‹ Arthur de VarennesChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

Madame Kenneval.

Trois semaines s'étaient écoulés dopuismon retour à Paris, o( ma tristesse était encore <lu désespoir.

Co mouvement) cotte activité générale <jui m'entouraient, me fatiguaient et m'irritaient.

On parle des distractions qu'offre Paris, des plaisirs qu'on trouve dans le monde; mais que ces distractions sont peu émouvantes, et que ce monde est léger pour un esprit chagrin î

Je refoulais l'âpreté d'une douleur qui me rendait quelquefois injuste.

Je tâchai de m'étourdir, mais je ne pus y réussir.

Au milieu de la fouie , je me retrouvais toujours seul, plus seul encore que dans la solitude animée des champs.

Rien ne répondait à mes souffrances intérieures. Il fallait même que je cachasse avec soin ma tristesse, car des

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suppositions indirectes auraient attiré les n gards sur moi.

On aurait taxé d'affectation ma iaélancolie ; on aurait dit qiie si je pleurais encore ma femme, j'exagérais mes rets, et que c'était un moyen que j'employais {joui- fixer l'attention. Le sanctuaire profond où se place la peni d'un homme, < l<*\ r*;i i t être respecté; mais pour les oisifs, rien n'esl sacré, et ils violent par leurs interprétations tout ce qu'ils peuvent sii

Mon découragement, mon ennui étaient d

La royauté de Juillet encore mal consolid n tronc chaueelanl, ne

m'offrait pas un but politique vers lequel mon imagination eût trouvé une distraction et une occupation salutaires à l'inactivité de ma vie.

Sans raisonner la question des dynasties, la légitimité se présentait naturellement a moi comme un droit acquis. Je trouvais une espèce d'usurpation dans ce trône que les circonstances avaient conquis à la branche d'Orléans.

Quoique la soudaineté des décisions fût assez dans mon caractère, je n'étais pas habitué encore à notre changement de gouvernement.

En suite de la moue de madame de

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sa nés, j'avais quitté mes lune tioas d'attach ; ;i l'ambatsadede Home.

in sentiment que je ne m'expliquais pas, me faisait hésiter a offrir mes services diplomatiques ;i nos nouveaux ministf

Certaines traditions sont si respectables, qu'on ne saurait les braver impunément. Ce ique le temps, le droit d'héritage ont confirmé, semble un bien tellement inattaquable, que presque tous les hommes le respectent sans s'en expliquer la réalité positive.

ivjic était ;i peu près ma position.

.Ma fortune tout à fait indépendante, ht modération de mes idées politafpe*, ue

me faisaient attacher aucune importance à un gouvernement quelconque.

Le roi des Français pouvait gagner un jour toutes mes sympathies, comme Sa Majesté Charles X les avait eues d'abord. Le temps seul est un niveleur certain, et fond nos idées et nos opinions mieux que tous les raisonnements.

Mais le moment n'était pas arrivé où je pouvais penser à mon pays avec dévouaient.

La jeunesse est égoïste; a la satisfaction personnelle tendent tous les désirs. L'ardeur, la générosité, l'abnégation d'un bon citoyen, tous les hommes ne-

DE VÀll wi S. 1 i">

prouvent pas instantanémenl ni

ments.

Chez les uns , il- naissent naturellement ; chez d'autres, ! fdiidation le développés et le raisonnement achève ce que l'étude avait commencé. Ma pèn-

j mes réflexions étaient donc as vagues sur la direction que j'aurais pu donner au besoin d'activité el qui était en moi.

l ii matin que je m'interrogeais sur

remploi «le ma joiirnée3 et que rien de bien séduisant selon moi ne se prés tint ii mon esprit, mou \ i cham-

bre m 'annonça la \

îiÙ ARTHUR

«fêtais encore dans ma chambre à coucher el il m'attendait au salon.

Je ne pris pas le temps de réfléchir à 1 etrangeté de son arrivée h Paris, et j'allai le recevoir.

L'aspect de Des roches me troubla ; son air profondément triste m émut douloureusement.

Il était vêtu de noir, et on ne pouvait se dissimuler que son costume était un deuil austère el non pas seulement la simple et sévère toilette de tradition pour un avocat.

— Quel événement fâcheux vous est arrivé, mon cher Desroches, lui dis-je ; parlez vite, votre tristesse m'effraie?

\ii le plu* malhe d •

unes, me répondit Desroches; lès arrêts du destin sont parfois lum cruels !

M. Dusolierest mort, mon cher Arthur, moi qui Mi ftié!...

ius assistâtes, butant qu'il mVn sou vient, ;i notre premier dissentiment.

Depuis votre départ, l'irritation Ai. Dusolier sembla s'accroître encore.

.)«• m'étais l'ail une ennemie implacable de madame Renneval. Mon culte, mon respect, pour madame Dusolier lui paraissaient une injure personnelle.

Elle qui et .il si indigne d inspirer de lurail \ duIu mer qu'il

fût possible a une autre femme de les faire éprouver. Vous n'étiez plus Ta pour donner un aliment a son épouvantable besoin de faire et de dire du mal. Je ne sais quel soupçon elle parvint à jeter dans l'esprit de son amant; mais par divers circonstances, que je ne compris qu'après, je me persuade qu'elle seule fut la cause de ce qui est arrivé.

Je m'étais trouvé l'adversaire naturel de M. Dusolier, dans un de> nombreux procès où il esl appelé à parler au nom de la loi. Encore une fois, je remportai une victoire bien douce pour mon cœur, car j'avais la conviction d'avoir arraché

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un innocenl au glaive parfois aveugle de la justice des hommes.

Une discussion s'était élevée entre iious sur l'acquittement, que je fus a$sez lieureux pour obtenir en Eaveurde mon client. Après des réflexions générales pendatil lesquelles nous étions fort animés mutuellement , nous en vînmes ■• des personnalités. M. Dusolier prétendit (ju'il n'étail pas étonnant que je prisse Fail el cause pour le mensonge moi donl la vie n'était qu'une continuelle dissimulation. Gel insolent outrage m'indigna, <i j;1 le sommai <l<4 [n'expliquer < " qu'il voulait duc par là ■

Parbleu, nie répondit-il, est-coque

vous croj ez que je suis tout à fait aveugle, et que voire amour pour ma femme ne m'est pas connu ?

Un instant je fus. interdit... Cependant je surmontai mon trouble. Mais il reprit sans me donner le temps de lui répon dre :

— Si je vous parle de cet amour, ne pensez pas que ce soit la jalousie qui m'anime. Je m'inquiète fort peu des petites sentimentalités de madame Dusoiier, et je fais bon marché de ses passions éthérées.

— Quoi, monsieur, lui dis-je, osezvous parler ainsi de la femme loule par-

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<io.il vous ne devriei prononcer le nom qu'avec respect !

Que vous dirais-je de plu-, Arthur?

la colère de IL Dusolier remporta en des réflexions que je toe pouvais entendre de sang froid. Ce fui moi, l'admirateur passionné, mais respectueux «le madame Dusolier, qui voulus forcer son tnari de rétracter des paroles injurieuses pour elle et pour moi. Il >'\ refusa, nous nous battîmes, et je l'ai tué!

— Qui pourrait, mon ami, VOUS don

lier tort en cette circonstance ?

— Sans doute, Arthur* ma conscience

esl Calme. Mais pour mo l«' SOfl nVii

-i-M pas moins bien injuête ? La femme

fo2 ARTHUR

que j'aime, que j'adore est libre, et il m'est défendu a tout jamais d'espérer un tendre retour!

— Oui, vous avez raison, cela est cruel. Une seule réflexion peut calmer votre juste chagrin, c'est de penser que vous avez délivré Marie d'un joug qui devait lui être odieux, et que le bonheur à venir qui pourra devenir un jour son partage, c'est vous qui le lui aurez conquis !

— Vous, Arthur, qui êtes le modèle des perfections , vous pouvez penser ainsi ; mais moi, je vous avoue que je n'ai pas ce courage!

— Quelle sera donc la punition réser-

DE YARENM'.S. 1 •> >

vée ;i madame Renneval ? il es! impossible que la justice &u ciel ne se montre pas implacable envers une méchanceté aussi inouï»'!

— J'ignore si le ciel se rnèlc des p; r- Ikties. d'une femme. Cependant une première douleur semble avoir déjà commencé sa punition. Sou amour pour ia Qlle esl peut-être te seul sentimenl qu'elle éprouve réellement, et j'ai appris qu'elle avait reçu la nouvelle qu'un !

grave maladie niellait les jour- de celle enfant en péril ; aussi m'a-t-elle précédée a Paris, ou elle doîl «''In1 an v depuis deux jour-.

i i madame Dusoliei , i ni u

t-elle reçu l'événement qui, en la faisant veuve, lui a ren:lu une liberté qu'elle a si vaillamment achetée, car son courage et sa résignation ont élé réellement bien grands.

— Madame Dusolier, mon cher Àrtimr a été digne comme toujours. Elle n'a point fait parade d'un désespoir ni d'une douleur exagérés.

Quoique les détails de notre duel lui eussent été cachés, et qu'elle n'ait pas su que c'était elle qui en fût la cause

principale, celte mort inopinée l'a frap-

pée douloureusement. Moi-même, mon ami, j'o^e a peine minterroger... Je sais que je me suis défendu loyalement;

I Dusolier fui uij sseur înso

lenl !. . El pourtant i « t ï la mort ji'un ie «i me reprocher!... Pour ma

i plus lourd

impunément qu'on relire l'exislei ,1 semblable. Etre le jug ur dans sa propre cause, quelque i Iction qu'on ait dv sa propre justice semble parfois outrepasser les bornes a véritable sag — Vous auriez lorl, Des , d'a-

persi adé que un reproche à t :rainle que ' ous exprimez, tmbien vo

Î5f> AllTHUR

noble cœur, et que vous méritez l'estime et la sympathie de tous les honnêtes gens. Pour moi, mon ami, je voudrais pouvoir être a môme de vous témoigner autrement que par des paroles toute la sincérité de l'ami lié que je vous offre et l'assurance de tout mon dévouaient.

— Merci, Arthur, cette noble promesse m'a fait du bien ; il me fallait entendre de telles paroles pour me réconcilier avec mes propres pensées î

— D'après votre voyage à Paris, je suppose , mon ami, que vous vous absentez deMeiun pendant quelque temps ?

— Je ferai plus que de m'absenler, mon cher Arthur, je compte n'y jamais

retourner* Outre la position liasse dans laquelle j< la magistrature

de Melun, j'ai Irop souffert dan- celle ville pour vouloir m'j retrouver encore, l'ai besoin de fixer mes souvenirs. I n'est point la lutté que je crains envers un sentiment qui fera le malheur de ma \ ie ; yous sentez bien que madame Dusolier n'est pas non plus a Melun, el qiu» naturellemenl elle esl venue près de sa soeur.

En j restant, mou amour ne trouverait donc aucuu alimenl <|iii entretint

leur; mai » j'ai b soin de chan le cours de mes iprc des

habil ides «|ni ne m*apporl< raienl que

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des retours cruels vers on pas^é que je regretterai toujours.

J'aimais Marie sans oser désirer qu'elle fût sensible à mon amour; et cependant jç me surprenais a croire que cela ne serait pas impossible. J'espérais presque enfin ; pendant que, mai p tenant, je ne le puis plus. Regretter et espérer, c'est là toute notre vie !... Et je ne peux faire ni l'un ni l'autre !... Je ne saurais regretter d'avoir délivré Marie d'un joug qui devait lui être insupportable, et l'impossibilité de l'espérance se présente a moi dans toute sa rigueur; vous le voyez donc, Arthur, je suis bien malheureux !

— Du courage. Desroches: un pre-

IW ■.. . \>'<

niier amour i>. - une cruelle »l<>n

leur, je l<i sais... Mais la \ ie est un l< combat . el quand nous avons pour ennemi le 9orl el non nous-mêmes , l«^ blessures sont moins incurables. Une conscience pure H bien forle pour recevoir les coups du malheur; el relui »|iu n'a aucun reproche a s'adresser trouve .•H soi âne force surnaturelle à opposer a l'adversité !..

— ri comptez- vous rester à Paris!

Non, je n'ai pas ce projet. .i<j veux r quelque temps, puis ensuite me lixer it Bordeaux. J'ai <!<"> parents dans celle \ ille, j'irai les rejoindre, Près d'eux je renoi >U* famille qui me

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feront tenir a la vie. Si je n'écoulais que mou découragement, je fuirais au bout du monde, mais je sens que ce n'est pas ainsi qu'il faut agir. Je dois lutter avec la destinée, nous verrons qui remportera de nous deux.

— Vous triompherez, mon cher Desroches.Tes offrandes du malheur qu'on fait a la destinée ne tombent pas dans l'infini de l'oubli, comme on pourrait le croire; le livre du destin tient un compte fidèle de toutes nos actions, et la récompense ou la punition se révèle à nous le jour où, incrédules que nous sommes, nous étions tout près de nier la justice et la vengeance de Dieu!

DE YAIUN.NLS. 161

Nous en étions là de notre entretien, lorsqu'un courrier a la livrée du comte de Varennes demanda avec instance à

me remettre une lettre <lont il était porteur, et qu'il avait ordre de ne donner qu'a moi seul, me dit mon valel de chambre; j'ordonnai de le faire entrer.

Le pauvre homme avait fait une diligence extrême; il arrivait de Melun, où il crovait me trouver, el il était revenu en haie à Paris.

Je demandai à Desroches la permission de prendre connaissance de là lettre de mon père, et je m'empressai de

lire ce qui suit :

il 11

« Ce billet, moucher fils, me précédera de peu de jours. C'est a Livry que je vous prie de me recevoir. Là je vous dirai le sujet de mon arrivée et le grand projet qui m'occupe en ce moment, et qui me fait hâter mon retour en France.

> Si près de vous revoir, mon ami, je ne veux pas confier à un froid papier les expressions de ma tendresse pour vous.

» J'attendrai donc le moment où je vous embrasserai pour vous dire combien vous avez de part dans la joie que je ressens depuis que je respire l'air de mon pays.

> Je vous d'être mon inter-

prète aùj rès de footisicur et de madame iimiane. Ce son! deui nobles edeûrs que j'ai bâle ass irer de louiv mon ;ili'cetion.

» A bieotôl .non cher iil>.

Qomtede Vaiuçiipes.

— Eh bien, me dit Desroches, après

que je lui eus l'ail part de la lettre du coir.le dU Yarennes, il faut partir suis aucun retard. .\\r/-\<ms donc emcare quelque jui vous retienne a rari- 1

— Non, et n.'ji ne m'empêche en de retourner a Li\r\. Seulemenl c

espèce de mystère m'intrigue. Et le désir de mon père que je le reçoive a Livrv me semble assez extraordinaire !

— Pourquoi cela ? D'après ce que vous m'avez dit des opinions du comte de Varennes, il serait mal à son aise a Paris dans ce moment.

— C'est vrai, mon cher Desroches, vous avez raison, et mes réflexions n'ont pas le sens commun.

— Alors, si vous le voulez, nous passerons une partie de la journée ensemble, et ce soir nous quitterons tous deux Paris; vous, pour aller trouver des amis bien chers; moi, pour fuir mes souve-

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nirs qui me poursuivront partout, ('eu ai peur.

— J'accepte votre proposition, mon .mu, chassez cette tristesse. La pensée d'être bientôl près de mon père me rend tout heureux. Associez-vous a mon bonheur, cela vous fera du bien.

Nous exécutâmes en effet notre projet, el en sortant de chez Véry, où nous avions dîné tous deux, je conduisis Desroches a l'hôtel des Postes, ou une placé dans 1<1 courrier avait été retenue pour lui dès le matin.

Après <i<1 chaleureux adieux, je l'embarquai pour Lyon; puis toutes mes dis

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positions étant prises déjà, je continuai ma route vers Livry.

Qui m'aurait dit le matin de ce que je coucherais le soir à Livry, eût été traité par moi de visionnaire.

Il y a dans notre vie des événements si extraordinaires et qui s'enchaînent pourtant si naturellement, que vouloir nier l'existence dune Providence qui se révèle a nous consomment, ce serait plus que de l'incrédulité, car cela témoignerait d'une absence de toute espèce de bon sens.

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