CHAPITRE V
De la diverse forme, mesures et nombres de syllabes requises au carme François.
Neuf sortes de vers François. — Ces pierres donc approchées prés ce tant seur fondement de basti- 5 ment, quéle en restera la forme? Diverse, selon l'entreprise de l'œuvre, et la commodité de l'assiette. Pourtant voions maintenant quéles mesures et quélz nombres de syllabes reçoit le carme françois. et comment il lés varie. Or sont icy les François
10 beaucoup soulagez au regard dés Grecz et Latins. Car ilz ne sont point astrains a certain nombre de piedz, ne a réglée espace de temps longs ou briefz auz syllabes, comme sont les Grecz et Latins; ains seulement mesurent leurs carmes par nombre de syl-
,5 labes selon le plus ou le moins ainsy que la nature du vers le requiert. Et pource que ce nombre de syllabes plus grand ou moindre y eschet différemment, note sur ce point. Lecteur, que lés vers plus communément usurpez en François sont de neuf sortes.
20 1. De deuz syllabes : quelz sont ceus d'un Epigramme de Marot (1) rengé en ses oeuvres au premier livre des epigrammes, qui dit,
2 requise C 1 3 comme t'ont C DHFG ne donnent pas les numéros en tète des paragraphes.
(1) Marot Œuvres. Ed. Jamiet, III, p. n, Epigr. XV. A Lynoite lingere mesdisante. Les vers 10 et n sont intervertis.
Linote
Bigote Marmote Qui coud^
5 Ta note
Tant sotte Gringote
De nous.
Les pous
10 Les clous
Les lous
Te puissent ronger soubf la cotte,
Trestous
Tes trous
1 5 Ordous,
Les cuisses, le rentre, et la motte.
Tu voys que ces vers,
Qui couds, Les pous, 20 Les lous.
De nous.
Les clous, etc.
n'ont que deus syllabes. Et ne dois trouver estrange si en eest epigramme tu y en trouves (i) de trois, 23 comme sont
Linote, Marmote, Bigote, etc.
Car te tault retenir pour régie (2 générale et en
17 ses vers BCDEF.
i Le pléonasme, sans étie identique A ceux que cite M. Hu^uet [Syntaxe de Rabelais, p. 373 , procède bien des mêmes habitudes de langage.
(2) On ne s'étonnera pas de voir formuler cette règle fondamentale à propos du vers de deux syllabes, alors qu'elle aurait dû trouver place dans un développement général sur le compte et la valeur des syllabes. Pareil défaut de composition est courant au xvie siècle.
ces vers, et en tous autres, que l'é fémenin tombant pour dernière lettre en la dernière syllabe du carme, fait que ceste dernière syllabe soit exundante (i), et pour rien contée : comme te declareray cy après plus 5 aplain (2) quand je parleray de la différence de l'é masculin, et de l'é fémenin (a)
2. De trois syllabes, quelz sont ceus de deus epistres suivantes l'une l'autre (3) dedans lés épistres de Marot, dont la première dit (4) :
0 Amy Jure
Je te jure Que désir Non loisir J'ay d'eserire, etc.
(a) ^4u chapitre suivant.
5 plusaplein BCDEFG.
6 féminin C.
8 suivantes, l'une l'autre A La virgule disparait à partit l'Ed. B.
(1) Nous n'avons pas rencontré ailleurs ce terme, d'un latinisme fort limpide du reste.
(2) Ici, plusaplaiu signifie évidemment : plus à loisir, plus facilement. Dans ce sens, le x\T siècle emploie plutôt de plain, que R. Estienne {^Dict. fr. Int., 1549 traduit par de piano, réservant le sens phvsique de i7 plat à l'expression à plain.
(3) Nous adoptons la leçon des Ed. B et suivantes, qui parait fournir un sens plus satisfaisant et plus conforme aux habitudes syntaxiques du xvie siècle. Le texte de B (sans virgule), signifie : deux épilres qm se suivent (elles se trouvent en effet à la suite l'une de l'autre dans toutes les éditions); le texte de A signifierait : les deux épilres que je vais citer, et qui sont l'une et l'autre dans les œuvres de Marot; l'emploi de l'une l'autre pour l'une et l'autre nous paraît difficile à admettre.
(4) Ces trois épitres se trouvent au tome I de l'Ed. Jannet, p. 208 et 209 (Ep. XXXVIII, A Alexis Jure, de Qniers en Piedmont. XXXIX, A nue damoiselle malade. XL, A deux damoiselles).
En la suivante y a au commencement,
Ma mignonne Je vous donne Le bonjour, etc.
^3. De quatre syllabes : quelz sont les vers d'une epistre escrite dans lés epistres de Marot, parlant ainsy,
Mes Demoiselles Bonnes et belles 10 Je vous envoie
Mon feu de joie :
Si j'avoy'mieus Devant vos yeus Il seroit mis, ' 5 ^4 ses amis
Bien tant soit cher Ne faut cacher, etc.
4. De cinq syllabes : quelz sont ceus d'un Epitaphe (i) escrit dedans le Cemetiére de Marot,
:o commençant.
Grison fu hedart
Qui garrot et dard
Passay de vitesse :
En servant Wiart !S ,4//^ champs fu criart
L'ostant de tristesse, etc.
5. De sis syllabes : quelz sont les vers d'une Ode de Saingelais (2) qui commence,
(1) Cette epitaphe était destinée au cheval de Vuyart, secrétaire du duc de Guise (Marot, II, p. 217, Epitaphe XI). Var : vers 1 : fui Hedart.
(2) Meliin de Saint-Gelays. Poésies. T. I, p. 66.
O combien est heureuse La peine de celer Une flamme amoureuse Qui deus cœurs fait brûler, Quand chacun d'eus s'attent D'estre bien tost content, etc.
6. De set syllabes : quelz sont ceus d'une autre Ode de Saingelais (1), commençant',
Laissej la verte couleur, O Princesse Cytheree, Et de nouvelle douleur Votre beauté soit parée.
Pleuré^ le Jis de Myrrha, Et sa dure destinée :
Vostre œil plus ne le verra, Car sa vie est terminée, etc.
De sis et de set syllabes sont aussy plusieurs vers en Marot : nomméement la pluspart de ceus qui sont escris en la version dés Psalmes 79 et 86 (2).
7. De huit syllabes : quelz sont ceus de cest epigramme de Saingelais (3).
9 verde Betc.
(i)Ibid, I, 127. Var : v. I verde; v. 5 Plore%.
(2) Marot, Œuvra, IV, p. 133 à 137.
(3) Saint-Gelays, Poésies, I, 87. Var ; v. I. Une jeune belle; v. 4 : Siluydit; v. 7 tant comme nous ; v. 8 et sqq :
Tant, ma mye, respondit-elle,
La douceur qu'ils sentent est telle
Que la nostre auprès n'est que vent.
Tel est le texte, transcrit d'après l'Edition de 1547; celui de 1719 (et non de 1374, comme le dit à tort Blanchemainl est identique à celui de Sebillet, sauf au vers 4 : Si lux dit, au lieu de : et disoit. — Il est donc vraisemblable que Sebillet cite Saint-Gelavs d'après des copies manuscrites, non d'après l'édition imprimée de 1 347.
Une belle jeune espousée Estait une fois en devis Avec une vieille rusée.
Et disait : Dame, a vostre avis Les hommes sont ilj si ravis Quand il^ le font, et ont ilj bien Autant que nous d'aise et de bien?
Je croy, ce luy respondit elle.
Qu'ils^ sentent douceur toute tele.
Mais elle passe comme vent.
Je m'esbahy donc, dit la belle.
Qu'ils n'y retournent plus souvent.
Ceste espèce est fart usitée, et la trouveras souvent lisant Marot et les autres Poètes.
5 8. De dis syllabes : quelz sont les mètres de cest épitaphe de feu Monsieur de Bourbon escrit par Marot (i).
Dedans le clos de ce seul tombeau cy Gyl un vainqueur, et un vaincu aussy : !o Et si n'y a qu'un corps tant seulement.
Or esbahyr ne s'en faut nullement :
Car ce corps mort, du temps qu'il a vescu, Vainquyt pour autre, et pour soy fut vaincu.
Ceste espèce est ehcor plus fréquente que la précédente, comme trouveras revolvant (2) les bons Poètes. Et a vray dire ces deus dernières espèces,