie qu'ils nous donnent sur le monde exté-
lu; LA CO NAISSANCE AU MQNDK K T DK SOI-MÊME QI
« rieur, ne sonl que l'instrument de noire con- « naissance, et c'est en ce sens seulement qu'ils <( en sont la roiiHiiion. Comme on fait l'appren- " tissage d p.n outil, c'est ainsi que nous faisons « l'éducadon de nos sens. Nous apprenons le « monde au contact de notre identité intime.
« La cervelle, donc, n'est rien d'autre qu'un « organe : celui de la connaissance animale, « sensible seulement chez les bêtes, inlellii^ible « chez l'homme. Mais, si elle n'est qu'un organe « particulier, elle ne saurait être le support de « l'intelligence ou de l'âme. On ne saurait faire « à aucune partie de notre corps, image vivante « et active de tout Dieu, ce détriment. L'âme « humaine est cela par quoi le corps humain est (( ce qu'il est, son acte, sa semence continuel- « lement opérante, et, selon que prononce n l'Ecole, sa forme. »
La vie de la plante est essentiellement une
acquisition; sa manière d'être est de croître ou de dépérir. Cette croissance est un emmag"asinement de la matière qu'elle va puiser dans le sol par ses racines, dans l'air par ses feuilles respirantes; sa force est commandée par cette double emprise, sa capacité àe vivre par la contenance dévolue à sa forme. La substance qu'elle acquiert, ce qu'elle prépare et qu'elle achève en mourant par la restitution de l'eau qu'elle a imbue, ceci : de quoi brûler et se dissoudre en cette flamme dont elle est l'imag-e poussante.
Si le végétal peut se définir en tant que « la matière combustible », pour l'animal, il est la matière allumée. Chez l'un la forme ou qualité est adéquate à la quantité de matière qu'elle comporte et qu'elle amasse. Mais le corps vif, l'âge adulte bientôt atteint, et dépouillé le premier habit, noviciat ou déguisement nécessaire à couvrir l'étincelle germinale, ne se maintient qu'à la condition de se détruire et de se fournir à soi-même aliment. C'est un appareil de con-
DE LA CO-NAISSANCE AU MONDE ET DE SOI-MÊME fji
sommalk)!! ; il doit transformer la nourriture qu'il prend au dehors pour suffire à son foyer, il doit l'élaborer en vase clos. Cette digestion, celle nécessité de destruction, implique de soi l'isolement du sujet, sa séparation, mesurée par le besoin, de la source d'approvisionnement, un acte spontané pour s'y reprendre. Le végétal en croissant remplit la forme qui lui est assignée; l'animal maintient la sienne en brûlant de quoi nourrir l'énergie dont elle est l'acte, en se procurant de quoi contenter la faim du feu .reclus en lui. L'être vivant, ne pouvant croître, ne maintient sa forme qu'en éliminant ce qui excède. Il se conserve en se détruisant. Comme l'horloge et le sablier, il marche par la chute en lui de sa substance qui se désagrège. Séparé de cette bouche qui l'a amorcé de son Créateur, il se prend à cette mer même de mouvement qui l'immerge, il en aspire l'impulsion jusqu'aux extrémités de son corps, et, ayant reçu de l'air complément, il restitue la partie de soi défaite.
g4 ART POET'QUE
L'effet de ce feu comme de tout autre est de détruire un arrangement libratoire, dont les éléments, recherchant à l'état d'efférence leurs groupes d'affinité, se divisent, suivant leur essor intérieur ou externe, en force et en résidu.
L'être animé est creux ; à la façon d'une bouteille, il témoigne du souffle qui l'a formé et le regonfle à chacune de ses aspirations. Ce vide comporte un état de déséquilibre natif, une démolition interne et passive, compensée par une reprise active sur le dehors. Or, nous avons imaginé que toute forme est l'œuvre et le témoignage d'un certain balancement vibratoire ; enfermée dans la matière dite inerte en un cycle récurrent, la vibration est cette balance sur laquelle un corps incessamment se pèse dans toutes ses parties ; (j'ai dit ailleurs le sens que je donne au mot poids). Le système vital manifeste, amplifie cette oscillation économique, qui opère ici le départ entre les besoins de l'individu et l'exigence extérieure qui le grève; elle est l'action
DE LA CO-NAISS^NCE Al,' MONDE ET DB SOI-MÊME €)'>
élective en nous, elle est la trémie et le trébucliet. Examinons donc notre vibration humaine et iroyons quelle en est la source et l'œuvre.
La vibration par laquelle nous constatons l'existence et les limites de notre personne est celle même qui !'a édifiée et qui continue à la maintenir. L'acte créateur essentiel est l'émission d'une onde. L'onde schématiquëment peut se définir un mouvement qui, partant d'un centre, gagne tous les points d'une aire circonscrite par la limite qu'il trace en cessant. Elle détermine sur tous ces points un déplacement local, suivi d'une réaction, ou tendance à reprendre le premier lieu, qui nécessite pour être surmontée l'accumulation d'un nouvel effort, la poussée d'une deuxième onde. De là deux mouvements^ l'un excentrique du moteur, l'autre concentrique du sujet, les deux temps de la vibration. L'eflet del'onde est une information ou extension d'un© certaine forme à l'aire qu'elle détermine. Toute forme est une variation du cercle. J'entends par
q6 art poétiqle
forme, non seulement le tracé d'une certaine fig^ure, mais, du fait de la fermeture qu'elle établit, la constitution d'un certain milieu, en tant qu'obéissant dans toutes ses parties au rythme qui les compose. Le coup d'un maillet sur un tambour détermine un être sonore. La lumière et la chaleur sont des effets d'impulsions sourdanl au sein de la matière. Je propose ces images simples. Mais c'est aussi une vibration infiniment complexe et diverse, une vibration voulante, dont attestent les jeux ultimes ces tourbillons à l'extrémité de nos doigts et l'étoile des cheveux sur le sommet de la tète. Comme une note est formée sur l'instrument elle chant d'un groupe de notes assemblées, ainsi, au ventre de la mère, l'enfant doué d'un visage et d'une âme retentissante.
De cette vibration créatrice, du sacré frisson primordial, la substance cérébrale et nerveuse, la moelle crânienne et spinale avec ses éléments si déliés pareils à des étoiles aux rayons rélrac-
tiles, à des notes qui joueraient elles-mêmes étendant de tous côtés les doigts, est la source et atelier. C'est cette répulsion essentielle, cette nécessité de ne pas être Gela qui nous donne la vie et par suite d'être autre chose, qui ourdit notre substance, qui nous inspire et nous emmembre.Nous ne vivons que pour résister, pour recommencer la mystérieuse lutte d'Israël. Nous ne perdons point le contact. En nous cela qui ne cesse point de frémir; nous ne cessons point d'être posés sur la source; en nous la touche et le compteur. Dans la pierre angulaire de nos os, dans l'étui de notre tige est reclus notre mouvement, comme le ressort dans le barillet. C'est par ce mouvement que nous marchons; c'est lui qui règle l'échappement, la consommation de chacun de nos organes. C'est lui dont nous pouvons doser l'intensité et localiser l'action, de manière à déterminer le déplacement des différentes parties de notre corps. Nous sommes maîtres de recourir à la source que nous portons ei
ç8 ART POÉTIQUE
nous; comme une pompe en une succion de son piston peut tirer tel volume d'eau et non davantage, nous sommes faits pour puiser, immédiats à cette force qui repousse les mondes, telle provision d'énergie que nous employons selon nos besoins et ménageons à notre plaisir.
Tout étant ainsi défini, nous pouvons maintenant nous représenter l'homme comme un corps à l'état permanent de vibration ou, pour employer des termes que nous avons reconnus congrénères.de naissance et d'information. Mais ce corps est environné d'autres corps; il ne naît point seul ; à chacun de tous les instants de sa durée, il co-naît. En cette acceptation primitive, ainsi que tous les autres corps, il complète l'ensemble où il apparaît, il remplit un compartiment, il est réciproque des autres corps qui déterminent .sa présence, sa production, sa place dans l'espace qu'ils occupent avec lui. Tel est le premier sens, comme on dit, qu'un objet a un sens suivant qu'il est vertical ou oblique, à l'en-
ciroit ou à l'envers. Une pierre entre les mains de qui sait l'interrog^er, un morceau de bois flottant, l'insecte sur qui j'abats mon chapeau, rendent réponse et ne se taisent pas. Et l'homme, je dis de par sa seule présence, aura-t-il une moindre valeur explicative? N'y a-t-il pas à droite et à gauche ajustement? Sa personne n'est-elle pas eng-agée à un récit moins copieux et moi ns divers ? N'est-il point redevable de comptes de toutes parts à rendre? Il exerce connaissance. Voyons <juel en est chez lui le mode particulier.
Toutes les choses , avons-nous dit, se réduisent à la constitution d'un certain équilibre ou vibration. J'ai défini connaissance les rapports que chacune entretient avec les autres du fait de la résistance qu'elle offre, de l'action qu'elle exerce et de la réaction qu'elle subit. Aucune chose n'a été créée une fois pour toutes ; elle n'est point arrêtée ; elle continue à être produite, elle exprime un état de tension permanent de l'efl*ort dont elle est l'acte. Il suit que
AKT POETIO'.'E
le principe de son existence et de sa forme est aussi l'ouvrier de sa connaissance. Celle de riiomme peut se définir une naissance consciente qualijîée par Vohjet qui en limite l'expansion. Si nous nous représentons schématiquement le domaine de la vibration animale comme un cercle dont l'onde ultime est la circonférence, nous pouvons fig'urer toute impression, toute sensation venant du dehors, par une indentation, qui intéresse non seulement la forme extérieure, mais toute l'étendue de l'aire qu'elle circonscrit. Chaque onde partant du centre vient s'infléchir à cet obstacle ; le sujet tout entier en reçoit une information particulière. Chaque émission vitale reproduit la première : chacune récupère tout le domaine conquis par la croissance, recharge l'homme, rebande les nerfs de cette machine qui l'a dressé, récole tout cela d'inclus aux limites de cet individu (ju'elle a fait. Elle m'apprend que je suis et ce que je suis par cela que je ne suis
DE LA CO-NAIÀSANCE AU MONDE ET OC SOI-MÉMIi: lOI
pas. Je suis, c'est-à-dire que je ne suis pas les différents objets qui m'entourent, je suis en tant que limité par eux, en tant qu'éprouvant cette limitation, en tant qu'informé par elle, en tant que ressentant celte touche sur moi qu'elle exerce, je suis voyant et entendant, je vois, je goûte, j'odore, ce feu, ce fruit, cette rose.
Ainsi, de même que nous reproduisons notre propre existence, nousproduisons cette existence en tfint que modifiée par les objets exlérieurs qui nous entourent. N'ous sommes les auteurs de nos sensations ; de nous à elles, il y a rapport de cause à effet, c'est-à-dire qu'en elles, par l'intervention du moyen étrang-er et de l'objet sur lequel nous nous pressons, nous sommes détermfnés ad quid, nous nous produisons en tel état de sensibilité. Cela qui nous fait est cela qui nous fait connaissants.
Il n'y a pas ici moyen ni affaire de plus de précisions. Nous pouvons voir cependant que, comme l'émission, la préparation, tension et
intention, de Tonde nerveuse est l'œuvre des or$;anes centraux et que le système cérébromédullaire n'est rien autre qu'un laboratoire de mouvement. Ce mouvement met en état les diflérenls appareils qui, à la périphérie, ménagent notre contact avec l'extérieur, préposés à ce que j'appellerai la digeation du choc.
De ces appareils, les uns ne fournissent qu'une information locale chez le sujet ou partielle de l'objet ; les autres donnent une image complète.
Parmi les premiers, le plus simple est celui du toucher. Notre peau est nue ; nous sommes sensibles sur tous les points de notre forme, nous sommes égaux à nolreenveloppe. Le contact €sl une simple action sur le circuit, douloureuse si elle le gène ou l'interrompt, agréable parfois si elle l'accélère. Tel le toucher purement passif, mais les mains ont chez nous le rôle actif que nous portons où nous le voulons. Elles ne sont pas seulement chargées d'apprécier le mou et le
UE LA CO-NAISSANCE AU MOSDK ET DE S01-MÈ>IE lO'î
résistant, l'âpre et le poli. Elles sont au bout de nos bras une réduction métrique denous-mêmes. Elles nous donnent la première mesure, je veux dire de l'effort qui répond à l'échantillon de sensibilité qu'elles prélèvent. Par IC' raie o'ihumb, par le toucher sur le pouce de nos quatre doigts^ nous avons notre outil du nombre et de la surface. Par l'angle articulé de nos phalang^es, par l'écartement des compas divers dont nous sommes munis, nous possédons la sphère et le volume.
Le toucher par lui-même ne nous donne que des informations partielles ; c'est une partie de notre corps qui entre en contact avec telle partie d'un autre ; les quatre autres sens nous fournissent des informations générales, confiées à un organe spécial et isolé. Par la bouche et par le nez, j'obtiens, (moi et non pas ma bouche et mon nez,directement et sans opération déduclive), sens de tout cela en quoi une viande et un grain de musc est saveur ou parfum. Le goiîl
n'estqu'un toucher plus complet, une compénétration que permet la presse des mâchoires, la cuisine et le chaud four de la bouche avec les jels de salive qui viennent dissoudre et délayer l'aliment trituré par nos meules. Le nez est la cheminée par laquelle nous tirons l'air à nous, jug-eant des fumées et des esprits. L'odeur indique toujours une décomposition, que ce soit vertu du chaud ou de l'humide, une efférence, une dilatation réciproque à celle de nos poumons qui s'ouvrent pour aspirer et faire vie de cette haleine purifiée auxchicânes du filtre veslibulaire. La fable nous montre les dieux se nourrissant de la fumée des sacrifices.
Les deux sens supérieurs ne nous donnent pas seulement des impressions, mais l'un et l'autre, sur des plans différents, des images.
Il est une vérité au fond de nous obstinément prenante, en dépit de l'Arbre aux-singes affreusement interjetant le bruit grec (.< anthropomorphisme », c'est que l'homme, parcelle consciente
DE LA CO-NAISSANCF. AU MONDE ET DE SOI-MÊME Io5
d'une activité homog^ène, infère à droit de lui-. même aux choses extérieures ; c'est qu'il porte sn lui les racines de toutes les forces qui mettent le monde en œuvre, qu'il en constitue l'exemplaire abrégé et le document didactique. Comprendre, c'est communier, c'est joindre au fait ses clefs que nous avons avec nous. Avant d'ouvrir les yeux, je sais tout par cœur, et cette noire puissance que je contiens en moi n'exige pas moins au ciel si je les ouvre que ce soleil en effet que j'y trouve. Je comprends ce qu'il y fait. Moi aussi, je suis comme lui un foyer de lumière et d'énergie. Et l'oude lumineuse dans son expansion ne rencontre, nulle part, de corps inertes, mais partout des systèmes de forces en travail, plus ou moins compacts ou com|.liqués. Elle est obligée de composer avec cet obstacle, de modifier sur lui son rythme et son allure. C'est cette réaction, cet allumage de l'objet sous le choc solaire que nous appelons couleur. J'emploie le mol allumage à dessein, car cette illu-
mination, celte enluminure de l'objet, constitue, aussi bien que la combustion, un état spécial de sa fonction vibratoire. Ebranlement et non destruction, la couleur est le héraut de la flamme. Or, soit un cercle dont le foyer lumineux est le centre. La propagation de l'onde se faisant en ligne droite, nous pouvons considérer tout point de la circonférence comme relié au centre par le H rayon », ce mot pris selon le double sens optique et géométrique. Etudions maintenant Pœil animal : la membrane appelée « rétine », qui en garnit le fond, est un appareil d'élaboration vibratoire intense. Sa fii^^uration microscopique nous montre en lui à la fois une batterie et un « métier », une batterie composée de deux éléments de longueur inégale, l'un mousse, l'autre effilé, les « cônes » et les « bâtonnets ». Nous pouvons donc voir dans l'œil une sorte de soleil réduit, portatif, doué, comme son prototype, de la faculté d'établir un rayon, de lui à tout point de la circonférence. De même que,
dans le fait du téléphone, l'onde sonore emprunte le véhicule créé par le courant électrique, ainsi notre œil s'amorce sur la lumière. Il est construit pour s'accorder à son rythme, soit libre, soit celui qui, se brisant sur un corps étranger, produit la couleur. Le choc qui à l'une des extrémités du rayon fait paraître la couleur en détermine en retour au fond de notre œil, par son impact sur l'atelier prêt à en tisser l'éclair, la sensation. La vue ne résulte point d'une imagée qui se peint sur notre cervelle, mais d'un contact réel avec l'objet que le regard attouche et circonscrit. Le rayon,, pareil à un système rigide, reproduit à l'une de ses extrémités le mouvement qui l'affecte à l'autre.
Tandis que les autres sens ne nous les donnent que successives, la vue homologue des impressions contrastantes et simultanées. Bientôt ces groupes, ces associations de coloris que nous appelons images, et la découpure qu'elles font, nous apprenons, grâce au jeu de notre
I08 AKT POÉriOUK
paire d'yeux, à les reconnaître, à les distinguer du fond où elles s'agencent. Nous les percevons d'un seul coup, nous préparons son regard à chacune. La perception d'un arbre ou d'un mur répond en moi à tel état de ma sensibilité, je fais mon regard à ce mur et à cet arbre, je fais cet arbre et ce mur en moi.
La vue nous donne des images de l'espace ; l'ouïe en trace de la durée. De ces images, l'une se construit sur la différence et l'autre sur la variation. L'une se modèle et l'autre se module. D'un côté et de l'autre un trou est percé à travers le muret l'assise même de notre crâne. Nous prêtons l'oreille, c'est-à-dire que nous nous prêtons nous-mêmes au son qui nous envahit et nous pénètre. L'organe auditifavec ses réservoirs, ses circuits et ses canaux, ses milliers de filaments ténus plongés dans un liquide en mouvement, ne saurait être mieux comparé qu'à celui de la dit^-^estion. Il y a une sorte de concjuc cl d'écho ménagé dans l'épaisseur île noire crâne. Tout cri
DE LA CU-NAISSANCE AU MONDE ET DE SOl-.MKMK in(J
lire de nous une réponse et percute, sur la mcnbrane tendue qui en occlut le guichet, notre tambour. Et le procédé auditif est une sorte de distillation de l'onde sonore, qui sépare, pour le réintégrer en sensation, chacun des éléments dont le bruit est composé. Comme le nez aspire les odeurs, l'oreille apprécie le son à la manière dont il passe, dont il franchit l'échelle des organes destinés à en computer les vibrations.
Le sens de l'ouïe est, en effet, éminement le sens de ce qui passe, ce qu'on nomme la hauteur des sons, l'aigu, le grave, n'étant que l'indice de leur rapidité. Les ondes sonores ont ce caractère qu'elles sont assez lentes pour que nous puissions en saisir et dénombrer les battements, qu'elles sont infiniment variables dans leur intensité, dans leur composition, dans la vitesse dont ces variations se succèdent, qu'elle sne sont jamais continues dans leur émission, enfin que cette émission est toujours attribuable à des eau-
ART POBilOUK
ses déterminées et spéciales. La variété des formes et des couleurs provient de celle des objets qui se trouvent présentés au jour, durant dans la lumière solide, le milieu vibrant ne faisant office d'eux à nous que de transmission. Pour le son, au contraire, c'est la vibration même qui est produite et qui est l'objet de notre connaissance et de notre critique. On peut dire que le son est la peinture du mouvement et son image même à la fois abstraite et sensible. Or, la personne informée auditivement devient son, c'està-dire modifiée par le son, de même que, selon la vue, elle devient couleur, c'est-à-dire modifiée par la couleur dans ses racines vibratoires. Elle devient donc le suppôt du mouvement pur et du temps en marche. Mais nous avons exposé précédemment que le mouvement est de toutes choses l'acte même, la condition expressive, le sens. Le mouvement n'est jamais uniforme; il a toujour sa crise et ses périodes. Ainsi le son est essentiellement ce qui commence et qui cesse, ce
DE LA CO-NAISSANCK AU MONDE ET DE SOI-.Ml.Mi I I I
qui décrit d'un lerme à l'autre la phase. I/oreille est cet instrument par qui l'honnme peut apprécier tous les rythmes et allures de ce mouvement dont il est lui-même animé, se servant comme d'une base continue de son cours propre. Ce train de la vie, il est loisible à l'homme d'en créer l'image sonore ; et telle est l'origine de la musique et du langage. J'indique ces prémisses -dont je développerai ultérieurement les conséquences.
J'ai fini ce que j'avais à dire de la connaissance sensible. De longtemps sans doute il ne sera permis d'aller plus loin, de remonter à la source même de la sensation, au tableau de distribution, à ce poste central où l'onde destinée à alimenter les différents organes de la périphérie reçoit sa première élaboration. La même pulsation nerveuse qui entretient notre vision, dirigée sur d'autres réseaux, nous permet d'entendre et d'odorer. Nos organes sensilifs ne sont que des appareils de transformation du courant initial et
pour ainsi dire d'allumag-e construit pour des rupteurs divers. Il suit qu'ilssontinterdépendanis et que la pression par exemple qui produit la vue qualifie le même éploiement de la circonférence qui ailleurs a le son pour limite, et que le regard dès lors peut qualifier le bruit.
D'autre part, si nous considérons que le mouvement et la sensation ont une source commune, nous pouvons voir dans ce double ordre d'activité le moyen total pour l'homme d'atteindre 'ît de constater les limites de la place qui lui est assignée. Il constitue lui-même, partout où il est, un centre, et ce centre, il jouit de la faculté de le transporter où il veut. De même qu'un morceau d'or ou de houille est le signe des forces multiples qui l'ont produit et conservé, de même l'homme, du fait seul de son existence ici, devient le point de coordination des phénomènes divers auxquels il apporte son témoignage commun. 11 les explique, il les accorde, il les connaît par sa seule présence. Si
\ DE LA CO-NAISSANCE AU MONDE KT DE SOI-MÊME Il3
un iiisérable caillou rend compte de tout l'univers, \combien plus l'animal sensible qui a fait le sujet de ce second article. Il nous faut présentement parler de l'animal , raisonnable et intelligent.