LK T)KP\RT
A l.ord de la f.«<j^.l.' iMcjina. octobit- 18...
C'en est fiiit, j'ai abandonné l'Ile.
Hier matin, du Pluvier est venu déjeuner avec moi.
Il avait l'ail- sinjjulièiemenl préoccupé.
— Ail çà, mon ciier, — m'a-t-il dit, — vous vivez ici absolument en pacha... e;i sybarite, en véritable odalisque... C'est charmant, ma parole d'honneur, je n'en reviens pas, ni la princesse non plus.
— Comment cela ?
— Parbleu ! elle et le prince l'ont des suppositions à perte de \ue, sur les raisons qui ont
LE DKP.ART. Ifi:,
pu VOUS engager' i'i mener la vie que vous menez ici. La princesse surtout paraît fort intriguée ; mais comme je n'en sais rien, je n'ai pu leur rien apprendre à ce sujet.
— Mon cher (lu Pluvier, dites-moi, avez-vous beaucoup vu M. et madame de Fersen pendant votre séjour à Constantinople ?
— Je les ai vus très-souvent, presque tous les jours; car l'ambassade russe était une des maisons les plus agréables de tout le quartier franc. On y jouait la comédie deux fois par semaine, et mes fonctions m'empécliaient de manquer la moindre répétition.
— Vos fonctions ?
— J'étais sous -souffleur.... notre premier secrétaire était naturellement premier souffleur.
— La liiérarcliie le voulait sans doute ainsi... Mais, à Constantinople, que disait-on de madame de Fersen ?
— Oh ! oh ! c'est une ïivi-c fennne, allez; une Jeanne d'Arc. File menait l'ambassade à la baguette; elle faisait tout. On dit même qu'elle correspondait directement avec le czar, et, j)éndant ce temps-là, cet excellent prince jouait les rôles de Potier. C'est qu'il y était parfait, dans les rôles de Potier !... Je bu ai vu jouer /f'\ Frh'rs ff'rnrc^t : c'était à crever de rire!
Hifi AHTIirH.
— Va madninc de Fcrscr] jonail-cllc aussi la comédie ?
— Du tout, (lu loul ; elle avait bien aulro chose à l'aire, ma foi ! Après cela, vous me croirez si vous voulez, mais on n'a jamais dit un mot... jamais un traître mot sur son compte.
— La politique l'absorbait entièrement sans doute ?
— Mlle ne pensait qu'à cela; ce qui nerempèchait pas d'être gaie, comme vous l'avez vue. .Mais, quant au co'ur... c'était un protocole sans sif][nalure.
— Vous êtes toujours inliniment spirituel, — dis-je à du Pluvier, qui souriait de sa plaisanterie, — Mais qui vous fait croire à l'insensibilité de madame de Fersen ?
— Parbleu ! les plaintes des gens qu'elle a repoussés : d'abord notre premier secrétaire, le souffleur en titre... \ illeblancbe !.,. Vous savez bien, Viileblanche ? Eli bien, il a perdu son temps comme les autres. El pourtant, si quelqu'un devait réussir, assurément c'était \illeblanclie.
— Qu'est-ce que c'est que Viileblanche ?
— Eh bien, c'est \ illeblancbe...' le beau \'illeblanche... Parbleu î vous connaissez bien \ illeblnnche, peut-éfre ?...
— Mais non, vous dis-je...
— Comment , vous ne connaissez pas le beau Villeblanchè ? un des espoirs de notre diplomatie ! un garçon rempli de moyens ! à qui les relations étrangères doivent l'invention des cachets volants cire-sur-cire, dits à la \'illeblanclie... Ah çâ ! comment se fait-il que vous ne le connaissiez pas ?
— Que voulez-vous ! il y a des ignorances comme cela.
— Mais c'est surtout au congrès de \'érone que la fortune diplomatique de Villeblanchè s'est développée; car c'est là qu'il a rendu au gouvernement ce fameux service... que lui seul peut-être pouvait lui rendre.
— Mais je croyais que le grand homme que la France avait le bonheur d'avoir pour la représenter à ce congrès , pouvait seul revendiquer l'honneur des négociations.
— Qui ça? Chateaubriand?
— Oui... Chateaubriand.
— Je ne veux certainement pas rabaisser la gloire de Chateaubriand; mais s'il a pensé... \'illeblanche a agi , et Chateaubriand , avec tout son génie, n'aurait jamais pu faire ce qu'a fait \ iih'bhmche ; et, après tout, c'est aux
I6H \irriiiii.
artcs cl lion aux paroles qu'on doit jugei- les gons.
— Mais encore ?...
— Kn vérité, ji' ne comprends pas que vous ne saeliiez pas cela... ("est européen î Eh bien! sachez donc que htrs du conjurés, \'illel)hinche, chargé des dépèches h's phis importantes, est aUé d'abord de Vérone à Paris, et de Paris à Madrid, où il est resté une heure; puis do Madrid il est revenu à Pans afin de repartir tout de suite pour Saint-Pétersbourg. \ous croyez que c'est tout? Point... De Saint-Pétersbourg il revient à Vérone, d'où il repart à l'instant, comme l'éclair, pour Madrid en repassant par Paris... Ce n'est rien encore : de Madrid il revient pour la seconde fois à Vérone en passant par Paris, et enfin il retourne à Paris en pa.^sant par Vienne et par Berlin; et ça, toujours comme un éclair!... Voilà, mon cher... ce que c'est que le beau Villeblanche...
— Mais ça doit être un véritable livre c!e postes que les états de service de ce diplomatelà ? — lui dis-je.
— Et penser, — continua du Pluvier avec admiration, — et penser que Villeblanche ne s'est jamais arrêté dans chaque capitale que le
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tiniips nécossaire pour prendre et remettre ses dépêches!... et que pourtant, en descendant de voiture, il était toujours aussi charmant, aussi fraîchement hahillé que s'il eût sorti d'une hoite... c'est ce qu'aucun de nos collègues n'a pu comprendre encore, — ajouta du Pluvier d'un air mystérieux. — Car enfm, rester près de deux mois en voiture sans déhrider! — reprit-il, — c'est pour tout le monde horrihlement échauffant, harassant, tandis que ce satané Villeblanche a trouvé, malgré cela, le moyen d'être toujours frais et pomponné. C'est stupéfiant!!! Du reste, ça lui a fait horriblement d'ennemis; c'est-à-dire de jaloux, car on parle maintenant de le nommer ministre auprès d'une cour d'Allemagne...
— Je suis de votre avis; notre Chàteaul)riand , avec tout son génie, n'aurait jamais fait impunément tout ce chemin-là; mais heureusement pour notre diplomatie que les Villeblanche y sont nombreux. Ah çà, dites-moi, comment madame de Fersen est-elle restée insensible à tant de mérite?... Elle a craint sans doute... que par habitude le beau diplomate ne lui fit voir trop de chemin ?
(Je déclare que je ne me permis cette plaisanterie slu|)ide que j)ar un sentiment d'Iios-
no ARTIUR.
pitaliU' pout-rlro oxajjrrt'... (juo par ('(i^artl pour rinlelligcnro de mon hoir.)
.lo lïi? bien rérompcnsô do ce sacrifice aux (liou\ (lu foyer, car du Pluvier me témoijjna sa reconnaissance par des éclats de rire qui firent aboyer les chiens et glapir les perroquets. Quand il fut un peu calmé, il reprit :
— Oui, mon cher Arthur, madame de Fersen a résisté à \ illeblaïuhe et à toute la fleur des pois de la diplomatie étrangère de Gonslantinople. C'est assez vous dire, hélas! que sa vertu est hors de toute atteinte, — ajouta du Pluvier avec un prol'ond soupir.
— Pourquoi soupirez-vous ainsi?
— C'est que la v€rtu de madame de Fersen me rappelle toutes les colossales vertus contre lesquelles j'ai échoué depuis que je suis dans le monde... car c'est effrayant comme les femmes sont vertueuses ! — dit du Pluvier avec un air de profond découragement. — Et pourtant, — reprit-il, — à entendre certains médisants, il n'y aurait qu'à vouloir pour pouvoir.
— En admettant, — dis -je à du Pluvier pour le consoler un peu , — en admettant que ces gens-là ne soient pas des médisants, mais des indiscrets, ne vaut-il pas mieux savoir comme vous, lorsque vous vous occupez d'une
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femme, lui inspirer ramoui- Je plus exalltpour ses devoirs , la rendre lollc de son niai-i tel désaf{rêable qu'il soit , que de lui donner le coupable désir de troubler le repos de sa famille? Car enfin, mon cber, voire rôle est cent fois plus beau, plus flatteur que celui d'un séducteur, le bien étant beaucoup plus difficile à faire que le mal...
— Vous avez raison, c'est ce que je me dis souvent, — reprit du Pluvier, — c'est bien plus moral; mais je vous jure que c'est moi'tel iï la longue... Je suis entré dans la diplomatie, parce que je croyais que cette position faciliterait mes succès dans le monde. Eb bien ! pas du- tout.
■ — J'ai senti cela comme vous... Voyant avec effroi que les principes devenaient de plus en plus rif^oureux... et vouhnit d'ailleurs respecter les lois sociales, j'ai cberclié une nature plus [)rimilive , et je me suis établi ici , où on ne parle guère plus de certains principes et des lois sociales qu'à Otabiti.
— C'est à quoi je pensais, — me dil du Pluvier d'un air méditatif — Depuis que je vous ai vu si bien établi, il m'est venu une idée; je me suis dit... Voyons (piel est mon avenir-. Si je relourtie à Pniis, je ne n)'\ aniiiserai cerlai-
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iicmcnf pas plus (jiic jr iio m'y suis (h'jà amiisi'. Je suis lihrr roniiiu' l'air, (le rlior romlr ost tout seul comme un Ilohiiisoii dans son ilr. l n compa^inon est toujours afjréahie, nécessaire même... car enfin on peut tomber malade ; cli bien ! comme j'aime beaucouj) ce cher Arthur... prouvons-lui mon amitié : à l'œuvre on rcconnail l'artisan. Kh bien ! s'il est Robinson, soyons son \eiHlredi... Restons avec lui si\ mois, un an, dix ans; enlin tant (ju'il voudra demeurer dans son île , et vivons là, pardieu... comme une paire de sultans! Voilà, mon chei-, le fruit de mes réflexions de la nuit... Eh! eh! (pie dites-vous de cela? Vous voyez, la nuit porte conseil... Je me déclare votre Vendredi!!!
J'étais épouvanté, car je n'avais jamais réfléchi à une pareille occurrence.
Je fis néanmoins bonne contenance, et, pour ne pas irriter le désir de cet infernal fàcheuv par la contradiction , j'eus d'abord l'air d'être ravi de son projet, puis peu à peu je fis naître mille difficultés.
Mais du Pluvier détruisait mes objections avec la plus désespérante abnégation de luimême.
Si je lui représentais que le palais était immense, mais seulement habitable dans la partie
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(|ue j'occupais, — il lui êlail indilTcrenl de camper, il se conlcnlcrait d'un à peu près.
Si je lui parlais des descentes que pouvaient l'aire les Turcs , — il ne craignait rien avec moi, car il savail (|ue j'étais brave comme un lion.
Si j'exagérais les dépenses de cette maison (pi' il me demandait à partager, — il venait justement d'hériter d'un oncle de Saintonge qui lui laissait une fortune considérable.
Si, acculé, mis aux abois, je lui représentais que mon goût, que ma passion pour la solitude, étaient devenus une sorte de monomanie qui me faisait rester des jours , des mois entiers sans vouloir rencontrer personne, — il devait disparaître comme un sylphe ! quel sylphe!) et attendre que ma chagrine disposition d'esprit fût passée.
Si enfm, pour dernier argument, je lui disais presque brutalement qu'il me serait impossible, par des considéralions particulières, (h' lui donner asile au palais (Marina, — il devait facilement trouver (juehjue \illa dans les environs, étant bien déciilé , — me disait-il, — à vivre à la tui(pie, e( surtfuil à ne p.is me «initier.
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(À'L'i prenait un caraclÏTC de ,^ravilé Irêsalarniaiit.
Du IMiu ior, rnlèlé, opiniâtre comme tous les esprits étroits, pouvait s'obstiner dans son projet, et alors l'ile me devenait insupporlal)le.
Cette idée, jointe à la sinjjulièrc révolution que la vue de madame de Fersen avait opérée dans mon esprit, me fit son]n[er sérieusement à abandonner Kliios.
Peut-être, sans la singulière fantaisie de du Pluvier, aurais-je hésité à prendre celle détermination; pcul-élre aurais-je combattu ces velléités de rentrer dans la vie du monde.
Mais placé entre celle alternative : de partir pour la France avec madame de Fersen, que je trouvais charmante, ou de rester à Khios avec mes esclaves, qui m'étaient devenues odieuses, et de partager avec du Pluvier cette solitude ainsi déflorée de son premier prestige... je n'hésitai pas à quitter Tile.
J'ai toujours très-rapidement pris les décisions les plus graves.
Comme du Pluvier renouvelait ses instances, je lui dis que jusqu'alors je n'avais pas voulu lui confier la véritable raison de mon refus ; mais que, puisqu'il m'y forçait, j'étais obligé de
lui avouer (juc j'étais résolu de relounier en France,
— Quitter ce palais admirable!... ces femmes adoral)les!... qui allument votre pipe, qui vous versent à boire! qui vous dansent des pas comme à. F Opéra ! ! ! de vraies houris ! mais c'est impossible !
— Malheureusement, mon cher du Pluvier... il est de ces aveux qui coûtent à faire même a ses amis... mais un dérangement passager survenu dans ma fortune m'oblige à réformer tout ceci et à retourner en France pour y vivre un peu moins en sultan.
— Vraiment... vraiment... mon cher comte, — me dit du Pluvier d'un air réellement attendri, — vous ne sauriez croire combien je suis touché de ce que vous me dites Là... Mais qu'allez-vous donc faire de tout cet établissement ?
— Je vais donner la liberté aux femmes, aux oiseaux, aux chiens et aux nains, payer une indemnité au marquis Jusliniani, et vendre les nieul)les à Khios.
— Vous êtes bien décidé à cela? me dit du Pluvier.
— Très-décifh'..,
— Positivement décidé ?
— Oui, oui, ceni fois oui.
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— Alors, mon clici- Aillmr, vous ne nie vvjnorlicrc/ pas de prolilcr de vos déj)oiMlles?
— (^oinnuMit cola, que voulrz-vous flirr?
— \oici mon projet. La vio rpio vous nuMicz flans ce païadis (erreslre m'a lournê la tète. Voulez-vous me vendre lout ceci, palais, (('mmes, chiens, nains el perroquels ?
Je crus que du IMuvier plaisanlail , el je le regardai d'un air incrédule.
— Esl-ce marché fait ? \(»us j perdrez moins avec moi qu'avec tout autre, — reprit-il d'un iiir résolu. — Mais quel est le prix des esclaves et des meubles?
— Il est inutile que vous payiez les esclaves, car je ne vous les laisse qu'à la condition que vous me promettrez de les rendre à la liberté lorsque vous quitterez l'ile.
— Mais comment partirez-vous?
— Je crois facilement obtenir, à la recommandation de M. de Fersen, Tautorisaliou de passer à votre place sur la fré<]ale.
— Mais la frégate part ce matin.
— Que m'importe?... si vous êtes véritablement décidé, je partirai ce matin...
— Mais ic suis on ne peut plus décidé. Touchez là, mon cher Arthur; je vous demande
seulemciîl \q Iciiips de retourner à bord pour prendre mes bagages.
— C'est convenu..."
Et du Pluvier me quitta.
La résolution si subite que prit le petit bomme d'babiter Tile à ma place ne m'étonna que médiocrement. Du Pluvier était une de ces natures essentiellement imitatives qui, n'ayant aucune idée en propre, s'emparent étourdimeiit des idées d'autrui et s'en affublent, sans regarder si elles vont ou non à leur esprit. Semblable à ces gens qui mettent un costume, sans s'inquiéter qu'il soit fait ou non à leur taille, du Pluvier avait sans doute été frappé de l'excentricité de mon existence, et il croyait ètr(> fort original en la continuant.
Sans doute encore , les passagers de la frégate avaient du, en causant de cette étrangeté, louer, blâmer, ou exagérer la singulière disposition de caractère qui conduisait un bomme (lu monde à vivre ainsi de la sorte ; mais comme ils avaient prol)ai)l(>nient, malgré les louanges on le blànie, considéré cette résolulion comme- peu vulgaire, du Pluvier crut se mettre dans la nièine disposition de non-vulgarité en picjianl ma place. Peut-être enlin
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