ARTICLE TROISIEME
ARGUMENT
ARTICLE TROISIÈME. — De la connaissance INTELLECTUELLE et tout d'abord des idées générales. De la constance. La constance est le caractère de toute forme fermée et le résultat d'un effort continu. De même la sensation ou forme qualifiée du dehors est constante. La sensation constante d'un objet constant est la base de nos idées générales. J'appelle générale cette qualité en qui des choses diverses sont communes et qui, par suite, est chez toutes deux due à l'opération d'une force semblable. La qualité la plus générale et seule universelle est le mouvement. Connaître le semblable c'est co-naître semblable. Uniformité des réactions chimiques. Unifor»
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mile des réactions animales. La sensation productrice de mouvement et d'opération ; l'animal co-naît uniformément à l'objet auquel il est apte et qui sera pour lui une invitation uniforme à co-naître. L'animal a une raison dêtre particulière, l'homme a une raison d'être générale, soit la raison tout court. Il est maître de sa co-naissance, il est fait pour se retrouver partout. Il connaît partout le g^énéral, ce qui est susceptible de le mettre dans un état de co-naissance dont il est maître. Nous connaissons les choses en leur fournissant le moyen d'exercer une action sur notre mouvement, nous les produisons en tant qu'ayant rapport à nous, nous sommes maîtres d'une sensation génératrice, et de sa réduction abstraite par l'effet abrégé qui en est l'image, soit l'idée générale. De la mémoire ou faculté de répéter des séries enchainées d'eftorts générateurs. Des siennes et des images. Du signe fabriqué par nous ou mot. Le mot appelle, provoque en nous l'état de co-nai.ssance qui répond à la présence sensible des choses mêmes. Les mots désignent soit notre état de tension personnelle, soit cet état en tant qu'informé par des objets. Connaissance : ou constatation de la figure erénérale suivant laquelle nous sommes aptes à co naître. Intelligence : ou répétition au dedans du mot qui appelle chaque objet à être par rapport à nous.
\ DE LA CO-NAISSANCB AU MONDE ET DE SOI-mAmE llS
Av^nt de traiter des idées générales, arrclons^
la notbn de constance.
Le constant chez toute chose existante, c'est la forme en qui elle existe, étant fermée. Or, nous avons vu que partout, dans la matière brute comme dans la matière organisée, celte forme; n'est pas le résultat d'un découpage exercé une' fois pour toutes, mais le produit d'un travail qui la maintient. Si la forme est constante, de même l'etTort qui l'effectue. Chez l'animal sensible on peut définir /or/we la quantité de matière limitée par le contact. J'entends par contact la pression exercée du dehors sur tous les sens. L'animal; par le même travail d'élaboration nerveuse qui pourvoit au maintien de sa forme, suffit à son contact. De même que la forme est constante, la sensation est constante. Constant, ce qui la maintient, c'est-à-dire ce qui la limite, du dedans comme du dehors, en tant que tel. La sensation est, de même que constante, une dans sa source première qui est la pulsation
ART POETIQLE
nerveuse ; celle-ci, en effet, n'est différenciée que par les appareils qui la canalisent et la prédisposent. Toute sensation est une en tant que produit du même courant débité par le poste central, et diversifiée par les obstacles divers qui l'arrêtent et le rompent. Il suit donc, à parler figurément, qu'à chacun de ces obstacles correspond une section spéciale et déterminée pratiquée sur chacun de ces rayons que nous dardons par tous nos sens. A chacun de ces objets répondra donc désormais pour nous une manière spéciale d'être interrompus par lui qui en sera l'imag-e, en d'autres mois, une sensation. Le même objet produira toujours la même sensation et toute variation de l'un sera traduite réciproquement par l'autre. Soit un arbre : tout arbre produira sur chacun de nos sens une calég-orie d'impressions toujours les mêmes, accompagnées d'autres plus ou moins particulières qui nous désigneront l'espèce et l'individu. Un objet constant produit une sensation constante et toute
l'K LA CO-NAIS9ANCK AU MONDE tT DE SOI-MEME li^
Tarialion plus ou moins constante de cet objet, une sensation aussi plus ou moins constante. La sensation constante d'un objet constant, voilà la base de nos idées g^énérales. 11 reste à dire comment nous pouvons comparer entre elles nos expériences disjointes et les juger similaires ou difîérenles.
Mais expliquons le mot qui surgit ici de général, pour cela, retournant aux premières pages de la thèse précédente(i). J'appelle « générale » cette qualité en qui des choses différentes sont communes, c'est-à-dire comme une. Si deux choses d'ailleurs différentes monlrenV une qualité semblable, il est évident qu'elles ne la tiennent pas d'elles-mêmes, mais d'une troisième chose qui est générale, c'est-à-dire par rapport à elles génératrice de cette qualité, tina in diversis. Plus ce troisième terme est général, c'est-àdire plus nombreux et plus variés sont les cas où il entre, plus écartés sont les effets qu'il sort
(i) Connaissance du Temps, — I. De la Cause
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et plus riche la prise que le sujet offre à des moyens plus divers, plus largement aussi s'étend son pouvoir générateur. Ainsi donc le général est cette qualité que plusieurs choses ditîerentes ont commune, le plus général, cela en quoi le plus de choses différentes sont semblables, et l'absolument général, cela en quoi toutes les choses sans exception sont semblables. De qualités ainsi universelles, nous n'en découvrons qu'une seule, qui est le mouvement.
Mais, derechef, comment apprécions-nous ce que les choses extérieures et les sensations qui en nous y répondent ont de semblable ou de différent ?
Toute sensation est une naissance ; toute naissance est co-naissance. L'être animé connaît le semblable, en co-naissant semblable.
Mais ainsi quelle est la différence de l'homme avec les autres animaux ?
Nous voyons le corps en chimie réagir tou jours en présence de tel sel ou acide d'une
DE LA co-nai.ssani;e au monde et de soi-mi;me irrj
manière constante et déterminée. Et àr. nrjAme les délicats composés org-aniques élaborés par les vég^étaux et les individus végétaux eux- . mêmes sous l'infiuence, par exemple, du jour et de la nuit. Mais les animaux, à leur tour, fournissent une critique aussi sûre, mais bien plus fine et détaillée de l'action extérieure pratiquée sur eux. Les conditions de vie sont plus nombreuses, leurs exigences plus grandes, leur balance chimique plus susceptible, leur mécauisnoe plus précis et plus compliqué. Ils mettent plus de principes en jeu pour utiliser plus de forces. Le caractère des animaux est de se mouvoir, nous pouvons donc les considérer comme des eng^ins con.slruits en vue de tel ou tel mouvement. Comme nous jugeons de la brouette et <lu vélocipède, ainsi nous pouvons iuger du cheval barbe ou percheron, du reptile et du singe, inférer de leurs pièces à leur travail. L'animal est établi pour satisfaire à certaines conditions <ie vie déterminées ; celte vie, pour se conserver
£)U se reproduire, l'astreint à certains mouvements précis. De même que le cercle ouïe polvo^one s'insèrent suivant leur forme sur un plan, de même, dans la nature, la bête conduit sa forme animée. Elle co-naît suivant certaines conditions stipulées, le bœuf suivant l'herbe qu'il broute, tel scarabée suivant le noyau de cerise ou d'abricot que sa larve perfore. Parmi les objets extérieurs, il en est qui l'affectent ou non, dans sa forme spécifique. Dans le premier cas, l'objet provoque la sensation et la sensation à son lour le mouvement et ses effets, ou place. Ainsi un objet constant produit une sensation constante et celle-ci à son tour les mouvements nécessaires au maintien d'une forme constante. Les sensations seront dites efficaces ou non, suivant qu'elles sont de nature ou non à en4raînerun mouvement, c'est-à-dire à faire connaître un objet selon lequel le sujet est apte ou non à co-naU Ire. Des sensations pareilles, étant l'indice d'un objet pareil, seront l'invitation pour l'atteindre
à des inouvemeiil pareils. La forme de l'animal est celle même sous laquelle, par rapport à lui, ses sensations se classent comme générales^ c'est-à-dire comme propres à le maintenir, à le limiter du dehors et au dedans à le réintég-rer. L'animal est construit pour se retrouver dans un certain milieu. De quelque manière, nous pouvons dire qu'il est sensible, comme on dit qu'une boussole, ou un baromètre, ou une plaque photographique est sensible, suivant que ces instruments enregistrent avec plus ou moins de finesse et de fidélité les actions extérieures en vue desquelles ils sont disposés.
Mais l'homme est né pour se » retrouver » partout.
11 n'est constance que de la forme. A la forme constante, pour la maintenir une opération constante. Comme un polygone a sa nature déterminée par le nombre de ses côtés, les sensations générales, ou motrices, de l'animal que nous pouvons appeler appréhensives sont adaptées à
un pelit nombre d'invitations extérieures auxquelles il répond avec une fidélité infaillible et mécanique. L'homme, au contraire, est capable de trouver partout sa place, de réaliser sa forme à l'ég^ard de toute chose à l'état de différence, de co-naître selon elle. Toutes les sensations par rapport à lui étant susceptibles d'être g-énéra- Irices, c'est-à-dire générales, il peut adresser . partout indifféremment son appréhension. Il doit donc être maître du choix de l'objet qui la provoque. A cause de l'infinie complexité des combinaisons auxquelles il est partie, il doit être maître de sa connaissance sensitive et motrice. En un mot, l'animal a une raison d'être particulière, l'homme possède une raison d'être absolue, soit la Raison tout court ; il règle, il dirige, il exploite la force qui le produit. Le sens seul chez l'animal est appréhensif, soit l'itjstinct de 1 orientation où il doit se placer pour cadrer avec le circonstant; mais l'homme est conduit par la raison.
ne LA r.O-NAISSANCE AU MCNDE ET DE SOI-Ml>\in; r2.'î
Ainsi, de même que l'animal est particulier, l'homme est un être général ; l'un adapté a des conditions particulières, l'autre à des conditions générales ; l'un co-naît selon le particulier et l'autre selon le général ; l'animal connaît le particulier, et l'homme connaît le général. Le chien est mené par son nez, le bœuf n'a qu'à baisser la tète pour paître, le singe à fermer ses quatre mains sur les branches de l'arbre qu'il habile ; tel fruit, tel sol, tel moment même sont pour une espèce des conditionsd'existences, quoique extérieures, aussi impérieuses que les détails d'anatomie qu'elles commandent. L'animal apporte une série toute prête de déclenchements à des touches prédéterminées. Mais l'homme a été fabriqué pour s'arranger avec tout. Dès lors il doit posséder le moyen d'être modifié dans sa forme par tout, d'èlre informé par tout. Mais cet élément commun, qu'il doit retrouver en tout susceptible de lui fournir information, ne peut être que le plus général, c'est-à-dire c
mouvement même par qui toute chose existe. Nous avons vu que chez l'animal la différence entre les sensations que nous avons appelées g^énérales (ou génératrices) et toutes autres est que les premières sont efficaces, c'est-à-dire suivies de l'effet particulier nécessaire au maintien de la forme . Dans ce cas, il y a appréhension par le sujet, tension de l'énergie vers l'objet appréhendé, attention et intention, apport du mécanisme à la touche extérieure susceptible d'en opérer le déclic. (Jegrossisàdessein le trait.) Chez l'homme aussi la suite de la sensation au mouvement, la conscience de la place à maintenir et des moyens pour cela, s'établit souvent comme d'elle-même et sans une poussée spéciale de la volonté; la chaleur et la dilatation des pores de la peau un chatouillement et le geste de la main qui se porte au lieu agacé. Mais nous avons dit que l'homme doit retrouver au milieu de tout sa place, que, par suite, il doit pouvoir faire vie de tout, tirer de tout information, que
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dès lors il doit être capable de discerner en tout pour s'y attacher la qualité g-énérale et commune qui lui procure cette information, qu'il est capable, en lin mot, de choix et d'abstraction. 11 a reçu pour cela un instrument, cette poussée vibratoire par qui il existe et qu'il peut diriger à son gré. 11 peut, grâce aux différents sens dont il est muni, la porter, la presser comme un doigt sur les objets qui l'entourent, enregistrer sur elle la modification constante qu'ils procurent, inférer de cette constance de l'action extérieure à celle qui produit leur constitution intrinsèque, reconnaître ainsi en eux le général.
Nous- avons donné à la sensation générale chezl'animal ce caractère qu'elle produit toujours le même effet sur la position qu'il est construit pour tenir. La même action produit la même figure. Il en est ainsi chez l'homme. Mais de même que la sensation chez lui atteint ce qu'il y a dans l'objet d'absolument général, c'est-àdire de générateur, de même elle agit sur ce
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qu'il y a en lui d'absolument générateur. Elle ne le détermine pas, elle le charge, elle le met en état de se déterminer ; elle le met en forme, en puissance d'agir. Lui étant donné en effet pour se retrouver partout, pour inventer une raison commune à des termes infiniment distants et multiples, son mouvement, comme son appréhension, en un seul mot, son sens, doit être réglé par un choix, par un procédé d'abstraction. J'ai à m'informer pour leur satisfaire des conditions qui m'entourent ; j'ai à co-naître selon elles.
En résumé, nous connaissons les choses en leur fournissant le moyen d'exercer une action sur notre « mouvement ». Nous les co-naissons, nous les produisons dans leurs rapports avec nous. Agiter la main, c'est me produire agitant cette main ; sentir une rose, c'est me produire sentant celte rose. Cette sensation est génératrice d'un moi sentant la rose, et de celte rose en tant que surgissant, qu'apparaissant à mes sens. Elle est
générale, en tant que le même objet m'arrête, me limite au même point, et, par là, détermine la même forme, la même sensation. Je substitue à la limite et à l'effet qui en la fig^ure des choses est imposée au travail qui les produit, la limite et l'effet réciproques qui en ma sensation d'elles est imposée au travail qui me produit. Je les perçois donc en tant qu'engendrées, c'est-à-dire en tant que çrénérales, en tant que l'effet constant d'une cause constante de cette même force dont je possède en moi la mesure avec le principe, je ressens sur mon propre ressort l'arrêt qui détermine leur forme. Comme je suis conscient du mouvement par qui je me produis, ainsi qu'il sera dit à l'article suivant, ainsi du terme qui me limite, le même ou différent.
Les corps bruts, les composés organiques, les tissus vivants sont, par leur nature même, sensibles à certaines actions d'avance déterminées. De même les êtres animés sont instruits par ft?
plaisir ou la douleur de ce qui leur agrée ou pas. De l'objet au suj^t, de la sensation au mouvement, s'établissent d'elles-mêmes les séries de pénible ou de plaisant, de bon ou de mauvais, d'effort ou de facilité. De même qu'un ordre déterminé existe entre les différents états que l'individu a successivement à produire pour réaliser l'extension et l'usage des membres et des instruments dont il est muni, ainsi entre les sensations qu'il se procure par ses jointures différentes avec l'extérieur. La série commencée à l'intérieur exige, implique ses derniers termes, la différence nécessaire que le contact au dehors lui fournit. La mémoire chez l'animal n'est que le sens, de ses nécessités propres et du milieu auquel ses besoins sont adaptés. Comme il connaît, c'est-à-dire d'une connaissance limitée aux objets de nature à exercer une action sur le travail qu'il a à fournir, c'est ainsi qu'il reconnaît et se souvient.
Le besoin est une espèce d'image négative de
la satisfaction qu'il appelle ; il est la représentation constante chez le sujet de l'objet qui est destiné à la remplir. Comme ce besoin est constant, ainsi l'énergie qui pousse l'être vivant à chercher hors de lui où et de quoi le contenter, ainsi les qualités dans l'objet extérieur à cet efïet disposées, ainsi les signes auxquels cet objet est reconnu (car rien de connu, s'il n'est connu d'avance). L'animal qui aura besoin d'un fruit ou d'un arbre pour y grimper aura (en dehors même de toute expérience) la mémoire de l'arbre, et du fruit, et de l'action que par leur présence ils permettent. Le même besoin réveillera la même tension qui, en fait, a eu pour terme l'appréhension de l'objet propre à le satisfaire. Mais l'homme est à l'état de besoin, de sensibilité, par rapport à tous les objets qui l'entourent, dont aucun ne lui est indijférent. Comme il est maître de diriger son intention, comme par l'attention il donne à l'application de »es sens sur un objet la durée nécessaire pour
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en abstraire les éléments qu'il y cherche, commit il est maître de produire et de continuer l'effort qui aboutit à la perception de la chose dans sa vertu efficace et dans les signes d'icelle, il est maître de le répéter. L'expérience circonscrit l'homme et lui fait connaître tous les points auxquels il était susceptible de co-naîlre.
Celte connaissance est une abstraction : cela veut dire que nous distinguons dans l'objet des qualités différentes auxquelles tour à tour nous appliquons notre attention servie par l'un ou plusieurs de nos appareils sensilifs. Nous remarquons que ces qualités forment des g-roupes, c'est-à-dire qu'une certaine sensation sera toujours accompagnée de certaines autres, simultanément ou dans tel ordre. Cette sensation devient pour nous un signe, un avertissement du travail de perception divers que nous sommes invités à fournir, une valeur de représentation. Un ensemble de signes définissant complètement un objet par leurs rapports réciproques constitue
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une image. Une touche unique suffit ainsi à nous donner la notion d'une chose, c'est-à-dire à nous indiquer l'état de connaissance où nous aurons à nous mettre pour répondre à son éuu d'existence.
Or, les sig-nes qui nous donnent la nolion des choses, comme ceux qu'elles-mêmes exhibent, nous pouvons les accentuer, ainsi en fabriquer d'autres à notre volonté, faire une marque sur elles. Gela que nous ne pouvons toujours avoir sous les yeux, imag-inons un signe qu'il ne dépende que de nous de produire pour la représenter : « une fleur », la voici. Si nous ne pouvons produire aucun objet, nous pouvons produire cet état de nous qui en est la connaissance et le signe que nous lui donnons pour caractère. Produire, c'est-à-dire douer d'une existence extérieure un être artificiel, uniforme, s'imprimant toujours sur nos sens de même. Cet être €st ce que nous appelons un mot. Je le profère et l'entends. Je le reçois et le rends ; je suis
l'instrument et l'oreille ; en lui, sonore, je me perçois moi-même.
Nous disons bien ainsi que les mots sont les sig'nes dont nous nous servons pour appeler les choses; nous les appelons, en effet, nous les évoquons en constituant en nous l'état de conaissance qui répond à leur présence sensible. Lorsque je dis « le rat » ou « le soleil », je substitue au rongeur ou à l'astre, à tel rat jaillissant de l'ordure, à tel soleil de la ville ou de la campagne, sa valeur, le signe sous lequel nous rangeons toutes les impressions qu'il est capable de nous procurer. Je deviens maître, avec le mot, de l'objet qu'il représente, je puis le transporter où je veux avec moi, je puis faire comme s'il était là. Nomnaer une chose, c'est la répéter en court ; c'est substituer au temps qu'elle met à être celui que nous prenons à l'énoncer. Ce qui subsiste d'une chose dans ce signe qu'est d'elle un mot, c'est seulement son sens^ son intention, ce qu'elle veut
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dire et que nous disons à sa place. C'est ce sens que nous adaptons au nôtre, que nous assimilons et qui devient la matière de notre intelligence .
( « Intelligere », inlire. » or Lire », s'assimiler et le sens au sens. « Comprendre », saisir en même temps, réunir parla prise. Comme on dit que le feu prend, ou que le ciment prend, ou qu'un lac se prend en hiver, ou qu'une idée prend dans le public, c'est ainsi que les choses se comprennent et que nous les comprenons.)
Les mots peuvent se distinguer en deux catégories : les uns servent à nous dénommer nousmêmes, à désigner les différents états de notre sensibilité, suivant leur force ou suivant le plaisir ou la peine que nous éprouvons ; ils constituent en quelque sorte les graduations de notre appareil de connaissance, le jeu des attitudes dont un même agent est susceptible. Les autres désignent des états divers de notre sensibilité
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■en tant que produits par une même cause, ou <:elte cause même hors de nous. La première catégorie nous fournit les idées de plus ou de moins, de complaisance ou de refus ; nous disposons de la mesure et da contrôle ; quelque •chose sonne suivant la tension et le cran. La seconde est l'inventaire des différents objets ^ue la vie nous propose. Toute a proposition » est premièrement renonciation des rapports, de la balance que nous établissons entre la chose €t nous, entre le sajet et l'objet, des effets sur nous-mêmes que nous lui reconnaissons, le geste par qui nous nous montrons les choses et nous montrons à elles.
Mais nous pouvons faire plus. Le mot n'est pas seulement la formule de L'objet. Il est l'image de moi-même en tant qu'informé par cet objet. Quand je pense « le chien », ce que je fais, c'est moduler aussitôt, disposer les différentes images et impressions dont cet animal est le support. Quand je dis « le chien aboie »,
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c'est le chien dans ma pensée qui aboie, ce chien assimilé à qui j'impartis mon énergie de sujet ; je répèle en court l'action, j'en deviens moimême l'auteur, l'acteur.
Telle est la différence qu'il importe de bien saisir entre les termes de a connaissance » et d'« intcllisirence », « apprendre et comprendre ».
La connaissance est une constatation. Nous portons, nous promenons le doigt de nos sens sur les divers objets qui nous entourent, nous en poursuivons, nous en établissons l'image, nous en déterminons les signes, nous en dressons le catalogue, nous nous procurons le moyen, et de les appeler et de nous les rappeler, nous constituons notre vocabulaire. Dès lors, nous avons sous la main une petite création dont nous disposons à notre volonté comme un enfant des animaux de son arche. Nous pouvons en manœuvrer les pièces comme nous l'entendons, les rapprocher ou les disperser à notre plaisir, les recenser et les répartir, imaginer telle ou telle
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combinaison qui nous convient, arrang-er des gammes et des bouquets. Notre volonté n'étant pas déterminée ad quid, comme celle des animaux, n'accepte pas ses motifs d'ag^ir tout faits, elle est obliirée de se composer des raisons. Comme elle a la faculté d'aller de toutes parts choisir les éléments de sa détermination, ainsi celle de les assembler au corps d'une image efficace et complète, de l'objet à atteindre ou de l'inconvénient à écarter. L'immense tâche à chacun dévolue est de tout comparer, d'essayer tout avec tout. Pratiquement : nous ne cessons pas d'être travaillés par le besoin. Le besoin est des choses que nous ne possédons pas et que nous sommes donc forcés de demander au dehors. Ces choses, nous les « reconnaissons » à des signes, le pain, par exemple, à son odeur, c'est-à-dire au point de liaison de leur série avec la nôtre, et la proposition consiste dans le rapport que nous supposons entre le signe et la chose signifiée. Nous pouvons imputer à tout,
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selon noire fantaisie, la valeur du sig^ne, mais il faut que notre guide nous conduise vers l'objet que nous cherchons. L'image, une fois trouvée à son tour, détermine notre action. En un mot, il nous faut créer, par la jointure de ses différents éléments, la figure, le milieu selon lequel nous sommes aptes à co-naître.
La connaissance vient de nous-mêmes, elle est la lecture à tout moment de notre position dans l'ensemble : l'intelligence est des choses que nous connaissons. La première est une estimation de la forme, la seconde est une évalualion de la force. L'une est l'évocation du tout par la partie, l'autre, du sens à la sensation, mime la détente du principe en son emploi, de la puissance en l'acte. L'un est une vue de l'ensemble dans sa construction défensive, l'autre une intuition de l'élément dans les lignes de son attaque. Comprendre est l'acte par lequel nous nous substituons à la chose que nous comprenons ; nous la prenons avec nous, nous pre-
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nons son nom en le sonnant comme un timbre sous le marteau. Ce nom est une formule conjuraloire dont nous nous servons pour provoquer un certain état de notre tension personnelle, correspondant à tel objet extérieur, et qui désormais pourra lui servir d'image, de miseen-marche, de clef. C'est une force qui agit sur nous et qui trouve en nous le moyen de s'inscrire et de se fixer, comme la température sur le thermomètre, comme la voix sur le cylindre. Nous sommes désormais capables de le représenter, de par le nom que nous lui fournissons. Et l'ordre qu'il était en nous, il le profère au dehors ; « le mot » nous est désormais donné. Ce mot que nous prononçons appelle, nous devenons de lui sonores pour appeler, pour convoquer (nous proférons l'être) les différentielles destinées à en féconder l'effort, en le configurant, natal. On voit par là ce que signifient ces expressions : comprendre une figure, un théorème ; comprendre un raisonnement; comprcu-
DE LA CO-NAISSANCE AU MONDE ET DE SOI-MKME l'U^
dre une fleur, un homme ; comprendre la musique; comprendre une affaire, son métier. C'est saisir un principe et son travail, c'est le répéter sur l'instrument de son esprit, c'est « penser », c'est-à-dire apprécier de chaque chose le poids et la tension. Et nous sommes maîtres d'employer à notre volonté la chose désormais représentée par le nom que nous lui fournissons, de la faire servira notre besoin, de la promener sur tout comme' un instrument de comparaison et de découverte, de la proposer à l'inconnu qui nous entoure pour en éliciter une réponse et un sig-ne. Nous nous dég^uisons en lui. Nous lui empruntons sa force créatrice, c'est-à-dire la force par quoi elle est créée. Nous connaissons ce qu'elle est et nous comprenons ce qu'elle fait.
Mais il est temps d'expliquer ce mot «Nous », et, passant de l'objet au sujet, traiter de cette connaissance et de celte intelligence que nousavons de nous-mêmes.
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