‹ Arthur (volume 3)Chapitre 25 sur 27 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Vn autre jour, Karol fut jaloux du curé qui venait faire une quête. Un autre jour, il fut jaloux d'un mendiant qu'il prit pour un galant déguisé. Un .lutre jour, il fut jaloux d'un domestique qui, étant fort gâté, connue tous les serviteurs de la maison, répondit avec une hardiesse qui ne lui sembla pas naturelle. Et puis, ce fut un colporteur, et puis le médecin, et puis un grand benêt de cousin demi-bourgeois , demi-manant , qui vint apporter du gibier à la Lucrezia, et que, bien naturellement, elle traita en bonne parente, au lieu de l'envoyer à l'office. Les choses en arrivèrent à ce point qu'il n'était plus permis de remarquer la figure d'un passant, l'adresse d'un braconnier, l'encolure d'un cheval. Karol était même jaloux des enfants. Que dis-je, même ? il faudrait dire surtout.

C'étaient bien là, en effet, les seuls rivaux qu'il eîit, les seuls êtres auxquels la Floriani pensât autant qu'à lui. Il ne se rendit pas compte du sentiment qu'il éprouvait en les voyant dévorer leur

mère de caresses. Mais comme, après rimaginatioii d'un bigot, il n'y en a pas de plus impertinente que celle d'un jaloux, il prit bientôt les enfants en grippe, pour ne pas dire en exécration. 11 remarqua enfin qu'ils étaient gâtés, bruyants, entiers, fantasques , et il s'imagina que tous les ciifarils n'étaient pas de même. Il s'ennuya de les voir presque toujours entre leur mère et lui. Il trouva qu'elle leur cédait trop, qu'elle se faisait leur esclave. En d'autres moments aussi, il se scandalisa quand elle les mettait en pénitence. Ce système de gouvernement maternel, si simple, si bien iiuliqué par la nature, qui consiste à adorer d'abord les enfants, à s'en occuper sans cesse, à leur accorder tout ce qui peut les rendre heureux et aimables, sauf à les morigéner et les arrêter ensuite quand ils en abusent , à les gronder parfois avec énergie et chaleur pour les récompenser tendrement quand ils le méritent, tout cela se trouva l'opposé do sa manière de voir. Selon lui, il ne fallait pas tant se familiariser a\ec eux, afin d'avoir moins de peine à se faire craindre au besoin. 11 ne fallait pas les tutoyer et les caresser, mais les tenir à distance, en faire de bonne heure de petits hommes et de petites fcnnnes bien sages, bien polis, bien soumis, bien tranquilles. 11 fallait leur enseigner prématurément beaucoup de choses qu'ils ne pouvaient croire ni comprendre, afin de les habituer à respecter la règle établie, l'usage, la croyance gène-

raie, sans s'occuper d'abord d'une chose qu'il regardait comme impossible, c'est-à-dire de les convaincre de l'ulilitc et de l'excellence du principe dont ces usages et ces règles n'étaient que la conséquence. Enfin, il fallait oublier qu'ils étaient des enfants, leur ôfer le charme, le plaisir et la liberté de cette première existence qui leur revient de droit divin, faire travailler leur mémoire pour éteiiidre leur imagination , développer l'habitude de la forme et retarder l'explication du fond, faire en un mot tout l'opposé de ce que faisait et voulait faire la Fioriani.

Il faut se hâter de dire que cette manie de contrecarrer, et ce blâme fatigant, n'étaient pas continuels et absolus chez le prince. Quand sa jalousie ne l'obsédait point, c'est-à-dire dans ses moments lucides, il disait et pensait tout le cotitrairc. Il adorait les enfants, il les admirait en toutes choses, même là où il n'y avait rien à admirer. Il les gâtait plus que la Fioriani, et se faisait leur esclave sans s'apercevoir le moins du monde de son inconséquence. C'est qu'alors il était heureux et se montrait sous le côté angéliquc et idéal de sa nature. Les accès d'ivresse que lui donnait l'amour de la Fioriani étaient le thermomètre qui marquait l'apogée de sa douceur, de sa bonté et de sa tendresse. Ah! quel séraphin, quel archange il eut été, s'il avait pu rester toujours ainsi ! Dans ces momentslà, qui duraient parfois des heures, des jours en^

licrs , il éLail loul bienveillance, tout charité, tout miséricorde, tout dévouement pour tous les êtres qui l'approchaient. Il se détournait du chemin pour ne pas écraser un insecte, il se serait jeté dans le lac pour sauver le chien de la maison. II eut fait le chien lui-même pour entendre les éclats de rire du petit Salvalor; il se fut fait lièvre ou perdrix pour donner à Célio le plaisir de tirer un coup de fusil. Sa tendresse et son effusion allaient jusqu'à l'excès , jusqu'à l'absurde. C'était alors un de ces enthousiastes sublimes qu'il faut enfermer comme des fous ou adorer comme des dieux.

Mais aussi quelle chute, quel cataclysme épouvantable daiss tout son être quand, à l'accès de joie et de tendresse, succédait l'accès de douleur, de soupçon et de dépit! Alors, tout changeait de face dans la nature. Le soleil d'Iseo était armé de flèches empoisonnées, la vapeur du lac était pestilentielle, la divine Lucrezia était une Pasiphaé, les enfants de petits monstres , Célio devait périr sur l'échaiaud, Laërles était enragé, Salvalor Albani était le iraitre Yago, et le vieux Menapace le juif Shylock. Des nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon, tout j>!eins de Vandoni, de Eoccaferri, de Mangiafoco, de rivaux déguisés en mendiants, en commis voyageurs, en curés, en laquais , en colporteurs et en snoincs ; ces nuées allaient s'ouvrir et faire pleuvoir sur la villa une armée d'anciens amis, d'anciens amants (ce qui était pour lui la uième race de

vipères!) et la Floriaiii, souillée de hideux emhrasseuicnls, l'appelait avec ua rire inferual pour assistera cette orgie faiilastique !

Ne croyez pas que son imaginalion , privée de frein, et sans cesse excitée par une disposiiiori naturelle et par une passion insensée, restât audessous de ce tableau. Il nie serait impossible de la suivre et de vous la faire suivre dans les tourbillons délirants qu'elle parcourait. Jamais Dante n'a rêvé de supplices semblables à ceux que se créait cet infortuné. Ils étaient sérieux à force d'être absurdes, et il n'est point d'apparition grotesque qui ne fasse peur aux enfants, aux malades et aux jaloux.

Mais comme il était souvcraiiieîucnt poli et réservé, jamais personne ne pouvait scuicmenl soiqiçonner ce qui se passait en lui. Plus il était exagéré, plus il se montrait froid, et l'on ne pouvait juger du degré de sa fureur qu'à celui de sa courioisie glacée. C'est alors qu'il était véritablement insupportable, parce qu'il voulait raisonner et soumettre la vie réelle, à laquelle il n'avait jamais rieJi compris, à des principes qu'il ne pouvait définir. Alors il trouvait de l'esprit, un esprit faux et brillant pour torturer ceux qu'il aimait. Il était persiilcur, guindé, précieux, dégoûté de tout. Il avait l'air de mordre tout doucement pour s'amuser, et la blessure qu'il faisait pénétrait jusqu'aux entrailles. Ou bien s'il Ji'avait pas le courage de contredire et dé"

railler, il se renfermait dans un silence dédaigneux, dans une l)oudcrie navrante. Tout lui paraissait étranger et indifférent. 11 se mettait à part de toutes choses, de toutes gens, de toute opinion et de toute idée. Il ne comprenait pas cela. Quand il avait fait cette réponse aux caressantes investigations d'une causerie qui s'efforçait en vain de le distraire, on pouvait être certain qu'il méprisait profondément tout ce qu'on avait dit et tout ce qu'on pourrait dire.

La Floriani craignait que sa famille et le comte Albani lui-même ne vinssent à pressentir cette jalousie qu'elle devinait enfin, et dont elle se sentait humiliée mortellement. Elle en cachait donc a\ ce soin les causes misérables et s'efforçait d'en adoucir les déplorables effets. Après s'être beaucoup inquiétée d'abord pour la santé et pour la vie du prince, elle put constater qu'il ne se portait jamais mieux que quand il s'était livré à des agitations et à des colères intérieures qui eussent tué tout autre que lui. Il est des organisations qui ne puisent leur force que dans la souffrance et qui semblent se renouveler en se consumant comme le phénix. Elle cessa donc de s'alarmer, mais elle conmiciiça à souffrir étrangement d'une intimité à laquelle l'enfer des poètes peut seul être comparé. Elle était devenue, entre les mains de ce terrible amant, la pierre que Sisyphe roule sans cesse au sommet de la montagne et laisse choir au fond d'un abimc;

malheureuse pierre , qui ne se brise jamais ! Elle essaya <le tout, de la douceur, de l'emporteinent, des prières, du silence, des reproches. Tout échoua. Si elle était calme et gaie en apparence, pour empêcher les autres de voir clair dans son malheur, le prince, ne comprenant rien à cette l'urce de volonté qui n'était pas en lui , s'irritait de la trouver vaillante et généreuse. 11 haïssait alors en elle ce qu'il appelait, dans sa pensée, un fonds d'insouciance bohémienne , une certaine dureté d'organisation populaire. Loin de s'alarmer du mal qu'il lui faisait, il se disait qu'elle ne sentait rien , qu'elle avait, par bonté, certains moments de sollicitude, mais qu'en général rien ne pouvait entamer une nature si résistante, si robuste et si facile à distraire et à consoler. On eut dit qu'alors il était jaloux même de la santé si forte en apparence de sa maitresse, et qu'il reprochait à Dieu le calme dont il l'avait douée; si elle respirait une fleur, si elle ramassait un caillou, si elle prenait un papillon pour la collection de Célio, si elle apprenait une fable à Béatrice, si elle caressait le chien, si elle cueillait un fruit pour le petit Salvator : » Quelle nature étonnante!... se disait-il, tout lui plait, tout l'aiiiuse, tout l'enivre. Elle trouve de la beauté, du parfum, de la grâce, de l'utilité, du plaisir dans les moindres détails de la création. Elle admire tout , elle aime tout ! Donc elle ne m'aime pas, moi, qui ne vois, qui n'aduiire, qui ne chéris, qui ne coni-:

prends qu'elle au monde ! un abinic nous sépare ! i> C'était vrai, au fond : une nature riche par exuliérance, et une nature riche par exclusiveté, ne j)cuvent se fondre l'une dans l'autre. L'une des deux doit dévorer l'autre et n'en laisser que des cendres. C'est ce qui arriva.

Si, par hasard , la Floriani , accablée de fatigue et de chagrin, ne parvenait point à cacher ce qu'elle souffrait, Karol, rendu tout à coup à sa tendresse pour elle, oubliait sa mauvaise humeur et s'inquiétait avec excès. II la servait à genoux, il l'adorait dans ces moments-là , plus encore qu'il ne l'avait adorée dans leur lune de miel. Oue ne pouvait-elle dissimuler, ou manquer tout à fait de force et de courage! si elle se fut montrée constamment à lui abattue et languissante, ou si elle eut pu affecter longtemps un air sombre et mécontent, elle l'eut pucri peut-être de sa personnalité maladive. 11 se fat oublié pour elle, car ce féroce égoïste était le {.'lus dévoué, le plus tendVc des amis, lorsqu'il voyait souffrir.

Mais comme il souffrait alors lui-même d'une douleur réelle et fondée, la généreuse Floriani rougissait d'avoir cédé à un moment de défaillance. Elle se hâtait de secouer sa langueur et de paraître Iraiiquille ei ferme. Quant à feindre le ressentiment, elle en était incapable; rarement elle se sentait irritée contre lui; mais lorsqu'elle l'était, elle ne se contenait point et le gourmandait a^ec vio-

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leiicc. Jamais elle n'avait rien fardé, ni rien dissimulé, et comme, le plus souvent, elle n'éprouvait que chagrin et compassion en subissant l'injustice d'autrui, le plus souvent aussi elle souffrait sans être en colère, et surtout sans bouder. Elle méprisait ces ruses féminines , et elle avait grand tort, dans son intérêt, de les mépriser : on le lui lit bien voir ! Il est dans la nature humaine d'abuser et d'olfoiiser toujours , quand on est sur d'être toujours pardonné, sans même avoir la peine de demander paidon.

Salvator Albani avait toujours connu son ami inégal et fantasque, exigeant à l'excès, ou désintérosséà l'excès. Mais les bons moments, jadis, avaient été les plus habituels, les plus durables; et, chaque jour, au contraire, depuis qu'il était revenu à la villa Floriani, Salvator voyait le prince perdre ses heures de sérénité et tomber dans une habitude de uiaussaderie étrange ; son caractère s'aigrissait seusibietncnt. D'abord ce fui une heure mauvaise par semaine, puis une mauvaise heure par jour. Pou à peu, ce ne fut plus qu'une bonne heure par jour, cl cnlin une bonne heure par semaine. Quelque lulérant et d'humeur facile que fut le comte, il en vint à trouver cette manière d'être intolérable. Il en fit la remarque d'abord à son ami, puis à Lucrezia, puis à tous deux ensemble, et enfin il sentit que son caractère à lui-même allait s'aigrir et se transformer, s'il persistait à vivre auprès d'eux.

11 prit la résolution de s'en aller tout à fait. La Fioriani fut épouvantée de l'idée de rester en têteà-tête avec cet amant que, deux mois auparavant, elle eut voulu enlever et mener au bout du monde pour vivre avec lui dans le désert, Salvator, par sa gaieté douce, par sa manière enjouée et philosophique d'envisager toutes les misères domestiques, lui était d'un immense secours. Sa présence contenait encore le prince et le forçait à s'observer, du moins devant les enfants. Qu'allait-elle devenir? qu'allait devenir surtout Karol, quand leur aimable compagnon ne serait plus entre eux, pour les préserver l'un de l'autre?

Comme elle le retenait avec instances, son effroi et sa douleur se trahirent; son secret lui échappa, ses larmes firent éruption. Albani consterné vit qu'elle était profondément malheureuse, et que s'il ne réussissait à emmener Karol , du moins pour quelque temps, clic et lui étaient perdus.

Cette fois, il n'hésita plus. 11 n'eut pour son ami ni pitié, ni faiblesse. 11 ne ménagea aucune de ses susceptibilités. 11 affronta sa colère et son désespoir. Il ne lui cacha point qu'il travaillerait de toutes ses forces à détacher la Fioriani de lui, s'il ne s'exécutait pas de lui-même en s'éloignant d'elle.

— Que ce soit pour six mois ou pour toujours, peu m'importe, lui dit-il en finissant sa rude exhortation ; je ne peux prévoir l'avenir. J'ignore si tu publieras la Fioriani, ce qui serait fort heureux

pour toi, ou si clic te sera infidèle, ce qui serait fort sage de sa part; mais je sais qu'elle est brisée, malade, désespérée, et qu'elle a besoin de repos. C'est la mère de quatre enfants ; son devoir est de se conserver pour eux, et de se délivrer d'une souffrance intolérable. Nous allons partir ensemble, ou nous battre ensemble, car je vois bien que plus je l'avertis, plus tu fermes les yeux; plus je veux t'enlrainer, plus tu te cramponnes à cette pauvre femme. Par la persuasion ou par la force, je t'emmènerai, Karol ! J'en ai fait le serment sur la tête de Célio et de ses frères. C'est moi qui t'ai amené ici, c'est moi qui t'y ai fait rester. Je t'ai perdu en croyant te sauver; mais il y a encore du remède, et maintenant que je vois clair, je te sauverai malgré toi. Nous parlons celle nuit, entends-tu? Les chevaux sont à la porte.

Karol était pâle comme la mort. Il eut grand'peine à desserrer ses dents contractées. Enfin il laissa échapper cette réponse laconique et décisive :

— Fort bien ! vous me conduirez jusqu'à Venise, et vous m'y laisserez pour revenir ici toucher le prix de votre exploit. Cela était arrangé entre vous ' deux. 11 y a longtemps que j'attendais ce dénoùnient.

— Karol ! s'écria Salvator transporté de la première fureur sérieuse qu'il eut éprouvée de sa vie, tu es bien heureux d'être faible ; car, si tu étais un homme, je te briserais sous mon poing. Mais je

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