CHAPITRE XLI
JOURS UE SOLFJL. — LA ROALAÏQUE.
J'entends des éclats de rire doux et argentins, et je vois paraître au-dessus des dernières marches de l'escalier, dont la projection les cache jusqu'aux épaules, les ligures folâtres de quelques-unes des esclaves que j'ai achetées.
KUes se haigiu'ut dans le fleuve.
Les unes, élevant leuis heaux bras au-dessus de leur tète, tordcMii leur longue et hi'une clu'icliire, et en loni pleuvoii- uiu' rosée de pei'lcs
rK|iii(l('s (|iii loulciil sur Icins seins cl sur leur dos nus , Irrnies et polis.
ïVaultes , se (enant enlacées, senihlenl s'avancer d'un pied limidc sur le sable du lac; car elles baissent la tète et paraissent craintives.
Ilien de plus délicieux que leur prolil pur et lin , (|iii , tout entier dans la demi-teinte , ressemble à de l'albàlre, et se détache sur le Tond himintiix de Tliorizon, comme la blancheur inale d'un camée sur sa couche transparente.
Leurs cheveux arrondis en bandeaux sont tressés très - bas derrière leur tète , et laissent voir une petite oreille, un col éléfj[ant et rond, où semblent commencer les lignes serpentines les plus suaves et les plus heureusement grecques.
Xon loin de ce groupe charmant , foulant le gazon fm et ras qui s'étend du côté du bois jusqu'aux rives du canal , vêtues du charmant costume de nie de Khios , Xoémi et Anathasia dansent la vomaiquc aux sons de la lyre albanaise de Daphné.
L'hémicycle de verdure dont j'ai parlé les défend des rayons du soleil de plus en plus obliques; de grands massifs de rosiers, de giroflées de Alahou, de lilas de Perse et de tubéreuses entourent cette salle de feuillage.
JOLRS DE SOLKIL. 13Ô
Ces corbeilles de fleurs sont à chaque instant butinées par des myriades de papillons aux plus vives couleurs : c'est Tulysse aux ailes d'un vert brillant à reflets glacés d'améthyste , le niarsyas d'un bleu cuivré, ou le danaé d'un brun de velours rayé de nacre.
Joyeuses tilles , comme elles dansent au son de la lyre de Daphné ! une de mes trois esclaves cVfUirément , ainsi que disait le renégat.
Daphné a été enlevée à Lesbos par les Turcs. Les nobles proportions de cette Lesbienne , son visage d'une beauté sévère, rappellent le type grandiose de la Vénus de Milo.
Elle est assise sur un banc de mous^e ; son teint est blanc-rosé ; ses yeux, ses sourcils, ses cheveux sont noirs comme l'ébène; un étroit bandeau, composé de petites pièces d'or, se courbe sur son front hardi et va s'attacher dans la natte épaisse qui réunit ses cheveux derrière sa tète.
Daphné, un peu courbée sur elle-même, velue dune tunique jaune-paille et d'une jupe blanche, ari'ondit avec grâce ses beaux bras nus juscju'à l'épaule, et joue de la lyre albaiHiise, (ju'elle appuie sur ses genoux, l ne de ses jambes, plus étendue (juc l'autre, laisse voir une cheville charmante chaussée d'un bas de
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soie losc-vil, tissr (l;ms l'ilc, et la canibruir (riiiic pelilc imilf fie inaioquin no'w brodé frai-;]en'.
Srion l'iiahiliulc des (iiTcs ninHenirs, Daplinr ihanlaiJ m s'acrompaîjnaiil, landis qiip les deux jciiiips filk's (jiii dansaient au son de sa lyr ivprtaienf son refrain à leur tour.
loici la tradurlion de ces paroles ; elles n'ont rien de bien remarquable , et cependant je tressaille à l'accent de langueur passionnée avec lequel j'entends Dapliné les cbanter : c'est , je crois, un jeune fiancé qui parle à sa tiancée.
u Je suis blessé par Ion amour, bêlas! Ab !
•' jeune fille ! jeune tille ! ton amour me con-
:> sume , tu m'as frappé au cœur. Laisse-moi
^ posséder tes cbarmes , et que les flammes
:3 dévorent la dot. 0 jeune fille ! je t'ai aimée
?5 de toute mon àme, et tu m'as abandonné
• comme un arbre fané. -
Xoémi et Anatbasia semblent mettre en action les paroles de cette clianson par leur pantomime expressive.
La danse de Xoémi la brune , qui remplit le rôle de l'amoureux, est virile et résolue , landis que les poses d' Anatbasia , la blonde fiancée , sont timides, suppliantes et cbastes, comme
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celles d'une jeune fille qui fuit ou qui redoute les caresses de son amant.
\oémi est grande et svelte.
Srs cheveux sont châtain - clair à reflets dorés, ses sourcils et ses cils sont Irès-épais et noirs comme du jais; elle a les yeux d'un gris d'iris.
Rien de plus voluptueux que l'expression de ces yeux démesurément grands , presque toujours nageant, si cela peut se dire, sous une flamme humide; son teint brun est peul-ètre un peu animé; ses lèvres moqueuses et sensuelles sont peut-être d'un incarnat un peu dur, tant sa pourpre vive et sanguine tranche sur fémaiî de ses dents ; son sourire, qui relève les coins de sa bouche fortement ombrée d'un duvet brun, a parfois quelque chose de trop passionné, de trop fougueux ; puis, par une singulière concordance, ses narines très-roses et Irès-dilalées semblent s'ouvrir davantage à chacun des mouvemenis (pii souK-vent son sein sousfélroit yellek ou corsage de soie cerise qui le cache à demi ; deux épaisses et longues tresses de cheveux nattées de ruban cerise s'éciiappenl d'un f'e/ de salin de même couleur (jui couvre le soumiet de sa léte , et tombent plus l)as (pie sa taille souple, l'onde , (pu* l'nni-
i.ii^li \uriirit.
pleur (les liaiiclics de Voêmi lail paiailrc plus fine (Miroir s<»iis sa jupe oianjjc. Kniiii, rien de plus agile, de plus neivcux, que ses petits pieds ehausséh' de mules de maroquin rouge brodé d'or.
Analliasia, au eontraiie, est de petite taille;; ses eliarniants cheveux blond-cendré , que je lui fais natter et descendre le long de ses joues Iraiches et roses comme celles d'un enfant, encadrent à ravir son front de neige; son teint est d'un éclat éblouissant, et ses doux yeu\ bleus sous leurs longues paupières semblent réfléchir tout l'azur du ciel d'Ionie.
Lorsque l'ardente Xoémi, chantant le rôle du fiancé au désespoir amoureux, s'approche d'elle d'un air suppliant et passionné, la petite bouche d'Anathasia, vermeille comme une cerise , devient tout à coup sérieuse et prend une candide et adorable expression de pudeur alarmée ; c'est presque avec effroi... que reculant à pas lents... elle joint ses mains charmantes, qu'on dirait du plus pur ivoire.
. Auathasia est toute vêtue de blanc... J'avais quelquefois rêvé une sylphide effleurant à peine le gazon du bout de ses pieds délicats. Telle est Anathasia, dont les mignonnes proportions sont de la plus exquise élégance
JOURS UK SOLEIL
Jamais la nature n'avait réuni sous mes yeux des richesses si variées.... .Ma fantaisie avait présidé à cet arrangement si complet, qui résumait pour ainsi dire les trésors de la création.
J'étais jeune, tout cela m'appartenait; ma vie était partagée entre les délices sensuelles et les ravissements de Tintelligence.
Quel autre bonheur pouvais-je rêver, que de vivre toujours dans ce pays enchanteur , dans l'oubli du passé , et dans l'espoir d'un avenir qui, pour moi, serait toujours tel; car durant ma vie entière l'or devait m' assurer la possession des biens souverains que j'avais sous les
yeux !
Je me trouve si profondément heureux, que je sens conmie un besoin ineiïable de rendre grâces à la puissance qui me prddigue tant de félicités
CHAIMIllK \IJI.
t:\\o\ wi.K.
Ile lie Kliios. ortubrt- 18...
Je reprends ce journal, inici rftiiipu depuis Irois mois.
Je l'ai laisse à la description du palais Carina et de ses habitants, description si exacte qu'elle ressemblait assez à l'inventaire d'un architecte ou d'un marchand d'esclaves.
Je consulte mon Ihcvmomètrc moral. Je me sens très-bien, l'esprit libre et léger.
Je crois rêver quand, relisant quelques pages d'un journal d'autrefois que j'ai apporté de France, je vois que j'ai été triste , ri'veiir et mélancolique.
Septembre vient de tinir; les pluies qui précèdent toujours ici l'équinoxe, commencent à refroidir l'atmosphère. Le vent d'ouest siffle dans les longues galeries du palais. J'ai quitté le rez-de-chaussée pour un logement plus clos et plus chaud.
Je SUIS abasourdi...