SCÈNE PREMIÈRE
BUDIK, TRISTAM
Ils sont assis à une table cl jouent aux dés. Une lampe basse éclaire faiblement l> salle
TRISTAN, comptant les points Trois ici... quatre là... font... huit.
BUDIK
Sept, s il vous plaît.
TRIST.\N
Se'pt, vous avez raison... sept ajoutés à vingt-deux..,
BUDIK
Font vingt-neuf. A moi ! J'ai compté trente-deux, n'est-ce pas ?... Trente-deux et cinq... trente-sept...
Treate-six...
TRISTAN
Non ! trente-sept... et six... quarante-trois... quarante-trois... Je vous disais donc, compère, que Monseigneur le duc passa la nuit dans Téglise Saint- Pierre, pour y faire la veillée d'armes. Le lendemain, après matines, il se retira dans son château, près !a porte Châtelière. jusqu'au moment où la procession Je vint quérir pour la grand'messe. Ah ! si vous aviez vu le chœur, tout orné de tapisseries et paré, de tentures ! Le duc était à son accoudoir, près du grand autel, l'évêque bénit l'épée du prince et lui posa sur le chef la couronne de Bretagne. J'étais trop loin pour entendre les paroles du serment que le saint homme prononça, mais Monseigneur Arthur répondit à haute voix : Anipn. Ah ! tenez, maître Tristan, quand on pense... (Prenant subllement une roix nwnaçanle ) Ah ! ça mais, que faites-vous ainsi, les yeux fixés sur moi, la bouche ouverte...
TRisT.w, prcnanl le cornet
Je vous écoulo... cnmpère.
BuniK
Vous avez l<jrt... Il ne s'agit pas d'écouler ; de par saint Colomban !.. il f;iut jouer.
iRi.sT.AN, liimdemenl
Justili.r purlri; sunt non violare. Iiomincs, ce qui signine>, ami Budik...
BUDIK, .se laissunl aller à ses souvenirs
Oui, quand on pen.se que tous ces beaux seigneurs ^l tous ces fiers barons, tête nue, sans éperons, sans
ô(»t'e, viurciiL s'agenouiller devant leur suzerain, et plaçant une main dans la sienne, écouliNrent respectueusement le duc, <]ui leur dit : « Vous connaissez être noln' homme pour raison de voire terre et jurez h Dieu p;ir la foi de votre corps, que vous nous servirez comme tel, contre tous ceux qui peuvent vivre et mourir, fors contre le roi, notre sire... Et chacun d'eux rép<>n<lif : a Je le jure ! » (// ba'ssc ta léle, comme accablé.)
TKisT.^N, lançaiil les déi Nous di~i>ns .. vingt-trois...
BUDIR
El le duc les boisa tous sur la bouche...
TRISTA.N
Vingt-trois et cinq... vingt-neuf.
BUDIK
.\près l'Ile tnissa est, ils l'emmenèrent au logis d'^ l'évèque, et un homme qui était près de la porte cria d'une voix retentissante : « Monseigneur le duc tiendra cour ouverte, et tous ceux qui voudront assister à son dîner n'en seront pas empêchés. » Ce fut alors dans la foule une poussée.-. (// s'arrélc cl regarde Tristan, qui compte les points.)
Vingt-neuf cl six...
BUDIK
Que faites-vous donc, compère ?
TRISTAN
Je com'ple...
BL'DiK, jetant à terre dés et cornets
Vous avez ion ! De par saint Colomban ! on ne joue pas quand je parle !... (// se lève et fait quelques pat avec agitation.)
TinSTAN
Cum tristibus, severè : cum rcniissis. jiicundé ; cum senibus, gravilex ; cum juventute, comiter viverc... sed cum Budicof {Il ébauche une grimace de désnppomlemunt. Tout à coup on entend au deJtors le son des trompettes et des cris d'(dlégresse.)
BtDlK
Que signifient ces clameurs et ce jjruil de trompettes ?...
THiSTAN, ouvrant lu fenêtre
Quel niouvcmenl dans la cour ! Ah ! voilà bien du nouveau, com|>ère ! Le roi !... c'est le roi !... J'apciç^ois près de lui le sire de Maulac, et plus loin, le capitaine Amaury.
KiiiiK, avec colère Ils ne pouvaient donc pas attendre à demain !
TRISTAN
Mylord Bruce descend vers eux...
BUDIK
Ouc vicnncnl-ils faire ici... par suint Colomban !...
ritisTAN, alkinl rcis Hiiiiik
J'itïtiore les mi.lifs lie celle surprenante arrivée ; mais qu'iinporlent au sage les vicissitudes de l'existence ! Qut^ peul-il craindre ? Que puis-je craindre enfin ? Nai-ji^ pas pour moi la certitude d'avoir fait mon devoir? Mi'tis mihi conifcia recii !
BubiK, « pari
Ail ! mon pauvie jeune dlic, faudra-t-il perdre encore l'espoir de \ous sauver ? Quelle fatalité !
Do grâce. Budik, pas un mot de ma mésaventure au <;i|iitaine. Il y va de ma vie...
BUDIK
"^oyez sa:;> crainte, il ne saura rien !
Songez qu'il f)ourrait penser que je me suis laissé intimider. Ce qui est faux ! J'ai résisté, je lui ai tenu tète à cet enfant, et s'il ne m'avait pas pris en traîtri'... le lâche...
BUDIK
Qu'est-ce que vous dites?... De qui parlez-vous?... Ce n'est pas de mon élève, je suppose. Apprenez, maître Tristan, qu'il n'y a ici d'autre lâche que vous sachez que vous êtes un misérable poltron, qu'un enfant a fait trembler. Si vous étiez curieux dv? connaître ce que je pensais de vous, compère, voiUi de quoi trancher le^ doutes, je suppose.
TRISTAN
Mon bon Budik, pensez de moi tout ce que voii5 voudrez, je vous le permets.
BUDIK
Vraiment !
TRISTAN
Mais, je vous en supplie, n'en dite^ rien au capitaine !
BUDJK
Vous avez ma parole ! Dormez tranquille sur vo« lauriers... Vos aventures resteront cachées, et, si vou.s le désirez même, je suis prêt 5 jurer que vous vous êtes signalé par des actions d'éclat.
TRISTAN
Non, cher Budik, c'est inutile ! Je n'ai pas l'ambition de passer pour un héros !
BUDIK
Vous êtes trop modeste, compère !
TRISTAN
Non, je me connais, et d'ailleurs le poète l'a dit :
Oucm lii, Aîelponicncne, semol Nasceiitciii pNicidu luiriine videris, Jlliuii non labur Lsthiiiius Clarabil pugilem !
La porle. (lu fond s'oucre, el le roi Jean entre, suivi du sire de Muuluc, de Williams Bruce el d'Amaurij le Lony.
SCKNE II