‹ Arthur (volume 4)Chapitre 3 sur 58 · PROJETS · texte numérisé non relu

PROJETS

voyais, si jo rniroiilrais dans Falnioutli \u\ ami tendre et dé\ oiié.

C'étaient les longues et intimes causeries de la traversée, heures si favorables aux épancheraents et aux confidences; c'étaient des courses, des fatigues, des périls même à partager en frères, à travers des pays inconnus... confidences, courses, fatigues, périls, qu'il serait si bon de nous rappeler plus tard en nous disant : • — Vous souvenez-vous?... — Douces paroles, doux écho du passé qui fait tressaillir le cœur... Sans doute, me disais-je, la satiété des plaisirs est mauvaise, mais du moins heureusement blasés sont ceux-là qui , rassasiés de toutes les délicatesses de l'existence la plus raffinée, ont le valeureux caprice d'aller retremper leur àme au feu du brûlot de Canaris.

Interprété de la sorte , ce voyage n'était-il pas noble et grand? n'y avait-il pas quelque chose de touchant, de chevaleresque, dans cette communauté de dangers si fraternellement partagés ?

Lorsque je me laissais naïvement aller à ces impressions, leur bienfaisante influence amollissait mon âme douloureusement tendue; un baume précieux se répandait sur mes blessures, je me sentais meilleur; je déplorais encore tris-

IriiU'ul lo passt' , mais je uv le haïssais |)lus, vi la foi t{i'ni'reus(' (|ii('j avais ni moi jxmr l'avriiir raliiiail ramcrliimc de im-s ri'jjrcls.

Eiiliii, pondant los puiTS t*l icligiciist's aspilalioiis (If mon cœur vers une amiliê consolante, je iic. saurais iVivv le bonheur qui me transportait; ainsi que IHeu embrasse d'un seul lejjard tous les àf^es de réternilé, au soudain rayonnement de ma jeune espérance, il me semblait décou\riL' tout à coup l'horizon de la félicité que je rév ais, mille ravissements nouveaux, mille joies enchanteresses; à ces mots iiH ûWi/, je sentais s'éveiller eu moi les instincts les plus nobles, l'enthousiasme le plus généreux. J'étais alors sans doute bien digne d'inspirer cl de partager ce sentiment si grand et si magnifique, car j'en ressentais toutes les sympathies, j'en comprenais tous les religieux devoirs, et j'en éprouvais tous les bonheurs!

Mais , hélas î cette extase durait peu , et de celte sphère radieuse je retombais souvent dans le noir abime du doute le plus détestable, du scepticisme le plus humiliant.

Ma défuluce de moi et ma crainte d'être dupe des sentimenls que j'éprouvais s'exaltaient jusqu'à la raonomanie la plus ombrageuse.

PROJF-TS. I.,

Au lion do rroiiT Falnioutli attire'' vers rnoi par une sympathie égale à celle que je ressentais pour lui, je cherchais à pénétrer quel intérêt il pouvait avoir eu à m' offrir de raccompagner. Je savais sa fortune si énorme que je ne pouvais voir dans son offre le désir de diminuer de moitié les frais du voyage qu'il voulait faire en me proposant de» T entreprendre avec lui... Néanmoins, en songeant aux contradictions si extrêmes et si inexplicables de la nature humaine et à la plus que modeste simplicité que Falmouth affectait parfois , je ne regardais pas cette misérable arrière -pensée comme absolument inadmissible.

Sans renoncer à cette honteuse supposition , je vis encore dans sa proposition l'insouciance dédaigneuse d'un homme blasé, qui prendrait au hasard et indifféremment le bras du premier venu pour faire une longue promenade, pourvu que ce premier venu suivit la même direction que lui...

Telles étaient les arrière-pensées qui venaient bien souvent malgré moi flétrir un avenir que ([uelquefois je rêvais si beau!

— 0 mon père! mon père!... bien fatal est h' terrible dnn rpie vous m'avez fait en m'ap-

Mi AIITHIK

prnianl à dcmlcrî... Wavv ainiuiT de f{iicrn',

je l';ii rcvrliic; mais je n'ai pu n\cn servir '

pour comhalUo; elle m'écrase sous son poids. 1

Refoulr, replié sur moi-mènic, je sens ma fai- '

blesse, ma misère, et je l'exagère encore. I

\'ous arrivâmes à Marseille et bientôt auv !

îles fl'Hyères sftns aucun événement remar- j quable.

CHAPITRK X\X.

Xous étant seulement arrêtés à Marseille pour changer de chevaux , nous arrivâmes bientôt aux îles d'Hyères. Le yacht de Falmouth se trouvait mouillé dans la baie de /^/Y//.ç-Por/, en rade de PorqueroUes.

La Gazelle était merveilleuse de luxe et d'élégance ; rien de plus joli, de plus coquet que ce petit navire. Toute sa capacité intérieure avait été réservée à l'habitation de Falmouth. Ce logement, fort commode, consistait en un

LE VACHT, 17

salon coniimui ot on deux cliambiTS à rouclicr, a^aiil cliaciine une salle de bains. A Tavanl étaient les cabines du capitaine et du lieutenant du yacht. Quarante matelots composaient l'équipage; ils portaient des vestes bleues à boutons armoriés aux armes de Falmouth ! une ceinture de laine rouge serrait leurs pantalons blancs, et un large ruban noir flottait à leur chapeau de paille.

Sur le pont de la goélette, d'une éblouissante propreté , on voyait huit cai'onades de bronze sur leurs affûts d'acajou soigneusement cirés; enfin quelques pierriers de cuivre, une salle d'armes symétriquement remplie de fusils, de pistolets, de sabres, de piques et de haches, complétaient l'armement de ce joli navire.

Le capitaine du yacht que Falmoutli me présenta, et qu'il appelait Williams, grand et robuste jeune homme de vingt-cinq ans environ, avait une figure douce et candide. Il était , — me dit Falmouth , — fils d'un de ses fermiers de Suffolk. — La plupart des marins de la goë- Iclte appartenaient aussi à ce comté, où le lord possédait de nombreuses propriétés riveraines de la mer. — Le lieutenant du yacht, fière cadet de Williams, s'appelait Geordy. Plus jeune (|ue lui de cinq nu six années, il lui ressemblai! nr. 0

18 ARTHIK.

evtrèmcmcnt : mémo apparence île lorce, de calme et de douceur.

Les rapports de ces deux jeunes olïîciers avec Falmouth étaient profondément respectueux : ils l'appelaient monseigneur (mylord) , et lui les tutoyait avec une familiarité bienveillante et presque paternelle.

Xous entrions dans les premiers jours du mois de juin ; le temps était magnifique ; le vent, assez vif et très-favorable à noire voyage, soufflait du nord. Après avoir consulté Williams sur l'opportunité du départ, Falmouth décida que nous mettrions à la voile le lendemain malin.

Pour faire route vers le sud , il nous fallait aller reconnaître les côtes occidentales de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, et relâcher à Malte ; puis, après avoir vu le gouverneur et pris dans cette île un pilote, nous devions nous élever au noiJ-est, et entrer dans l'Archipel r/rec, afm dt «ous rendre à Hydra, où Falmoullj espérait rencontrer Canaris.

La baie du Frais-Port, lieu de mouillage de la Gazelle, était située au sud de Porquerolles, cl seulement fréquentée par des bateaux de pèche ou quelques petits navires sardes, ni-

LE YACHT. in

rards ol catalans, qui faisaient le cabotage de ces cotes.

Lorsque nous arrivâmes sur celte rade , nous n y trouvâmes qu'un grand mystic sous le pavillon sarde qui était à l'ancre assez loin de la Gazelle.

La nuit venue, la lune parut dans tout son éblouissant éclat au milieu d'un ciel magnifiquement étoile; l'air était parfumé parla senteur des orangers des jardins d Hyères.

Falmouth me proposa une promenade sur la côte : nous partîmes. \ous suivions une rampe de rochers fort à pic , élevée de vingtcinq ou trente pieds au-dessus du rivage qu'elle contournait , et sur lequel venaient paisiblement mourir les lourdes lames méditerranéennes.

Du haut de cette sorte de terrasse naturelle nous découvrions au loin , devant nous , une mer immense , dont le sombre azur était sillonné par une zone de lumière argentée ; car la lune s'élevait toujours brillante et radieuse. A l'ouest on distinguait l'entrée de la baie du Frais-Port, où était mouillé le yacht, et à l'est la pointe montueuse du cap d'Armes, dont les falaises blanches se découpaient hardiment sur le bleu foncé du firmament.

il) .\ Kl Ml H

Ce lal)l<'aii calme «'l inajcsIiuMix nous Irappa; aucun l)ruil ne Iroublail le profond silence (Je la nuit; seulement, de temps à autre, nous entendions le nmrnii e i'aihle et nionolonc des flots endoiinis o i se déroulaient sur la «jrève.

J'étais tombé dans une prolonde rêverie , lorsque Falniouth me fil remarquer, à la clarté (le lu lune, le myslic dont on a parlé , qui s'avançait hors de la baie remorqué par sa chaloupe : quelques minul'.'s après il jeta l'ancre à rextrème pointe et en dehors du port, comme s'il eût voulu se tenir prêt à mettre à la voile au premier signal.

— \otrc yacht passera seul la nuit dans la haie, — me dit Falmouth, — car le mystic parait se disposer à partir.

■ — Entre nous, votre Gazelle n'aura guère à regretter cette compagnie, — lui dis-je, — car j'ai vu au jour ce hàtmient, et il est impossible de rencontrer un navire d'une plus sordide apparence : comparé à votre goélette, si élégante et si coquette, il a l'air d'un hideux mendiant auprès d'une jolie femme...

■ — Soit , — me dit Falmouth , — mais le mendiant doit avoir«de bonnes jambes, je vous en réponds. J'ai aussi remarqué ce bâtiment.

Page 1