‹ Arthur (volume 5)Chapitre 5 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

Mais, au temps dont je; parle, il y avait encore quelques maisons bien-causantes , et l'hôtel de Pënâfiel était de ce petit nombre d'excentricités.

Madame de Pënâfiel, parmi tous ses travers, avait celui, non du blue-stocking (i), mais, ce qui est bien pis, celui de l'érudition , parlant d'ailleurs à merveille deux ou trois langues; ce qu'elle possédait des sciences les plus ardues était, disait-on, incroyable. Si ces renseignements m'eussent seulement été donnés par des savants de la force de M. de Cernay, je me serais permis de douter de toute leur exactitude ; mais le souvenir d'une circonstance bizarre vint me prouver cette singulière capacité de madame de Pënâfiel.

Ayant été assez heureux pour rencontrer à Londres le célèbre Thomas Toung, il m'avait parlé avec le plus grand enthousiasme du savoir extraordinaire d'une de mes compatriotes, très jeune femme du plus grand

(i) Bas-bleu, — prélenlions litléiairt-s.

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monde et de la plus jolie figure, qui, me ditil, «lui avait fait les éloges les mieux instruits » et les plus savamment circonstanciés, sur » sa fameuse théorie optic^ue des interférences , » mais l'avait vivement attaqué sur la va- » leur syllahique ou dissyllabique , qu'il pré- » tendait appliquer aux Hiérogljhes, au con- » traire du système de Champollion.»

Ce fait m'avait paru si singulier, et il acacquérait une si grande autorité par l'admiration du savant remarquable qui me le racontait, que j'en avais pris note sur mon journal de voyage^ Ce ne fut qu'à Paris , quelque temps après avoir vu et entendu nommer madame de Pënâfiel , que me rappelant confusément l'anecdote d'Arthur Young , je feuilletai mon mémento , et que j'y trouvai en effet ces détails et le nom de la marquise.

Encore une fois, tout ce que je savais de madame de Pënâfiel : ses bizarreries impérieuses, sa coquetterie si artistement et si continûment étudiée, disait-on, que de chacune de ses poses , elle savait toujours

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faire le plus charmant tableau , en se posant sans cosse « en délicieux portrait', » son humeur fantasque , ses connaissances scientifiques, prétcnlions toujours malséantes pour la femme qui les affiche; tout cela était loin de m'iniposcr.

Les femmes dont on parle beaucoup et très dilî'éremmentont rarement ce pouvoir; elles recherchent trop les spectateurs pour ne les pas craindre; une femme sérieuse, digne et calme, dont on ne dit et dont on ne sait rien, impose bien davantage.

Et puis, d'ailleurs, un homme d'un cara'?lère froid et réservé, s'il ne peut prétendre à de grands succès, sera toujours sûr d'être parfaitement au niveau de tout et de tous : les gens extrêmement agréables ou extrêmement ridicules étant les seuls qui se produisent absolument en dehors.

Je le répète, ce fut donc sans inquiétude, mais avec un sentiment prononcé de curiosité presque malveillante, que je me rendis à l'hôtel de Pënâfiei , un mercredi, en sortant de l'Opéra.

La tenue ordinaire de cette maison était véritablement princière. Dans le vestibule fort élevé, orné de statues et d'immenses bassins de marbre remplis de iîeurs, était une nombreuse livrée poudrée et velue d'habits bleus partout galonnés d'argent et à collets orange. Dans une vaste antichambre, ornée de très beaux tableaux et de magnifiques vases de Faënza aussi pleins de fleurs . était une autre livrée, mais orange, à collet bleu, et garnie sur toutes les tailles de passements de soie , brodée aux armes de Pënâfiel, Enfin , dans un salon d'attente se tenaient les valels de chambre, qui, au lieu d'être tristement vêtus de noir, portaient des habits français de velours épingle couleur d'azur et doublés de soie orange avec de larges boutons armoriés en émail.

Quand on m'annonça, il y avait chez madame de Pënâfiel cinq ou six femmes et deux ou trois hommes en prima-sera.

Madame de Pënâfiel était vêtue de noir à propos de je ne sais plus quel deuil de cour; ses beaux cheveux bruns étaient

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mêlés de jais; elle me sembla charmante et d'un éclat éblouissant. Je m'abusai sans doute, mais il me parut (ce qui peut-être me la fit trouver si jolie), il me parut que, tout en m'accueillant avec une politesse froide et cérémonieuse, elle avait imperceptiblement rougi sous son rouge.

Après quelques mots que je lui adressai , la conversation , que mon arrivée avait interrompue , recommença.

Il s'agissait d'une aventure passablement scandaleuse, où riionneur d'une femme et la vie de deux hommes étaient en jeu; le tout d'ailleurs exprimé dans les meilleurs termes, et avec une réserve de détails si diaphane et une réticence de j)articularités si transparente , que les noms propres eussent été moins significatifs.

Ainsi que cela arrive presque toujours, par un de ces à-projDos que le destin se réserve , au moment où chacun disait son mot , sa remarque ou sa médisance sur cette aventure, l'on annonça le mari et la femme desquels il s'agissait.

Cette entrée si conjugale , excusée, et expliquée d'ailleurs par un récent retour à Paris , qui exig^eait cette première visite faite de la sorte, n'étonna que médiocrement.

Pourtant quoique les personnes qui remplissaient ce salon fussent habituées à ces sortes à'impjomptiis , il régna néanmoins une seconde de profond silence assez embarrassé et non moins embarrassant; aussitôt madame de Pënâfiel. avec la plus naturelle et la plus jDarfaite aisance, afin de faire croire sans douteà une conversation commencée, et s'adressant à moi, ce qui me sembla fort étrange , me dit :

— Vous croyez donc , monsieur, que la partition de ce nouveau maestro annonce beaucoup d'avenir?

— Un talent plein de charme et de mélancoliejmadame, — repris jesans me déconcerter. — Non pas peut-être d'une très grande vigueur, mais sa musique est empreinte d'une suavité, d'une grâce inexprimables.

— Et quel est ce nouvel astre musical? — demanda avec une nuance de préten-

tion à madame de Pënâfiel la jeune femme qui venait d'entrer, et dont on venait de parler si légèrement.

— M. Bellini, madame... — lui répondisje en m'inclinant y afin d'éviter cette réponse à madame de Pënâfiel.

— Et le tilre de l'ojDéra, madame la marquise? — demanda le mari , de l'air du plus grand intérêt, et sans doute pour ne pas laisser épuiser si vite un tel sujet de conversation , chose en vérité assez rare.

— J'avais oublié de vous dire, madame, que le titre de ce nouvel opéra est la Norma , — me hàtai-je de répondre, en m'adressant à madame de Pënâfiel; — le sujet est, je crois , l'amour d'une prêtresse des Gaules.

Madame de Pënâfiel , saisissant aussitôt ce thème , le broda à ravir, et, après avoir démontré toutes les ressources d'un sujet si dramatique , elle saisit immédiatement l'occasion de faire de l'érudilion sur la religion des druides, sur les pierres celliques ; puis je pressentis qu'elle allait sans doute bientôt arriver, par une transition très naturelle,

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à la discussion sur la valeur syllahique des Hiéroglyphes , renouvelée d'Arlhur Young.

M'étant, par hasard, assez occupé de ces études, parce que mon père, grand ami du célèbre orientaliste , M. de Guignes , avait, dans sa retraite, long-temps médité ces problèmes alphabétiques, j'aurais pu faire singulièrement briller madame de Pënâfiel, et sans doute, à mes dépens; mais sa prétention me choqua, et je répondis bientôt à une attaque Hiéroglyphique , cette fois des plus directes, par l'aveu le plus net de ma profonde ignorance dans ces matières, dont la seule aridité m'épouvantait.

Cet aveu d'ignorance me parut soulager d'un poids énorme les autres hommes, car ils eussent rougi de rester en dehors d'une telle conversation , qui prouve toujours des connaissances au-delà d'une éducation ordinaire.

Je ne sais si madame de Pënâfiel fut piquée de ma réserve qui venait de lui faire perdre une si belle occasion de montrer son savoir, ou si elle crut mon ignorance alFec-

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tée; mais elle ne put dissimuler un mouvement de dépit; jDOurîant, avec un art et un lact infinis^ elle revint aux Druides, et passant des inscriptions celtiques au costume si pittoresque des prêtresses des Gaules , à leur robe traînante , au charmant effet que devait produire une coiffure de branches de houx dans des cheveux noirs ou blonds, elle fit 1res naturellement descendre la conversation des hauteurs scientifiques, où elle l'avait d'abord montée, jusqu'aux vulgarités de la toilette du jour, et l'entretien se généralisa.

J'avoue que ces différentes transitions furent ménagées très habilement par madame dePënâfiel, etque toute autre qu'une femme d'un esprit fait, abondant, adroit et rompu au monde, y eût échoué.

J'étais loin d'être étonné , car je ne m'attendais pas à trouver chez elle de la candeur et de l'inexpérience; aussi, déjà las de ce creux bavardage; et sentant bien que ce ne serait ni là , ni à cette heure , que je pourrais observer à mon aise ce caractère

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qu'on disait singulier, je me levais pour sortir inaperçu à la faveur d'une visite qui entrait, lorsque madame de Pënâfîel, près de qui j'étais, me dit , au moment où l'on apportait l'urne et les plateaux dans un autre petit salon : • — Monsieur, ne prendrez-vous pas une tasse de thé? — Je m'inclinai et je restai.

Il V' avait, ce soir-là, un grand bal chez un de ces étranges complaisants, qui, ?ous la condition expresse qu'on voudra bien leur permettre de rester dans leurs salons pour regarder les fêtes qu'ils donnent, prêtent à la bonne compagnie, qui accepte fort cavalièrement, leur hôtel, leurs gens et leur souper.

Presque toutes les visites de prima-sera de madame de Pënâfiel s'y rendaient; j'étais assez incertain de savoir si j'irais aussi, lorsque le plus heureux hasard voulut qu'on annonçât lord Falmoutîi.

Je ne l'avais pas revu depuis son départ si brusque pour aller parler à la Chambre des lords sur une question de l'Inde qui

lui semblait piquante. — Il y avait une si grande différence entre son esprit original et celui de la plupart des gens que je voyais habituellement, que je me décidai à rester plus long-temps que je n'avais d'abord voulu à l'hôtel de Pënâfiel.

Après le thé, nous nous trouvâmes donc seuls, madame de Pënâfiel, lord Falmoulh et moi; j'oubliais, inaperçu derrière le fauteuil de la marquise, dans un coin écarté du salon, un jeune étranger de distinction , le baron de Slroll, qui semblait très timide, et, par contenance, feuilletait depuis une demiheure le même album : le jeune baron était très rouge , avait les yeux fixes et serrait convulsivement son chapeau entre ses genoux; lord Falmoulh me le montrant, me dit tout bas, de son air gravement moqueur, ces mots si connus du visir Maréco au sultan Schaabaam , qui regarde des poissons rouges : — Soyez tranquille , il eu a là au moins pour une bonne heure.

Madame de Pënâfiel n'avait pas aperçu cet étranger, je le répète, placé derrière

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le très haut dossier de son fauteuil, près d'une table couverte d'albums; car elle faisait trop bien les honneurs de chez elle, pour l'avoir ainsi laissé esseulé.

Madame de Pënàfiel commença par adresser de très gracieux reproches à lord Falmouth sur ce qu'elle le rencontrait si peu. — A quoi il répondit modestement qu'il était par malheur si outrageusement bête et d'une niaiserie si terriblement communicative, que sur cent personnes avec lesquelles il voulait causer, une ou deux avaient à peine l'esprit assez robuste pour résister à la contagion de sa bêtise , et ne pas devenir aussi stupides que lui au bout d'un quart d'heure d'entretien; funeste influence, dont il se désespérait avec l'humilité la jdIus comique, se reprochant d'avoir ainsi fait un nombre infini de victimes , dont il citait les noms, comme preuves vivantes de la fatalité de son destin.

— Ah! madame la marquise: — disait-il en secouant la tête d'un air désolé^ — j'ai

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fait, comme vous voyez, Lien du mal par ma bêtise!

— Sans doute, et vous êtes surtout très blâmable de n'avoir fait le mal qu'à demi, puisque vos victimes ressuscitent en ennuyeux de toutessortes, — dit madame de Pcnâfiel; — et malheureusement l'espèce en est aussi varice qu'abondante et fâcheuse. C'est qu'en vérité, je ne sais rien de plus physiquement douloureux que la présence d'un ennuyeux, — reprit-elle ; — il y a dans la détestable influence qu'il vous fait subir malgré vous, quelque chose de pénible... de doublement attristant, comme serait le remords... d'une méchante action qu'on n'aurait pas faite.

— Moi , — dit lord Falmouth . — je vous demande grâce pour l'épouvantable sottise de ma triviale comparaison ; mais on n'est pas maître desesimpressions;ehbien, quand il m'arrive de subir un ennuyeux , j'éprouve absolument la même sensation que si j'entendais scier un bouchon; oui, c'est une espèce de grincement sourd, ébréclié,

inarticulé, monotone, qui me fait parfaitement comprendre la férocité de Tibère et de Néron... Ces tvrans-là avaient surtout dû être extrêmement ennuyés par leurs courtisans.

— Moi , j'avoue mon faible , — dis-je : — j'aime beaucoup... les ennuyeux. Oui, quand vous causez avec une personne spirituelle, ce n'est jamais sans regret que vous voyez arriver la fin de l'entretien... tandis que dans une conversation avec un ennuyeux... oh ! il y a un moment rare, unique, précieux, qui vous paie bien au-delà de ce qu'il a pu vous faire souffrir. C'est le moment... où la Providence vous l'ôte !...

— Le fait est, — dit lord Falmouth, — que, considérés comme discipline ou mortification , on en peut tirer parti... Mais n'importe, si on pouvait tous les anéantir d'un mot ! d'un seul mot... auriez-vous la philanthropie de le dire, madame la marquise?

— Les anéantir ? — dit madame de Pënâ-

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