LA LETTRE
SGCoiier des feuilles d'or ; les ronces, les lierres et les mûriers sauvages se coloraient d'un rouge ardent. A droite, s'étendait une colline de terres labourées, dont lestons bruns tranchaient viTement sur une large zone de lumière orange, que projetait le soleilcouchant; au-dessus, degrandes masses de nuages, d'un gris bleuâtre et foncé, s'entassaient lourdement comme autant de montagnes aériennes. Quelques feux de chaumes étincelaient çà et là , allumés sur le versant de ces terres , voilées par la brume du soir , et les légères spirales de leur fumée blanche se fondaient peu à peu dans ces vapeurs amoncelées. Enfin-, sur la crête de cette colline, passait lentement, au bruit monotone de leurs clochettes, un troupeau de grands bœufs, qui, se détachant en noir sur l'horizon empourpré des dernières lueurs du jour, semblaient énormes par cet incerlain crépuscule...
Je ne saurais dire pourquoi l'aspect de cette soirée, pourtant si calme et si mélancolique, Uj'aiTi cta péniblement ; Hélène
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aussi pensive s'appuyait sur mon bras.
Après un long silence, elle me dit: — Je ne saurais rendre ce que je ressens, mais il me semble que j'ai froid au cœur.
Etant moi-même absorbe'" par d'inexplicables et chagrines préoccupations que je cachaisà Hélène cette communauté d'impression me frappa vivement. — (''est sans doute une émotion nerveuse, — lui dis-je. — causée parce temps sombre et morne. — Puis, nous retombâmes dans Je silence.
En vérité, j'ai honte d'avouer la cause de ma tristesse ; elle éfait puérile , bizarre pour ne pas dire folle : ce fut le premier accès de cet insurmontable besoin d'indépendance et de solitude dont, par la suite, je ressentis souv(Mit l'inHuence, méiue au milieu de la \\c ia [)!iîs é[<»ur<iissai]{«' el la plus dissipée.
J'aimais Hélène à l'adoration; chaque moment passé loin d'elle était un supplice, et cependant ce jour-là , sans aucune raison, sans dépit, Hélène ayant été pour moi bonne et affectueuse, ainsi qu'elle était toujours,
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parnn contraste inexplicable, je me trouvais malheureux, réellement malheureux d'être obligé de paraître le soir au salon . d'en faire les honneurs, el de répondre aux muettes tendresses d'Hélène.
Après cette journée d'un aspect si mélancolique, il m'eût été doux de rentrer seul , de pouvoir passer ma soirée à rêver, à méditer, à lire au milieu d'un profond silence, un de mes livres favoris; mais, avant tout, j'aurais désiré être seul...
Rien ne m'empêchait sans doute de me retirer chez moi, mais je savais qu'il y aurait du monde là; je serais obligé de donner des motifs, ou d'être en butte à des questions , bienveillantes sans doute, sur ma santé, mais qui m'eussent été insupportables; en un mot, je le répète, dans ce moment, je me trouvais véritablement malheureux de ne pouvoir être seul.
Je ne cite ce fait puéril , que parce que ce capricieux besoin de solitude si étrange au milieu des émotions que j'éprouvais , et si peu ordinaire à 1 âge que j'avais alors, me
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semble une sorte de singularité héréditaire. A ce propos .je me souviens que ma mère me disait toujours qu'avant de se retirer à Serval, et par nécessité de position, mon père étant obligé de voir beaucoup de monde, à Paris; sa morosité et sa misanthropie habituelles, lors de ses jours de réception, s'exaltaient à un point extraordinaire; etpourlant, une fois rt Vœuvre^ si cela se peut dire, il était impossible de recevoir avec une grâce, une aménité, une délicatesse de tact plus parfaite et plus exquise: aussi était-ce, me disait ma mère , ce mensonge forcé de trois ou quatre heures qui d'avance le mettait hors de lui ; et pourtant, en voyant son visage si gracieux et si noble, ses manières d'une dignité si affable et si charmante, les étrangers ne pensaient pas qu'il pût vivre et se plaire ailleurs que dans ce monde où il paraissait avec tant de rares et exceiienls avantages.
Mais je reviens à cette triste journée de novembre^ où je ressentis pour la première fois un si incroyable bosoin d'isolement.
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ISous arrivâmes donc au château...
(lomme je montais chez moi pour mha bill r , une des femmes de ma tante me pria, de sa part , de vouloir bien passer à l'instant chez elle. Je n'avais aucune raison de craindre cette entrevue; pourtant, j'éprouvai un grand serrement de cœur... Je me rendis chez ma tante; elle était assise près de sa table à ouvrage , sur laquelle je vis une ietîj e ouverte; je m'aperçus aussi qu'elle avait beaucoup pleuré.
— Mon ami , — me dit-elle — il y a des gens bien méchants et bien infâmes... Lisez ceci. Puis elle me donna une lettre, et remit son mouchoir sous ses yeux.
Je lus ; c'était un avertissement amical par lequel on prévenait charitabiement la mère d'Hélène que mon intimité si familière avec sa fdle avait porté une irréparable atteinte à sa réputation; en un mot, on lui faisait entendre clairement, à travers la phraséologie confuse usitée en pareil cas, qu'Hélène passait « pour être ma maîtresse, « et que, par son impardonnable faiblesse et son
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insouciance, ma tante avait autorisé ces bruits odieux.
Cela était faux, absolument faux, c'était une odieuse calomnie; mais je demeurai attéré, car je vis à l'instant que toutes les apparences devaient malheureusement donner une terrible créance à cette accusation.
Je crus m'éveiller d'un songe ; je l'ai dit, je m'étais laissé aller aux charmes de ce pur et chaste amour, sans calcul, sans réflexion, avec toute l'enivrante imprévoyance du bonheur. Cette lettre me mit la réalité sous les yeux, j'en demeurai écrasé.
Mon premier mouvement fut noble et généreux : je déchirai cette lettre en disant à ma tante : — Croyez bien que la réputation de ma cousine Hélène sera vengée ainsi qu'elle le doit être.
Ma tante sourit tristement et me dit : — Mon ami, vous sentez bien qu'après de tels bruits il nous faut séparer; un séjour plus prolongé à Serval serait justifier ces infamies. Je connais ma fille , je connais la hauteur de vos sentiments , c'est tout dire. Mais, mon
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enfant, les apparences sont contre nous; ma confiance si légitime, et si honorablement placée en vous, sera taxée de faiblesse et d'imprévoyance. Je n'ai pas songé, hélas! que la vie la plus pure en soi a toujours des témoins disposés à la flétrir .. Vous le savez, Hélène est pauvre, elle n'a au monde que sa réputation... Que Dieu fasse maintenant que ces effroyables calomnies n'aientpas eu déjà un irréparable et fatal retentissement!
— Hélène est-elle instruite de ceci? — demandai-je à ma tante.
— Non, mon ami; mais son caractère est assez ferme pour que je ne lui cache rien.
— Eh bien , ma tante , faites-moi la grâce et la promesse de ne lui rien dire jusqu'à demain.
Matante y consentit et je rentrai chez moi.
On pense bien que le vague et passager besoin d'isolement que j'avais éprouvé, céda devant de si réelles préoccupations.
Le dîner fut triste, après nous revînmes au salon. Hélène aimait trop sa mère et I. 1 1
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m'aimait trop aussi , pour ne pas s'aperrevoir que nous avions quelques chagrins ; je n'étais pas d'ailleurs, alors, assez dissimulé pour pouvoir cacher mon ressentiment.
Mille idées confuses se heurtaient dans ma tête : je ne m'arrêtais à aucune décision je me rappelais mes longs entretiens avec Hélène, nos promenades souventsolitaires, mais autorisées par une familiarité de parenté qui datait de l'enfance; je me rappelais nos joies candides, lapréférence presque involontaire que je lui accordais constamment : à la promenade, j'avais toujours son bras ; à cheval, j'étais toujours à ses côtés ; en un mol, je ne la quittais jamais. Je m'aperçus alors qu'aux yeux les moins prévenus , une distinction aussipersistanteavaitdùgravement compromettre Hélène. Puis encore , je me rappelais mille regards , mille signes tacites , convenus et échangés entre nous , muet et amoureux langage qui devait ne pas avoir échappé à la clairvoyance jalouse des gens que nous recevions; charme fatal du premier amour^ qui nous absorbait assez pour
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que nous ne songeassions pas aux dehors ; atnaosphère enivrante au milieu de laqueHc nous vivions si heureux et si insouciants de tous, et que nous avions crue impénétrable aux yeux des indifférents !
A mesure que le voile qui m'avait jusque là caché ma conduite se levait, je comprenais mon inconcevable légèreté; et, selon tout caractère jeune, j'en vins à m'en
exagérer encore l'imprudence Je vis
l'avenir d'Hélène perdu ; car, se trouvant sans bien , l'irréprochable pureté de sa conduite lui devenait doublement précieuse.
Puis , c'est avec transport que je me rappelais son amour, son affection si pure et si dévouée, qui datait de l'enfance, ses qualités hautes et sérieuses, sa douceur, sa beauté, son élégance exquise... En un mot, j'en vins à penser qu'Hélène , bien qu'innocente, pouvait paraître coupable aux yeux du monde , et que , puisque j'avais peutêtre porté une irréparable atteinte à sa réputation, la seule réparation qui fût digne d'elle et de moi était de lui offrir ma main.
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Alors je me voyais heureux et paisible clans ce château, y vivant auprès d'elle, ainsi que j'y avais jusqu'alors vécu : c'était un horizon merveilleusement calme et rarlieux ; à mesure que je pensais ainsi , mon àme s'épanouissait et semblait s'agrandir. Je ne sais quelle voix intime et solennelle me disait : <> Tu es sur le seuil de la vie; >' dtjux voies le sont ouvertes : l'une myslé- '^ rieuse, vague, imprévue; l'autre fixe et » assurée : dans celle-ci le passé le répond y presque de l'avenir; c'est un bonheur rom- » mencé qu'il dépend de toi de poursuivre; w vois quelle existence douce et riante : la >^ sérénité des champs , les souvenirs de fa- » mille, la paix intérieure. Tu as assez de >^ richesses pour vivre au milieu de tous les » prestiges de luxe et des bénédictions de > ceux que tu secourras ; Hélène t'aime de- ' puis l'enfance, tu l'aimes... Va, le bon-
» heur est là saisis-le Si tu laisses
» échapper cette occasion suprême, ta vie
w sera livrée à tous les orages des passions. »
C'est avec ravissement que j'écoutais cette