LE COMBAT
SUIT : ail moment de cet abordage, j'avais les mêmes préoccupations... Je me voyais avec horreur, privé d'un bras ou d'une jambe, devenir ainsi pour tous un objet de pitié répulsive.
Un léger coup sur l'épaule me tira de ces réflexions.
Je me retournai : Falmoulli, sans interrompre le Huile Britannla qui sifflait entre ses dents, me montra du bout de son fusil quelque chose de blanc à l'horizon, qui s'approchait de plus en plus...
Je commençai à distinguer parJ'ailement le mjstic.
Tout à coup je fus ébloui par une nappe de lumière qui un moment éclaira l'horizon , la mer et tout ce que je voyais du yacht... En même temps j'entendis la détonation successive de plusieurs armes à feu et le gémissement des balles qui passèrent près de moi.
Au bruit sec, à l'espèce de pétillement dont la détonation fut suivie, à quelques éclats de bois qui tombèrent à mes pieds, je m'aperçus (pie les balles s'étaient logées soit dans la mâture, soit dans la muraille du navire.
Mon premier mouvement avait été de me reculer, mon second fut d'ajuster et de tirer dans
is AillHlU.
la direction du niystir... mais la irlk'xioii nui retint.
.Mon impatience, ma curiosité devinrent alors extrêmes ; je dis curiosité, parce que ce mot seul me semble bien exprimer l'impatience avide qui m'agitait.
Je sentais mes artères battre violemment , le sang m' affluer au cœur et mon front rougir.
A peine la détonation avait - elle longuement retenti... que le mystic sortit d'un épais nuage de fumée, ayant une de ses voiles à demicargnée.
C'était un spectacle étrange.
A l'incertaine clarté de la lune, le corps de ce navire et ses cordages se dessinaient en noir sur le nuage blanchâtre que le vent poussait vers nous.
Un instant après, le mystic prolongea la goélette de l'arrière à l'avant, presque à la toucher.
Kclairé par le fanal, l'homme au capuchon noir tenait toujours le gouvernail; d'une main il manœuvrait le timon, de l'autre il montrait le yacht, et je l'entendis crier en italien aux pirates qui se pressaient tumultueusement à son bord : — \e lirez plus.... à l'abordage î à l'abordage !
LK Co.UliAT
D'après ia manœuvre des pirates, l'abordage devant sans doute avoir lieu à droite, fout l'écpiipage du yacht se précipita de ce bord.
Les canonniers saisirent les cordes qui répondaient aux batteries des caronades....
J'ajustai l'homme au capuchon noir que j'avais parfaitement bien au bout de ma carabine.
Au moment où je pressais la détente, Williams s'écria : — Feu partout !
Je tirai, mais je ne pus voir l'effet de ma balle.
l ne forte explosion ébranla le yacht. C'étaient les quatre caronades de tribord chargét s à mitraille, qui venaient de faire feu presque à bout portant sur le mystic pirate, au momer.t sans doute où il abordait le yacht, car celui-ci reçut un choc si violent que je fus presque renversé.
Plusieurs balles sifflèrent autour de ma (été.
Tn corps lourd tomba derrière moi, et j'entendis Falmouth me dire d'une voix affaiblie :
— Prenez garde h vous...
Je me retournai vers lui avec inquiétude....
lors(prun homme, portant le bonnet catalan,
sauta sur le pont, nu^ prit d'une main à ma
cravate et de l'autre me lira un coup de pistolet
(Il' si prc's (jiK- l'îiiiioiii' me biùhi les» clu'vouv et la barbe...
In inouvt'inciit brusqiio que je lis en me rejetant en arrière dérangea le coup, qui partit par-dessus mon épaule. Je tenais ma carabine à la main, encore cbargée d'un coup ; au moment où le pirate, voyant qu'il m'avait manqué, me frappait à la tète avec la crosse de son pistolet, je lui appli(|uai le canon de ma carabine en pleine poitrine... et je lirai.
La conmiotion fut si forte que j'en eus le bras engourdi.
Le pirate tourna violemment sur lui-même, trébucba sur moi et tomba sur le dos en faisant quelques bonds convulsifs.
Je me reculai, et je marcliai sur quelqu'un ; c'était sur Falmoutli, qui gisait au pied du grand ma t.
— Vous êtes blessé ? — m' écriai -je en me précipitant sur lui.
— Je crois que j'ai quelque cbosc comme la cuisse cassée ; mais ne vous occupez pas de moi !... — s'écria-t-il, — prenez garde î voilà un autre de ces brigands qui monte, je vois sa tète... Faites-lui face, ou vous êtes perdu î
A l'aspect de Falmoutb étendu sur le pont, j'eus le cœur brisé.
LE eu. MU A T. 31
Je lie songeai pas un moiiieiit au danger que je pouvais courir; je voulus avant lout arracher Henry à une morl certaine, car, se trouvant ainsi sans dêlense, il devait être infailliblement massacré.
Heureusement, j'avisai le panneau de l'arrière, qui n'avait pas été refermé (c'était une ouverture de trois pieds carrés qui communiquait dans le salon commun). Je pris aussitôt Falmouth par-dessous les bras, et je le traînai jusqu'à cette ouverture malgré sa résistance, car il se débattait en criant :
— Voilà ce brigand monté... Il va sauter sur vous !
Sans répondre à Falmouth , et usant de ma force, je l'assis sur le bord du panneau, ses jambes pandantes dans l'intérieur, et je lui dis : — Maintenant, laissez-vous glisser, vous serez du moins en sûreté.
— Le voilà ! il est trop tard. Vous vous per- (l(>z en me sauvant ! — s'écria Falmoutli avec un accent déchirant.
Comme il disait ces mots, je le fis, par un dernier effort, glisser dans l'intérieur de la chambre, où il n'a\ ait plus rien à craindre.
Tout ceci s'était passé en moins de temps (ju'il H en laut pour l'écrire.