‹ Arthur (volume 2)Chapitre 22 sur 23 · L OPÉRA · texte numérisé non relu

L OPÉRA

en reprenant sa voix naturelle. — Car il y en aurait jusqu'à demain à vous répéter ses exclamations, aussi folles que passionnées. Mais croiriez-vous qu'elle ait poussé l'oubli des convenances les plus simples, jusqu'à ordonner à ses gens d'approcher davantage sa voiture pour le voir de plus près, ce beau Turc, ce cher Turc !

— Mais vous avez raison, c'était une passion subite et d'une violence tout africaine ^

dis-je à M. de Pommerive, ne pouvant

m'empêcher de sourire de ce début si véridique.

— Mais vous allez voir 3 — ajouta-t-il . — vous allez voir le merveilleux de l'histoire! voilà qu'un des chevaux de la voiture de madame de Pëuâfiel, grâce à cette maudite curiosité, heurta la croupe du cheval du cher Turc; et le cheval de ruer, de bondir, de sauter... alors, la ijiarquise, éperdue . épouvantée pour son Turc, se met à pousser des cris affreux et lamentables.

« Prenez garde ! >i s'écria M. de Pommerive , en reprenant sa voix de fausset pour

3oo A.r/niur.,

imiler le cri d'effroi de madame de Pënafiel, — «prenez garde! saisissez son cheval! » ah î ciel! le malheureux iiil a a se tuer!!!

» j'aurai causé sa mort! Sauvez-le! au

«secours!!! Sa mort! ah! ce serait le » deuil de toute ma vie ! Ismaël ! Ismaël !. .. » — Enfin, — dit M. de Pommerive en revenant à sa voix naturelle, — la marquise perdit tellement la tête, qu'elle avait le corps à moitié passé par la portière, toujours en étendant et agitant ses bras vers son cher Turc, mais avec des cris si étouffés , mais avec des sanglots si inarticulés, qu'on la croyait folle ou en délire ; joignez à cela qu'elle était pâle comme une morte, qu'elle avait les traits tout bouleversés, les yeux hors la tête et remplis de larmes, et vous jugerez quelle drôle de scène ça a dû faire. Comme, après tout, ça pouvait passer pour de la sensibilité exagérée, ça aurait j^u ne paraître qu'cxlraordinairement ridicule; mais pour ceux qui savaient le fond des choses, c'était pis que ridicule, c'était odieux ; car puisque madame de Pënâfiel

avait déjà lanL bravé les convcDaiices , ru venant assister à ce malheureux défi dont elle se savait l'onjet, au moins aurait-elle dû ne pas se donner si indécemment en spectacle... et pour qui: bon Dieu! pour un diable de Turc que, cinq minutes auparavant, elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam !

Tout ce que venait de me dire M. de Pommerivo était sans doute d'une sottise et d'une fausseté révoltante ; vingt personnes pouvaient comme moi le démcnlir; mais au point de dénigrement où on me j^araissait en être arrivé envers madame de Pënâfiel , sans que j'en pusse encore pénétrer là raison , ces absurdités devaient trouver de l'écho même parmi les gens de la meilleure compagnie, la calomnie étant desplus accommodantes sur la pâture qu'on lui donne.

— Eh bien! que dites -vous? n'est-ce pas abominable? — reprit M. de Pommerivc en soufflant d'indignation, ou plutôt des guites de la fatigue que ses gestes mimiques^

3o'J AUTHL'K.

et les éclats de sa voix de tèle avaient dû lui causer.

— Je vous dirai, mon cher monsieur, — repris-je, — que vous avez été très mal renseigné et que tout ce que vous venez de me conter là est positivement faux, je m'étonne seulement qu'un homme d'esprit et d'expérience puisse ajouter foi à de telles sottises.

— Comment cela?

— J'assistais à la course; par hasard je me trouvais très près de la voiture de madame de Pënâfiel, et j'ai tout vu.

— Eh bien ?

— Eh bien! madame de Pënâfiel a fait ce que tout le monde eût fait à sa place ; elle a demandé assez indiiféremment quel était un homme dont le costume bizarre devait nécessairement attirer l'attention ; et lorsque le cheval de cet Égyptien, en pointant, faillit à se renverser sur lui et l'écraser, madame de Pënâfiel a ressenti un mouvement de frayeur involontaire et fort naturel ; alors mettant sa main sur ses yeux, elle s'est reje-

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tée dans le fond de sa voiture, sans j^roférer une parole ; voilà tout simplement l'exacte vérité.

— Ici, M. do Pommerive oie regarda d'un air mystérieux qu'il tâcha de rendre le plus fin qu'il lui fut possible, et nie dit. en fermant à demi ses petits yeux fauves sous ses besicles d'or :

— Allons, allons, vous êtes aussi sous le charme... vous voilà amoureux... le diable m'emporte si celte marquise en fait jamais d'autre ! c'est une véritable Syrène !

— Cela était si sot, et j'avais parlé si sérieusement, que je rougis d'impatience ; mais me contenant à cause de l'âge de M. de Pommerive, je lui dis très sèchement :

— Monsieur, je ne vous comprends pas; ce que je vous ai dit au sujet de madame la marquise de Pënàfiel, que je n'ai pas d'ailleurs l'honneur de connaître , est la vérité; elle est, quant à cela, victime d'une médisance, vous devez me savoir gré de vous désabuser d'une calomnie aussi ridicule et.,.

A ce moment , M. de Pommerive m'inter-

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rompant me fit signes sur signes, et salua tout-à-coup, à plusieurs reprises, et très profondément, quelqu'un que je ne voyais pas ; car nous causions clans un corridor, et j'avais le dos tourné à l'escalier.

Au même instant, une voix d'homme me dit très poliment avec un accent étranger : — Mille pardons, monsieur, mais madame voudrait passer.

Je me retournai vivement, c'était madame de Pënàfiei accompagnée d'une autre femme, cjui allaient entrer dans leur loge, et je gênais leur passage.

Je me rangeai en saluant; M. de Pommerive disparut, et je me rendis dans ma loge.

— J'étais extrêmement contrarié, en songeant que peut-être madame de Pënafiel m'avait entendu, et comme, après tout, il se pouvait que les autres bruits qui couraient sur elle fussent vrais , j'éprouvais maigi'c moi une sorte déboute d'avoir paru m'ètre ainsi établi le défenseur d'une femme que je ne connaissais pas; puis prêtant aux

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autres mes habitudes de défiance et de calcul , il m'aurait été insupportable de jDenser que madame de Pënâfîel eût pu croire que, l'ayant vue venir, je n'avais ainsi parlé que pour en être entendu et me faire remarquer d'elle.

Une fois dans ma loge , et caché par son rideau , je cherchai dans la salle madame de Pënâfiel; — je la vis bientôt dans une loge des premières, tendue en soie bleue; elle était assise dans un fauteuil de bois doré , et avait encore sur ses épaules un long mantelet d'hermine. Une autre jeune femme était près d'elle, et l'homme âgé qui m'avait parlé se tenait au fond de la loge.

Bientôt madame de Pënâfiel donna son mantelet à ce dernier; elle était vêtue d'une robe de crêpe paille, fort simjDle , avec un gros bouquet de violettes de Parme au corsage ; un bonnet aussi garni de violettes, et très peu élevé, laissait son beau front bien découvert , et encadrait ses cheveux châtains , séparés et retenus en bandeaux jusqu'au bas de ses tempes, d'où ils tombaient

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en longsel soyeux anneauxjusque sur soncou et sur ses blanches épaules ; le soir, son teint pâle, rehaussé par un peu de rouge, paraissait éblouissant , et ses deux grands yeux gris brillaient à demi fermés sous leurs longs cils noirs.

— Caché derrière mon rideau , je regardai attentivement madame de Pënâfiel, à l'aide de ma lorgnette. -- L'expression de sa figure me parut , ainsi que le malin, inquiète , nerveuse , et surtout chagrine ou ennuyée; elle tenait sa télé penchée, et effeuillait machinalement un très gros bouquet de violettes qu'elle avait à la main.

La compagne de madame de Pënâfiel formait avec elle un contraste frappant; elle semblait avoir dix-huit ans au plus, et la première fleur de la jeunesse s'épanouis sait sur son visage frais, régulier et candide; elle était vêtue de blanc, et ses cheveux, noirs comme l'aile d'un corbeau, se collaient sur ses tempes ; ses sourcils d'ébène se courbaient bien arqués , et ses beaux yeux bleus, un peu étonnés, révélaient cette

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sorte de joie enfantine d'une jeune fille qui jouit avec une curiosité avide et heureuse de toutes les pompes du spectacle et des délices de l'harmonie.

De temps à autre, madame de Pënâfiel lui adressait la parole presque sans tourner la tête vers elle, et lajeune fille semblait lui répondre avec une déférence attentive, bien qu'un peu contrainte.

Quant à madame de Pënâfiel, après avoir jeté deux ou trois regards distraits autour de la salle, elle parut demeurer complètement insensible à la magnifique harmonie de Guillaume Tell, qu'on rej)résentait ce jour-là.

Cette jeune femme avait l'air si dédaigneux, si énervé par la satiété des plaisirs; son front pâle et son visage décoloré, malgré la jeunesse et l'harmonieux contour de ses formes, révélait une indifierence, un chagrin ou un ennui si profond, que je ne savais en vérité s'il ne fallait pas la plaindre. C'était vers la fin du deuxième acte de Guillaume Tell, — au moment du magnifi-

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que triodes trois Suisses; jamais ce morceau , d'une puissance si magique, n'avait peut-être été exécuté avec plus d'ensemble, et ne causa plus d'enivrement ; la jeune fille, assise à côté de madame de Pënâfiel, la tête avidement penchée vers la scène, semblait en extase , puis son front , jusque là baissé, se redressa tout-à-coup fier et résolu, coiimie si cette âme douce et timide eût éprouvé involontairement la réaction entraînante de cet air d'une bravom^e si sublime.

Je ne sais si madame de Pënâfiel fut jalouse de l'émotion profonde que ressentait sa compagne, mais comme celle-ci avait paru répondre à peine à une de ses questions, madame de Pënâfiel sembla lui dire quelques mots, sans doute si durs, que je crus voir briller quelques larmes dans les grands yeux de la jeune fille, dont la figure s'obscurcit tout-à-coup ; puis quelque temf)s après, prenant son mantelet de soie dont elle s'enveloppa à la hâte, elle sortit avec l'homme âgé qui avait accompagne ma-

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dame de Pënâfiel. — Sans doute il la conduisit jusqu'à sa voiture, car il revint bientôt seul.

Je réfléchissais à la signification de cette scène muette, dont j'avais sans doute été le seul spectateur attentif, lorsque M. de Cernay entra dans notre loge, et me dit vivement : — Eh hien, est-ce vrai? madame de Pënâfiel est-elle ici ? 11 paraît qu'elle est décidément folle démon assassin; c'est charmant. On ne parle que de cela ce soir ; le bruit s'en est répandu avec une rapidité toute télégraphique. Mais où est-elle? Je suis sûr qu'elle a l'air de ne pas se douter de ce qu'on dit.

— Il est impossible, en effet, de conserver un maintien aussi indifférent , — répondis-je à M. de Cernay.

Le comte s'avança, la lorgna, et me dit : —C'est vrai, il n'y a qu'elle au monde pour braver aussi dédaigneusement le qu'en dirat-on 1 Le soir même delà mort de ce pauvre Merteuil, après tous les propos qui courent, car c'est l'entretien de tout Paris... oser...

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venir en grande loge à l'Opéra !.. . ra passe en vérité toutes les bornes.

J'examinai attentivement M. deCernay; sur son charmant visage je crus lire une expression assez dépitée, pour ne pas dire haineuse, que j'avais déjà cru remarquer lorsqu'il parlait de madame de Pënâfiel. J'eus envie de lui répondre qu'il savait mieux que pas un, que tout ce qu'on racontait d'Ismaël était faux et stupide, et que d'ailleurs, de toute façon, madame de Pënâfiel ne pouvait guère agir autrement qu'elle agissait ; car si les bruits étaient fondés, elle se devait à soi-même de les démentir par l'extrême et parfaite indifférence qu'elle affectait; s'ils étaient faux, cette indifférence devenait toute naturelle. — Mais n'ayant aucune raison pour me déclarer une seconde fois le défenseur de madame de Pënâfiel, je me bornai à faire quelques questions sur elle, après avoir laissé s'exhaler la singulière indignation du comte.

— Quelle est cette jeune femme brune et fort joliCs qui accompagnait tout àl'lieure

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madame de Pënâfiel? — lui demandai-je.

— Mademoiselle Cornélie , sans doute , sa demoiselle de compagnie! Dieu sait la vie que mène la pauvre fille ; sa maîtresse est pour elle d'une dureté, d'une tyrannie sans égale! et lui fait payer bien cher, dit-on, le pain qu'elle mange. Voilà trois ans qu'elle demeure avec madame de Pënâfiel, et elle en a une si grande frayeur, sans doute, qu'elle n'ose pas la quitter.

— Cette interprétation me fit sourire, et je continuai.

— Et cet homme âgé... à cheveux blancs?

— C'est le chevalier don Luis de Cabrera, un parent de son mari, qui pendant la vie du marquis habitait à l'hôtel de Pënâfiel ; il y habite encore, sert de chaperon à sa cousine, et surveille la tenue de sa maison et de ses équipages, bien qu'elle ait le ridicule d'avoir un écuyer, absolument comme dans l'ancien régime ; un vieux bonhomme qui ne mange pas à l'office et qu'on sert chez lui... Je vous dis que tous ses ridicules sont à ne pas les croire.

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— Mais, - dit le comte en s'interrompant,— qui entre clans sa loge? Ah! c'est madame la duchesse de X...; elle vient sans doute lui faire des grâces pour lui amener quelqu'un à son concert , où tout Paris voudrait être invité , car madame de Pënâfiel a ensorcelé Rossini, qui doit tenir le piano chez elle, et y faire exécuter u". grand morceau inédit... Ah! — continua M. de Cernay, — qui entre maintenant? C'est le gros Pommerive... Quel pique -assiette 1 C'est j^ourtant pour gueuser des dîners à l'hôtel de Pënâfiel qu'il va faire miile platitudes auprès d'une femme dont il dit pis que pendre.

— Il est de ses amis ? — demandai-je à M. de Cernay.

— Il est de ses dîners... voilà tout ; car c'est bien la plus mauvaise langue qui existe au monde, perfide comme un serpent, ne ménageant personne. Mais quel dommage, n'est-ce pas, — reprit le comte , — que madame de Pënâfiel, avec tant de charmes, une si jolie figure, beaucoup d'es-

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prit, trop d'esprit, une fortune énorme, se fasse aussi généralement détester?... Mais avouez que quand on ose tout... c'est bien mérité.

— Mais il me semble, —lui dis-je,— que cette visite d'une femme comme madame la duchesse de X... prouve au moins qu'on ménage assez madame de Pënâfiel pour ne la détester que tout bas.

— Que voulez-vous... le monde est si indulgent!...—merépondit naïvement lecomte.

— Pour ses plaisirs, — lui dis-je, — soit; mais une chose qui m'étonne , c'est , non pas de voir qu'on médise généralement de madame de Pënâfiel, elle me paraît, à part ses défauts , bien entendu, réunir tout ce qu'il faut pour être fort enviée ; mais comment, pour se donner au moins une apparence de maintien, ne se marie-t-elle pas ?

— Je ne sais quelle impression ces mots causèrent à M. de Cernay , mais il rougit imperceptiblement, me parut déconcerté, et me dit assez niaisement : —Pourquoi me demandez-vous cela, à moi^

— Mais, — lui dis-je en riant, parce que

n'étant que deux dans cette loge, je ne puis guère le demander à d'autres...

— Le comte s'aperçut du non-sens de sa réponse, se remit et me dit ;

— C'est que je pensais que tous me croyiez beaucoup plus dans Vintlmité sérieuse de madame de Pënâfiel que je n'en suis réellement. Mais voyez donc , — ajouta le comte; — voilà déjà le gros Pommerive sorti de sa loge ; il est à cette heure dans celle des deux belles amies : Oreste et Pylade en femmes. Ah çà, que leur conte-t-il donc, en regardant madame de Pënâfiel, avec tous ces gestes ridicules ? Quels rires elles font! Mon Dieu que cet homme-là est platement bouftbn ! à son âge, c'est révoltant...]

— A la pantomime de M. de Pommerive , je reconnus facilement l'histoire d'Ismaël, qui allait ainsi faire le tour de la salle.

— Ah çà, — me ditîM. de Cernay en souriant, — bien que je ne sache pas du tout le pour- (juoi nnti-matriinonial de madame de Pënâfiel, je suis assez de ses amis pour vous

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présenter à elle si vous le désirez, et si elle y consent, ce dont je n'ose vous répondre.,, elle est si fantasque! mais comme je vais lui faire une visite... voulez-vous que je lui parle de vous ?

— Songeant aussitôt à tout ce que cette demande aurait de souverainement ridicule, et du mauvais goût dont elle serait si madame de Pènâfiel m'avait entendu la défendre, et craignant que M. de Cernay ne fît cette démarche, je lui dis très vivement et d'un air fort sérieux :

— Pour un motif que je désire garder secret, je vous prie, je vous supplie même très positivement de ne pas prononcer mon nom à madame de Pënâfiel.

— Vraiment? — dit le comte en me regardant attentivement; — et pourquoi?

quelle idée!

— Je vous prie encore une fois très serieusement de n'en rien faire, — répétai-je en accentuant les mots de façon que M. de Cernay comprît que je désirais véritablement qu'il ne fût pas question de moi.

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— Soit — me dit-il , — mais vous avez tort , car rien que ses coquetteries sont inappréciables à voir chez elle...

Il sortit, et j'allai faire aussi quelques visites dans la salle à plusieurs femmes de ma connaissance. — Le bruit du soir, et on ne parlait que de cela^, était que madame de Pënâfiel avait causé la mort de M. de Merteuil, et qu'elle s'était éprise subitement d'ismaël.

— Aux femmes qui me racontèrent ceci avec de nombreuses variations et de grandes exclamations sur une si éjDouvantabîe sécheresse de cœur et une conduite aussi légère, je répondis (présumant, ce qui était vrai, que ces belles indignées étaient fort assidues aux fêtes de madame de Pënâfiel), je répondis d'un air non moins éploré qu'en effet rien n'était plus odieux, plus épouvantable, mais qu'heureusement, grâce à ce haut respect que le monde conservait toujours pour sa propre dignité et pour les convenances, cette marquise éhontée, qui s'éprenait si furieusement des Turcs, allait être bien punie de sa conduite aboniinable.

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car de ce jour sans doute aucune femme n'oserait ni ne daignerait mettre les pieds à l'hôtel de Pënâfiel ; — puis je saluai et je revins dans ma loge.

J'y trouvai M. de Cernay et M. du Pluvier, qui avait terminé le matin sa promenade involontairepar une chutesans danger.

— Ah ! par exemple, voilà qui devient trop fort ! — me dit le comte.

— Encore quelque noirceur de madame de Pënâfiel ?

— Vous croyez rire... J'arrive dans sa loge... devinez qui madame de Pënâfiel me prie de lui présenter ?

— Je ne sais...

— Devinez?... Quelque chose de bizarre... d'inouï... d'inconcevable... de prodigieux...

— Quelque chose d inouï... de bizarre... -^répéta M. du Pluvier en réfléchissant. -^

— Ce n'est pas vous, du Pluvier? — lui dit le comte, soyez tranquille; —puis s'adressant à moi : — Voyons, devinez?

— Je ne sais.

-— Ismaël...

3l8 ARTHUR.

— Ismaël !

— Lui-même.

— Oh! la belle histoire 1 — s'écria du Pluvier ; ah ! je vais joliment la raconter î

— J'avoue que ce que me dit le comte me surprit tellement^ qu'à mon tour je demandai à M. de Cernay si ce n'était pas une plaisanterie; il me répondit très sérieusement, et même comme s'il eût été singulièrement piqué de la demande de madame de Pënâfiel :

— Ah! mon Dieu non ! elle n'a pas fait tant de façons ; elle m'a dit d'un air très dégagé, pour cacher sans doute, et par le ton et par l'expression , l'importance qu'elle mettait à sa demande : « Monsieur de Cerw nay , votre Turc est assez original , il faut » que vous me l'ameniez... »

— Elle vous a dit cela.,, sérieusement?

— - Très sérieusement... je vous en donne ma parole.

Cette affirmation me fut faite d'une manière si grave par le comte que je le crus.

M. du Pluvier partit comme une flèche

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pour raconter cet autre trait de folie de madame de Pënâfiel, et à la sortie de l'Opéra ce nouveau détail compléta de reste toute cette belle médisance.

J'allai faire une visite d'ambassade, et je rentrai chez moi.

— Dès que je pus réfléchir en silence, je sentis que cette journée m'avait douloureusement attristé. — Je connaissais le monde; mais cet amas de faussetés , de sottises , de médisances, ce dénigrement acharné contre une femme qui d'ailleurs semblait l'autoriser par deux ou trois actions que je ne pouvais m'expliquer et qui décelaient du moins une inconcevable légèreté de conduite, ces hommes qui en disaient mille méchancetés odieuses et allaient à l'instant même se confondre auprès d'elle en hommages serviles, tout cela, en un mot, pour être d'une turpitude vieille comme l'humanité, n'en était pas moins misérable et repoussant.

Pourtant, par une contradiction étrange, malgré moi je m'intéressais à madame de

320 ARTllUrw

Pënàfiel, par cela même qu'elle était clans une position beaucoup trop élevée poUx" que tous ces bruits odieux arrivassent jusqu'à elle. Car ce qu'il y a d'aOreux dans les calomnies du monde, qui s'exercent sur les gens dont la grande existence commande le respect ou plutôt une basse flatterie, c'est qu'ils vivent au milieu des médisances les plus haineuses, c'est que l'air qu'ils respirent en est imprégné, saturé, et qu'ils ne s'en doutent pas.

Ainsi ce soir-îà il était impossible, en voyant les sourires gracieux des femmes, les salutations empressées des hommes qui accueillaient madame de Pënàfiel à la sortie de l'Opéra, il était impossible qu'elle pût supposer la millième partie des odieux propos dentelle était le sujet.

Je le répète, tout cela était misérable et me laissa dans un état de tristesse navrante. — Je venais cependant de passer une journée de cette vie de délices, comme on dit, de cette existence de luxe, que le plus petit nombre des gens même du monde peuvent

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nu'iipr, — et je me trouvais toujours avec un vide effrayant dans le cœur!

Puis suivant le cours de mes pensées ^ je comparai cette vie médisante, creuse, stérile et fardée , à l'existence vivifiante, épanouie, généreuse, que je menais à Cerval! Pauvre vieux château paternel! Horizon paisible et souriant, vers lequel mon âme se tournait ioujours lorsqu'elle était chagrine ou meurtrie!

Oh! quels remords désespérants j'éprouvais alors en songeant à Hélène, que j'avais perdue par un doute infâme! à cette noble fille si adorable sous son auréole de candeur, et si chastement bercée dans son atmosphère d'angélique pureté, que rien n'avait jamais ternie ! mais qu'un matin .. hélas'... un seul matin son amour pour moi avait doucement colorée!... Hélène! Hélène! une de ces natures divines qui naissent et meurent comme le cygne dans la solitude d'un lac transparent, ignorées et sans taches!

Et puis descendant de cette sphère de

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