PROJETS. À
cœur, ce qu'il j a surtout d'affreux, c'est cette nuit subite, noire et profonde de rame, qui ne lui permet pas même de voir 'les mille plaies qui la déchirent.
Affreusement brisé, vous gisez anéanti au milieu d'un chaos de douleurs sans nom; puis, peu à peu, la pensée succède au vertige; ainsi (jue la vue s'habitue à distinguer les objets dans les ténèbres, vous connuencez , si cela se peut dire, à vous reconnaître dans votre désespoir.
Alors, sinistres et décolorés comme dc^^ spectres, surgissent lentement un à un autour de vous les regrets navrants du passé, les visions enchanteresses d'un avenir qui ne sera plus jamais ; alors vous apparaissent les fantômes des heures les plus fortunées, les plus radieuses, les plus dorées d'autrefois... car votre... douleur n'oublie rien... l'écho le plus lointain, le parfum le plus vague, le murmure le plus mystérieux, tout se i-eproduit impitoyablement à votre pensée; mais ce mirage -d'un bonheur perdu est étrange et sinistre... On croit voir un magnilnpie paysage, ])aigné d'azur, de lumière et fie soleil, à travers la prunelle vitreuse d'un mourant, et tout semble voih' d'un brouillard gris et sépulcral.
u Ain m H.
IjJI soiilïrancc csl iilors à son paroxisnic , mais clip ne poul (|iir dôrrollrc ; vWc est aijjur rt pénélranlp, mais cllo se peut analyser : vos oiincmis sont nombreux , sonl monaranfs, sont l(Mril)U'S, mais vous 1rs voyez, mais vous les pouvez eomhallip.
\ ous hillez ainsi, ou, comme un loup i)lessé, (pii, au fond de son anirc, n'adend sa gucrison que lUi Icnjps, replié dans votre souffrance solitaire, vous pouvez, proche ou éloifT[né, assij)ner un terme à votre cliafjrin, et espérer au moins dans l'oubli. .. I/oubli ! cette seule et inexorable réalité de la vie. L'oubli ! cet océan sans fond où viennent incessamment se perdre toute douleur, tout amour et tout serment.
El encore, bizarre mipuissance de ce qu'on appelle la philonophie humaine ! on sait qu'un jour, que bientôt peut-être, le temps doit effacer tant de peines, et cette conviction si certaine ne peut en rien calmer ou abréger vos tourments.
C'est pour cela, je le répète, qu'il m'a toujours semblé que se distraire de sa douleur, au lieu de l'affronter bien résolument, c'est recommencer chaque jour cette cruelle initiation à la soulTrance, au lieu de l'épuiser par son propre excès.
l'ROJETS. ■''
On coiici'\rn doiu' que, dans la dispusilioi d'esprit où je me trouvais, ce voyaye aveiitureusement entrepris devait quelquefois me sembler pénible.
\ous avions niarcbê toute la nuit. Xous nous trouvions éloignés de quarante lieues de Paris. Falmouth s'éveilla bientôt, nie serra la main et me dit : u La nuit porte conseil. » Maintenant je réilécbis qu'après tout, mon projet peut vous sembler fort stupide. Aussi , je veux vous dire mon secret pendant que nous sommes encore assez près de Paris, pour que vous y puissiez être de retour cette nuit, si ce que j'ai à vous proposer ne vous convient pas.
— Voyons... dites-moi ce projet mystérieux.
— Le voici donc, — reprit Falmouth. — Connaissez-vous le club des yacbls?
— Oui... et vous en êtes, je crois, un des membres.
— Eb bien! comme tel je possède une cbarmanle goidette maintenant mouillée aux iles d'Hyères, près Marseille. Cette goélette est armée de huit caronadcs et montée de quarante hommes d'équipage.
— C'est donc une véritable campagne de mer que vous me proposez?
— A |)eu près; mais vous saurez d'abord
AU! m r;
«jU(» l'rfjuipajje (le mon jaclil, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse, me sont dévoués jusqu'à la potence inclusivement.
— Je le crois sans peine.
— \ous saurez de plus (jue mon yacht, qui s'appelle la Gazelle, est di^jnc de son nom; il ne marche pas , il bondit sur les eaux. Trois lois, au\ courses de l'Ile deWijjhl, il a battu le brick de lord Varborou<{, notre président , et a gagné le prix du jacht-club; en un mot, il n'y a pas un navire de guerre de la marine royale de France ou d'Angleterre que mon yacht ne puisse dislancer aussi facilement qu'un cheval de course distancerait un cheval de charrette.
— Je sais que presque tous ces bâtiments de plaisance de votre aristocratie marchent comme des poissons; mais encore?
— La vie maintenant vous semble fade et monotone, n'est-ce pas? Eh bien! voulex-vous lui donner quelque peu de saveur?
— Sans doute.
— Mais d'abord, — me dit Falmouth de son air gravement moqueur, — je dois vous déclarer sur l'honneur que je ne suis pas le moins du monde pliilhellène... car j'ai au contraire un penchant et une prédilection très-marqués pour les Turcs...
PROJETS. <t
— Comiiieut ? — luidis-jc avec ctoniicmont ;
— et quel rapport y a-t-il entre notre voyage et les Turcs ou les pliilhellènes?
— Lu rapport tout simple : je veux vous proposer d'aller en Grèce.
— Pour faire?
— Avcz-vous entendu parler de (lauaris ?
— nie dit Falnioulh.
— De cet intrépide corsaire qui a déjà incendié, avec ses brûlots, tant de vaisseauv turcs? Certainement.
— Eh bien! est-ce que vous n'avez jamais été tenté d'aller voir cela?
— Mais d'aller voir quoi?
— D'aller voir Canaris incendier un vaisseau turc? — me dit Falmouth de l'air du monde le plus indifférent, et comme s'il eut été question d'assister à une course ou de visiter une manufacture.
- — Je vous avoue, — lui dis-je en ne pouvant m'empécher de sourire, — que je n'ai jamais eu, jusqu'à présent, celte curiosi(é-là.
— C'est étonnant, — re()rit l-'almouth; — moi, depuis six mois, je ne rêve que de ('anaris et de son brûlot... et je n'ai fiiit venir mon yacht de l'île de \\ hi;{t à MarseiHe que dans r intention de me passer cette fantaisie; de
lu \ui 111 u.
sorlc qui', si vous ^ roiisiMilc/ , nous purtirons de Marseille j)our Malte à bord de ma ^^ocletle; une fois arrivés à Malte, je me charj^e d'obtenir du gouverneur, lord Ponsonby, T autorisation de servir, avec mon yacbt, comme auxiliaire des Grecs, quoique je ne sois pas philhcl- Iène,jevous le répète, et d'aller augnicnter l'escadrille de lord Cochrane. Or, si vous le vouliez, pendant quelques mois, nous nirnerions ainsi à bord une vie qui tiendrait un peu de la vie des cbevalieis errants ou... des pirates; jious trouverions là des dangers, des combats, des tempêtes; que sait- on? enfin, toutes sortes de cboses neuves et un peu aventureuses qui nous sortiraient de cette vie mondaine qui nous pèse , et nous aurions peut-être le bonbeur de voir réaliser mon idée fixe, c'est-à-dire de voir Canaris brûler un vaisseau turc, car je ne mourrai content que lorsque j'aurai vu cela; qu'en dites-vous?
Tout en trouvant singulier le goût de Falmoutli pour r expérimentation des brûlots , je ne vis aucune objection sérieuse à sa proposition. Je ne connaissais pas l'Orient ; bien souvent ma pensée s'était égarée avec amour sous son beau ciel. Celte vie paresseuse et sensuelle m'avait toujours séduit; et puis, quoiqu'ayant
PROJKTS 11
di'jà Ijeaucoup voyagé, je n'avais; pas idée de ce (jur pouvait Hvv mit' navigation un peu sérieuse, et j'éprouvais une sorte de curiosité de savoir comment j'envisagerais quelque grand danger.
A part même les risques qu'on pouvait courir en s' associant à une des expéditions de C.anaris, je savais que depuis l'insurrection grecque l'Archipel était infesté de pirates, soit turcs, soit renégats, soit algériens, et qu'un bâtiment aussi faible que celui de Falmouth avait d'assez nombreuses chances d'être attaqué. Somme toute, l'ensemble de cette proposition ne me déplut pas; et je répondis, après un assez long silence, dont Falmouth semblait attendre l'issue avec impatience : a Ouoiqu'à ma grande honte la curiosité de voir Canaris brûler un vaisseau turc ne soit pas positivenienl ce qui me décide, j'adhère c anplétcment à votre projet, et vous pouvez me regarder comme un des passagers de votre goélette.
— \ous voilà donc réunis plus longtemps! — me dit Falmouth. — Tant mieux, car j'ai h vous délivrer de bien des préjugés.
Je le regardai avec étonnement , je le priai de s'e\|)liquer ; il éluda.
]jr but de noire Mavi;Nilion ni'rété, il lui
coiuciiu que nous parlinons (1rs ik'S d'Hyi'rcs pour Malte aussitôt notre arrivée à Marseille.
Peu à peu la vue des objets extérieurs, le mouvement du voyage calmèrent ou plutôt engourdirent mes souffrances ; mais c'était avec inquiétude que je me laissais aller à cette sorte de bien-être passager ; je savais que mes rbagrins reviendraient bientôt plus vifs. Ce sommeil bienfaisant devait avoir un cruel réveil. Il faut dire aussi que Falmouth se montrait de la cordialité la plus affectueuse, de l'enjouement le plus aimable, du caractère le plus égal.
Sa conversation et son esprit me plaisaient d'ailleurs beaucoup ; j'avais sincèrement apprécié sa délicatesse et son obligeance gracieuses lors de ses relations avec le mari d'Hélène.
Malgré ma froideur apparente et mes continuels sarcasmes contre l'amitié, — ce sentiment que je prétendais m'ètre si indifférent, — je me sentais quelquefois attiré vers Falmoutb par une vive sympa tliie.
Alors, je le répète, ce voyage m' apparaissait sous un aspect charmant ; au lieu de le regarder comme une distraction fâcheuse et importune, je faisais des rêves d'or en songeant à tout ce qu'il pouvait avoir d'agréable, si je