‹ Arthur (volume 4)Chapitre 41 sur 58 · CHAPITRE \IA I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \IA I

Telles èlaiewt les impressions que nravait laissées mon séjour d'une année dans Tile (]<> Kliios; tels étaient les motifs de mon brusque départ pour la France , à bord de la l'régale russe VAlex'nia.

Ce fragment de mon jonrnal d'antrefois intercalé à sa place, je reprends mon récîl.

Je me trouve dans une disposition d'esprit parfaitement convenable pour Aiire cette narration, et en suivre tous les incidents, qu'ils soient tristes, gais, tendres ou dramatiques.

Les dernières et violentes émotions que j'ai ressenties depuis mon voyafiie d'Orient, juscpi'à ce moment où j'écris ces lignes, ont tellement usé mon ca?ur, je me trouve si insouciant de l'avenir et ihx passé , (jue je puis raconter ce nouvel épisode de ma vie avec le désintéresse-

jSi AHIIUR.

nionl le plus |)rnr()M(l, et coiiimc s'il ne s'aoissait pas âo moi.

La IcoluiT que je viens de faire tic ros pa<i[ps datées de Tilo de Kliios, éeriles en OrienI il y a trois ans, a encore an;]nicnlc mon indifférence pour ce qui me touche.

Ii0rs(juc le calme et la raison me reviennent, je me trouve si mobile, si inquiet, si fou, si fait pour le bonheur dont le destin m'a toujours comblé (parce qu'il savait sans doute que je n'en profiterais jamais), que je me ju,q[e avec une extrême et peut-être avec une injuste sévérité.

Du point de vue où j(> me suis placé, m' estimant peu, étant prévenu contre moi, dépourvu de tout orgueil, de tout amour-propre de moi à //^o/, j'exagère encore mes défauts, et mi)n caractère assez peu vaniteux m'empêche souvent d'évaluer à leur prix quelques actions vraiment généreuses dont je pourrais m'cnorgueillir.

Aussi, je crois que si ces pages étaient jamais connues (ce qui ne peut arriver, ear j'y mettrai bon ordre 1, elles donneraient une bien triste opinion de mon caractère.

Et pourtant lieauconp aurnienl-ils agi ainsi que j'ai agi?

L'ALEXIXA. isr,

Car enfin, si autrefois j'ai supposé à Hélène les plus odieuses arrière-pensées... n'ai-je pas dans mon désespoir tout tenté , tout fait pour réparer ma faute? \e lui avais-je pas, si elle eût accepté ma main, abandonné ma fortune? Et plus tard, lorsque j'ai su que Frank était pauvre, ne suis-je pas venu à son secours aussi délicatement que je l'ai pu?

Si j'ai été bien injustement cruel envers Marguerite, au moins je l'avais longtemps et courageusement défendue contre les calomnies du monde, et cela avant d'être connu d'elle.

Kt ce duel?... ce duel acharné qu'elle a tou-

jours ignoré?.

Si, égaré par un accès d'mcurable folie, j'ai outrageusement insulté Falniouth , ne lui avais -je pas sauvé la vie en risquant la mienne?

Sans doute le bien que j'ai fail n'enipéche |)as le mal (ju'on peut me reprocher; mais iTcst-il pas affreux de songer que ce qu'il ^ a

' Iri ((Uflqiies lijjnfs ('laieiit ratuicps dans le .lournol d'un hiconnu. \,f rrcit df ce duel iii! se Irouvnnt pas dans l'ipisode de madame de l'riiàficl , pt Aitliiir y faisant onrore une anlir .illusion Idis du coiiilnl lifs piinlfs CDiiIre le yacht , il esl |>riil)c'il)!i> <|ni> relie omission ii"^u]|f (l'un ouhli inudonlaiie ou ealcuto.

( \nl,- ,1,- r \nl. V.. S.

l.SG \ HT II m.

(Hi de uuh\c (i (le l)oii dans ma conduilo dispnlaîlra loujoiirs sons le flot (l'aiiicrltimc cl de liaiiic (|uo ma didiaiicc a soulevé!

Mais apri'S (oui, que m'importe mainlenaiil le passé î (^csl pour revoir le tal>leau de ma vie se dérouler à mes yeux que j'écris ces lignes; c'est pour raccourcir les longues heures de la solitude où je vii» à celte heure à Cerval, dans le triste et vieu\ château ])alernel, si longtemps ahandonné par moi.

Ce fut donc dans l'ignorance complète du sort de du Pluvier que nous ahandonnàmes l'iio de Khios.

Quoique nous entrassions dans l'équinoxe, la traversée, souvent retardée par des vents contraires, fut assez belle.

L'aspect des marins russes me parut tout autre que celui des marins anglais.

Quoique ceux-ci soient soumis aux duretés

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de la discipline militaire la plus despotique; quoique par habitude et par nature ils se montrent pleins de déférence et de respect pour les officiers appartenant à la liante aristocratie, officiers dont ils s'honorent surtout, ainsi que les nètjres se montrent plus fiers d'avoir pour maître nn blanc qu'un mulâtre, tout révèle en eux cet indomptable orgneil national, cette insolente fierté bretonne, qui rendent le matelot anglais un des meilleurs matelots du monde, parce qu'il est toujours poussé ou soutenu par le sentiment outré de sa propre valeur, par sa foi profonde dans la supériorité de son pays sur les autres nations maritimes.

Or, quelque iiîsensés qu'ils soient, le fanatisme ou la foi opèrent toujours des prodiges.

Les matelots russes témoignaient au contraire une obéissance passive presque religieuse, une résignation aveugle et un dévouement machinal à la volonté de leurs chefs, auxquels ils semblai<'nt presque reconnaître une nature supérieure à la leur. Aussi on sentait qu'un mol, qu'un sijjne de ces ofliciers pouvait élever la résignation cl \o dévouement intrépide des marins russes jusqu'à l'héroïsme de f ;il)né<)ation j)ersonn('lI('.

Siugulièi'c flifférence enli-e le «lénie de ces

s AHTHIR.

(I('u\ peuples ('( fchii <los l'iancais !... des Français, (jiielqiielois lijiomcusrmenl soumis, niais jamais i-cspcclucux ; ohéissani «[aiemont à dos supérieurs don! ils se mrxjueni, ou se faisan! admirablement luei- pour des eauses (pTils iusulteni.

Je fus amené à faiie ees différenls rapprochements en observant les habitudes calmes, presque claustrales, rpii résinaient h bord de la frégate russe, et qui , après quelques jours de navi'jation , eurent une réaction tiès-sin«>ulière sui' nous autres passajjers.

llien en effet de plus sinorulier que l'aspect de ce bâtiment : — c'était le silence au milieu de la solitude des mers.

A part les commandements (\c<^ officiers, on n'entendait jamais un mot.

Muet et attentif , l'équipaj^e ne répondait au\ ordres de ses chefs que par le bruit de la manœuvre qu'il exécutait avec une précision mécanique.

Au soleil couchant, l'aumônier lisait la prière; tous les marins s'agenouillaient pieusement , ])uis ils descendaient dans la batterie.

Mais toujours et partout un silence inexorable... SMls étaient battus de cordes pour une

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l'aule, jamais un cri ; s'ils se reposaient de leurs fatigues, jamais un clianl.

Le capitaine de la frégate et son lieulenaut, avec lesquels madame et AI. de Fersen vivaient ainsi que moi , étaient des hommes parfaitement bien élevés, étaient de fort bons marins , mais leur esprit n'avait rien de saillant.

M. de Fersen lisait presque conlinuellemeut une collection d'ouvrages dramatiques français.

\ous restions donc, nuidame de Fersen et moi, très-esseulés au milieu de cette petite colonie ; ni les choses, ni les hommes, ni les événements ne devaient nous distraire de ihjs préoccupations individuelles.

Au milieu de ce calme profond, de cet isolement, de ce silence, les moindres iantaisies de la pensée devaient donc* fortement s'empreindre sur la trame unie d'une vie si simple; en un mot, el si cela peut se dire, jamais toile ne fut plus également j)réparée pour recevoir les inspii'ations (hi peintre, quei(pu> variées, quelque i)izarres (prelles fussent.

A midi, nous nous rassemblions pour déjeunei-, |)uis venait unv pi-onuMiade sur le pont; eusuite M. de lÙTsen retournait à la leclure de ses ciicrs vaudevilles, et les officiers à leurs ohsei'vatiotis n;ui(iqin\<.

M.ulainc (le lù-rsci: se Iciiail liahiliit-llciiiciit flans la jjalrrio de la rrt'jjalr ; j<" raiisais (loinainsi cIkujik^ j'""' îi\ rr cWo sans ('•Ire presque jainais iiitiMTonipu, clopiiis driw iicurrs jusfjiraii iiioiiKMil où elle- allai! l'aiio, pour diiirr, uiicloi- Irltc toujours iVaiclir vl rhannauto.

ApiTS (liner, quand le (rnips lo pt inirllait , ou servait le caCé sur le pont. On y faisait ensuite une nouvelle promenade; puis, sur les neuf heures, nous nous léunissions de nouveau dans la j'jilerie.

Madame de Fersen, excellente musicienne, se mettait souvent au piano à la grande joie du prince, qui la suppliait de lui accompagner quelques airs de vaudeville qu'il ("redonnait vérilahlement à merveille.

D'autres fois, un des officiers de la frégate, qui avait une fort jolie voix, nous chantait des chansonsnationales très-naïves cl très-agréables.

La musique et la conversation à laquelle AI. de Fersen prenait alors part, et qu'il animait par une gaieté de très-bon goût, r.ous conduisaient jusqu'à onze heures; on servait le ilié, et chacun se retirait quand bon lui semblait.

On le voit, à part V étendue des promenades, nous menions la vie de chàtiau la plus intime cl In |)lus concentrée.

LALEXIX.A. Il

Le troisiniie jour drpuis iioli'c déparl de Kliios, siir\inl un sinj^ulier incident très-puéril en apparence, mais qui eut... mais qui devait avoir une bien étrange influence sur ma destinée...

Madame de Fersen avait une petite lîlle de six ans iîommée Irène, pour laquelle elle tcmoijpiait un amour qui semblait aller jusqu'à r idolâtrie.

Il était impossible de rêver quelque chose de plus accompli, de plus idéal que cette enfant.

Elle était d'une beauté sérieuse et «rave; i)ien des mères, je le crois, eussent préféré pour leur nile une fij^ure plus enfantine et plus riante; car, je l'avoue, je. ne pouvais moi-même quelquefois échapper à un ressentiment de fiistesse, en conlenq)hinl cet achjrablc visa^re, qui exprimait une méhinc lie .indéfinissable et incompréhensible pour un âge encore si tendre.

Le front dliène était vaste, saillant; son teint hardiment pâle, car ses joues fermes et muths annonçaient une santé florissante. Ses cheveux ehàtain-foncé, très-abondants, Irès-fins (>l (rèssoyeux, bouclaient naturellement autour de son col; ses yeux fort j]rands, d'un noir humide et velouté, avaient un regard d'une sigulière pioloiuleur, surtout lor.s(jue, p;n' celle faculté iia-

luit'llc aii\ ciilaiils, Irî'iie vous coiUcniplail longtemps rt lixeinciit, sans baisser les franges de ses longues paupières brunes.

Son nez était niinte et charmant, sa bouche petite, vermeiHe, et je dirais que sa lèvre inférieure un peu saiUanle était dédaigneuse.... si le dédain ne semblait pas incompatible avec cet âge. Enlin sa taille , ses mains et ses pieds étaient d'une perfection rare,

Irène, par une touchante superstition de sa mère, avait été vouée au blanc après une longue maladie; la simplicité presque religieuse de ce vêtement donnait un nouveau caractère à sa physionomie.

Je l'ai dit, c'était le troisième jour après notre départ de Khios.

Irène, qui jusqu'alors avait paru m'observer avec une sorte de défiance inquiète, et qui s'était peu à peu apprivoisée, vint résolument me dire avec une solennité enfantine :

— Regardez-moi , que je voie si je vous aimerai bien.

Puis après avoir attaché sur moi un de ces longs regards fixes et pénétrants dont j'ai parlé, et devant lequel, je l'avoue, je fus obligé de baisser la vue, Irène ajouta :

— Oui, je vous aimerai bien. — Puis, après

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