‹ Art poétique françoysChapitre 142 sur 173 · DE LA VERSION · texte numérisé non relu

DE LA VERSION

honnorable aussy sera le tien quand t'aviendra de l'entreprendre. Mais garde et regarde que lu ays autant parfaite congnoissance de l'idiome de l'autheur que tu entreprendras tourner 1 . comme de celuv auquel tu 5 délibéreras le traduire. Car l'un dés deus defaus ou tous lés deus ensemble, rendroient ta version égale en mauvaise grâce a la sottie de celuy qui pour plaire aus Dames entreprend le bal, et est boiteus d'une jambe, ou cloche de toutes lés deus. Ainsi recevras

10 tu pour recompense de ton labeur tout tel salaire comme luy, grand ris et pleine moquerie. Pour fuyr de ce danger, ne jure tant superstitieusement aus mos de ton auteur 2), que iceus délaissés (a) pour retenir la sentence, tu ne serves 3) de plus prés a

15 la phrase et propriété de ta langue, qu'a la diction de

(a) Horace en l'art port. (4 .

7. sortie BCEF 11. pleines mocqueries F 11-12. fuyr ce danger DEFG La note <A manque dans B etc.

ii> Ces conseils sont déjà exprimés sous une forme analogue par Etienne Dolet [La Manière de bien traduire d'une langue en aultre). Du Bellay (I, 6, p. 941 blâme aussi ceux « qui, pour acquérir le nom de scavans, traduysent a credict les langues, dont jamais ilz n'ont entendu les premiers elementz, comme l'hebraique et la grecque ». Mais il semble bien, dans ce passage, viser Marot, ce qui n'est assurément pas dans les intentions de Sebillet.

(2) L'expression, tirée d'Horace (jurare in verba magistri, Ep. I, i, 14 , se retrouve chez Du Bellay (I, n, p. 150).

(3) Au sens latin d'être asservi à quelque chose.

(4) Horace, Art Poétique, v. 131-135 :

Publica materies privati juris erit, si

Non circa vilem patulumque moraberis orbem,

Nec verbum verbo curabis reddere fidus

Interpres, nec desilies imitator in artum

Unde pedem proferre pudor vetet aut operis lex.

l'estrangére (1.). La dignité toutesfois de l'auteur, et l'enargie de son oraison tant curieusement exprimée, que puis qu'il n'est possible de réprésenter son mesme visage, autant en montre ton œuvre, qu'en 5 représenteroit le miroir (21. Mais puisque la version n'est rien qu'une imitation, t'y puy je mieus introduire qu'avec imitation ,3 ? Imite donc Marot en sa Métamorphose, en son Musée, en ses Psalmes(4) : Salel,en son Iliade (5 ) : Héroet.en son Androgyne(ô) : 10 Désmasures (7), en son Enéide : Peletier (8), en son Odyssée et Géorgique. Imite tant de divins espris, qui

(1) Peletier n'est pas de cet avis; il déclare que le précepte d'Horace (non verbuin reddere verboj s'applique aux imitations, non aux traductions, et il ajoute : « E qui pourroét traduire tout Virgile an vers Françoes, frase pour frase, e mot pour mot, ce seroét une louange inestimable » Art Poétique, p. 32-34 .

(2) On peut trouver que c'est beaucoup demander, et l'image employée dépasse assurément la pensée de l'auteur.

13; Ici l'auteur joue sur les mots, au lieu d'aborder l'importante question de V imitation, que Du Bellay va traiter à fond [Dejf. et 111., I, 7 et 8).

(4) La traduction des deux premiers livres de la Métamorphose date de 1530, celle de Y Histoire de Léander et Hèro de 1541. Elles figurent au tome III des Œuvres (Traductions IX et X, pp. 153-265). Les Psaumes (15 39-1 543) figurent au tome IV (pp. 67-169).

(5) A cette date, Salel, après avoir publié à Lyon les deux premiers chants de l'Iliade, puis les chants III-IX. venait de réunir la traduction des dix premiers (Paris, in-folio, 1545). Il devait traduire les douze premiers chants; cette version, jointe à celle d'Amadis. Jamyn. forme un Homère complet, publié à Paris en 1584, in-12.

61 L'Aitdrogyne de Platon fut publié à la suite de la Parfaite Amye. Lyon, 1542, in-8.

17) Des Masures avait publié à Paris (1547, in-4), les deux premiers livres de l'Enéide, bientôt suivis du troisième et du quatrième. Ils paraissent réunis en 1552 (Lyon, in-4) et l'Enéide complète en 1560 (Lyon, petit in-4).

(8) Les Œuvres Poétiques (Paris, 1547, in-8), contiennent la traduction des deux premiers livres de YOdyssèe et du premier livre des Gèorgiques (Ed. Séché et Laumonier, Paris, 1904, in-4, P- II 47 et 50-72).

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