II
/LKTHL'R.
fiel; — les anéantir tout-à-fait? physiquement ?
— Certes, pour les anéantir spirituellement. . . il n'y faudrait pas songer. . . Je parle de les anéantir bel et bien, e i chair, en os et en cravate, — dit lord Falmouth.
— Le fait est qu'ils ne sont guère que cela!... mais... le moyen serait violent... D'un autre côté, si, en disant un seul mot... C'est bien tentant 1 — reprit la marquise.
— Un seul mot,— lui dis-je ; — en prononçant, je suppose, votre nom, madame, comme on se sert d'un nom béni pour chasser le diable.
— Mais ce serait un épouvantable massacre,—dit-elle.
— Eh bien , madame, est-ce qu'il n'est pas reconnu, avéré , que l'ennui est de son côté massacrantl — dit lord Falmouth. — Ainsi pas de scrupule ; et après , vous verrez comme vous respirerez à votre aise; comme vous sentirez l'atmosphère raréfiée, dégagée de ces miasmes pesants qui provoquent des bâillements si douloureux;
comme vous irez partout librement et sans crainte!
— Allons, je crois que je dirais plus d'ennuyeux!— reprit la marquise; — car en vérité c'est une inquiétude perpétuelle; il faut toujours être à regarder où l'on met sa conversation , et c'est une préoccupation intolérable. Mais vous me faites songer avec ces folies à un très singulier conte que j'ai lu dernièrement dans un vieux livre allemand, et qui pourrait servir de pierre de touche ou de thermomètre à l'égoïsme humain, si chacun voulait répondre avec franchise à la question posée dans ce conte. Il s'agit tout uniment d'un pauvre étudiant de Leipsick, qui, en désespoir de cause, invoque le mauvais esprit ; il lui apparaît , et voici le singulier marché qu'il lui propose : — « Chaque vœu que tu feras sera satisfait , «mais à cette condition : c'est que tu pronon- » ceras tout haut ce mot : Sathaniel ; et à » chaque fois que tu prononceras ce mot, » un de tes semblables, un homme enfin^ y> mourra dans un pays lointain; tu n'assis-
» teras ni à son agonie ni à sa mort, et per- » sonne au monde que toi ne saura que la n réalisation d'un de tes désirs a coûté la vie » à un de tes pareils. — Et je pourrai choisir » le pays, la nation de ma victime? — dit » l'étudiant. — Certes — Touchez là , maî- » tre, marché fait, dit-il au démon. » — Or , ce fut aux dépens des Turcs, qui faisaient alors le siège de Bellegrade, que l'étudiaiil satisfit tous ses vœux, qui ne dépensèrent jDas plus de cinquante à soixante mille Turcs. — I.c conte est vulgaire , — reprit la marquise ; —mais je voudrais savoir si beaucoup d'humains, sûrs du secret, réïîisteraient à la tentation de prononcer le mot fatal , s'il s'agissait de réaliser ainsi un vœu bien ardemment désiré?
— C'est tout bonnement ce qu'on appelle, je crois, un homicide véniel, — dit lord Falmouth ; — et, quant à moi, — reprit-il , — si le désir en valait la peine, c'est-à-dire, s'il s'agissait de l'impossible... par exemple, d'avoir le bonheur d'être distingué par vous, madame la marquise, certes je ne
Piii:«A-S£R.A. 85
regarderais pas à l'existence de quelque obscur habitant... du Groenland par exemple, d'un Lapon, parce que c'est plus petit, et que le péché serait sans doute moins grand...
La marquise sourit en haussant les épaules, et me dit: — Et vous, monsieur, pensez-vous que le plus grand nombre hésiterait long-temps entre son désir et le mot fatal?
— Je crois qu'il y aurait si peu d'hésitation , madame , et même de la part de gens les plus honorables , comme on dit. que si dans notre âge d'or, le malin esprit proposait un tel marché, dans huit jours le monde deviendrait une solitude, et peut-être que vous-même, madame, vous, lord Falmouth et moi, nous serions immolés bientôt à un caprice d'un de nos amis intimes , qui , au lieu de se donner la peine d'aller penser jusqu'au Groenland, nous ferait la grâce de nous traiter en voisins.
— Mais , j'y songe , — dit lord Falmouth ;
— supposez qu'en effet les caprices et les désirs de l'humanité, à force de se satisfaire ainsi aux dépens d'elle-même, l'aient réduite de telle sorte qu'il ne reste plus que deux personnes sur un coin de terre : un homme qui aimerait passionnément une femme qui le détesterait? et que Satan, suivant son système, lui dise : ^ « Mon mar- » ché est toujours le même : prononce le » nom redouté^ elle t'aimera^ mais aussi elle fi mourra, et tu répoudras de sa mort;^^ — l'homme devra-t-il dire le mot fatal s'il est amoureux?
— Prononcer le nom serait prouver qu'on aime bien éperdument, — dis-je à lord Falmouth. *
— Oui , si l'on est croyant catholique , — reprit madame de Pënâfîel, — parce que l'amour serait alors acheté au prix des peines éternelles; sans cela, c'est de l'égoïsme féroce.
— Mais, madame, permettez-moi de vous faire observer que , puisqu'il s'agirait de
Satan , il est évident que tout se passerait entre catholiques.
— Monsieur a raison , — reprit lord Falmouth , et sa réflexion me rappelle l'exclamation d'espoir et de bonheur de ce malheureux naufragé qui, échappé de la noyade, s'écrie en voyant une potence dressée sur la terre où il aborde : « Dieu soit loué l je suis » au moins dans un pays civilisé ! » Mais , — ajouta lord Falmouth, sérieusement, n'estce pas à se désespérer, quand on songe qu'il y a , de nos jours , des gens assez heureusement, assez magnifiquement doués pour passer encore trois ou quatre heures tous les matins à chercher à voir le diable ! à faire des évocations et des invocations!... J'ai dernièrement trouvé un de ces bienheureuxlà, rue de la Barillerie... il est, je vous assure , pénétré de la conviction la plus profonde qu'il réussira un jour , et j'avoue que je lui ai envié de toute ma force cette occupation-là, d'autant plus qu'elle ne s'use pas. Or, un désir qui, soutenu par l'espoir, dure toute la vie sans être jamais satisfait , me
88 AUTHUK.
paraît singulièrement apj)rocher du bonheur.
— Mais voire grand poète, — dis je à lord Falmoulh, — Byron? n'a-t-il pas eu quelque temps, dit on , l'enfanliliage de s'occuper de ces folies ?
— Byron ! ! Ah ! ne parlez pas de cet homme , — s'écria la marquise avec une expression d'amertume et presque de haine.
— Ah 1 prenez garde, — me dit lord Falmoulh en souriant. — Sans y songer, vous venez, monsieur , d'évoquer vousmême, une diabolique figure, que madame la marquise va conjurer de toute la force de ses exorcismes , car elle le déteste.
Je fus fort étonné, car j'étais loin de m'altendre à trouver madame de Pënâfiel anti-byronnienne. — Tout ce qu'on racontait de son esprit fantasque et hardi me semblait au contraire fort en harmonie avec ce génie dédaigneux et paradoxal. — Je restai donc très attentif au reste de la conversation de madame de Pënâfiel , qui reprit avec un sourire amer :
— Byron ! Byron ! si cruel et si désespérant! cœur méchant et dur! Quand on songe pourtant que, par une inexplicable fatalité, tout espritjeune, et riche d'un trésor d'illusions inestimables, s'en va justement les prodiguer à ce démon méprisant et insatiable ! c'est a croire en vérité n la loi des conlraires.
— ^iais rien n'est plus évident que l'attraction des contraires, — dit lord lolmoulh. — Je vous le demande, le charmant papillon, par exemple, manque-t-il jamais, l'intellioent pelit être aérien qu'il est, dès qu'il voit quelque part une flamme bien vive et bien rôlissante , d'accourir tout de suite avec toutes ses grâces de fils de Zéphyre et d'Aurore , afin de s'y faire délicieusement griller ?
— Aussi, — reprit madame de Pënâfieî avec une sorte d'exaltation qui la rendit très belle, — je ne puis penser sans amertume à tant d'àmes nobles et confiantes, à jamais désespérées par le génie malfaisant de Byron ! Oh ! qu'il s'est bien peint dans
Manjredl Tenez : le château de Manfred, si sombre et si désolé, c'est en vérité sa poésie! c'est son terrible esprit! ! Sans défiance, vous entrez dans ce château, dont l'aspect sauvage et élevé vous a frappé; mais une fois entré , une fois sous le charme de son hôte impitoyable, les regrets sont vains, il vous dépouille sans merci de vos croyances les plus pures , les plus chéries ; et puis , quand la dernière vous est arrachée , quand la dernière étincelle de foi est éteinte en vous , le grand seigneur vous chasse avec un sourire insultant; et si vous lui demandez ce qu'il vous donne au moins, en échange de ces richesses de votre âme, ainsi à jamais perdues et profanées. ....
— Eh bien, madame? — dis-je en me permettant d'interrompre la marquise. — Le seigneur [Nlanfred, répond: «Je vous ai donné le doute... le doute!... la sagesse des sages.» — Mais, — ajoutai-je, curieux de voir si madame de Pënâfiel partageait mes adorations comme mes antipathies, — si vous
maudissez si fort Byron, madame, sa noble patrie ne vous offre-t-elle pas, si cela se peut dire , un antidote à ce poison si dangereux! Walter Scott? —
— Oh! — dit-elle en joignant les mains avec une grâce vraiment charmante et presque naïve , — que je suis heureuse , monsieur, de vous entendre parler ainsi!.. N'est-ce pas que le grand, le bon, le divin , l'adorable Scott est bien le cootre-poison de Byron? Aussi lorsque, l'âme toute meurtrie, vous fuyez avec désespoir le terrible château de Manfred, avec quelle reconnaissance vous vous trouvez dans la demeure riante et paisible de Scott, de ce vieillard si doux, si grave et si serein! Comme il vous accueille avec tendresse! comme sa pitié est touchante! comme il vous apaise, comme il vous console! comme il vous montre le monde sous un jour pur et radieux en exaltant tout ce qu'il y a de noble, de bon, de généreux dans le cœur humain! comme il vous élève enfin autant à vos propres yeux, que Byron vous a dégradé! et
O'- AKTHUR.
s'il lit' VOUS rend pas vos illusions à jamais perdues, chose, hélas! impossible, du moins n'est-ce pas qu'il berce et endort souvent voire douleur incurable, à ses récits bienfaisants?— Eh bien ! dites dites, monsieur, n'est-ce pas là une grande, une magnifique gloire, que la gloire de Walter Scott? Oucl est l'homme le plus véritablement grand et puissant? celui qui désespère ou celui qui console? Car hélas! monsieur , faire croire au mal est si facile:!! — ajouta la marquise avec une expression d'amertume navrante.
Quoique tout ceci, fort bien dit et pensé d'ailleurs, m'eût paru peut-être tro-p phrasé pour une conversation ; dans cet entretien de madame de Pënâfiel, ce ne fut pas ce qui me surprit davantage.
II est sans doute arrivé à tout le monde d'éprouver cette sensation inexplicable, d'où il résulte que, pendant au plus la durée d'une seconde, on croit avoir déjà positivement vu ou entendu ce qu'on voit et ce qu'on entend, bien qu'on ait la certitude
absolue de voir le site qu'on regarde, ou d'entendre la personne qui parle, pour la première fois; or ce que venait de dire madame de Pënàfiel à propos du génie deByron ou de Scott me fit ressentir une impression analogue. Cela était tellement selon ma pensée intime, et en semblait si parfaitement l'écho , que je demeurai d'abord presque stupéfait; puis réfléchissant bientôt qu'après tout, ce que madame de Pënàfiel venait de dire là n'était qu'une appréciation fort simple et fort naturelle de deux esprits opposés, je continuai très froidement, sans laisser pénétrer ce que j'avais éprouvé; car madame de Pënàfiel m'avait semblé véritablement très émue et très naturelle en parlant ainsi :
— Sans doute, madame, le génie de Byron est très désolant, et celui de Scott très consolant, et lun me semble aussi avoir un très grand avantage sur l'autre; mais ces désolations et ces consolations me paraissent un peu superflues à notre époque; car aujourd'hui on ne s'aftlige ni on ne se console de si peu.
— Comment cela? — me demanda madame de Pënàfiel.
— Mais il me semble, madame, que nous n'en sommes plus au temps des malheurs et des félicités imaginaires; on prend le sage parti de substituer le positif du bien-être matériel à toute l'idéalité rêveuse et folle de \^ passion; il y a donc de nombreuses probabilités pour qu'on se trouve beaucoup plus près du bonheur qu'on ne s'en est jamais trouvé! Car, même pour les plus complètement doués, il n'y a rien de plus impossible à réaliser que l'idéal; tandis qu'avec de la raison, chacun peut prétendre à s'arranger un petit bonheur matériel fort sortable.
— Ainsi , monsieur, — me dit madame de Pënàfiel avec impatience, — vous niez la passion? vous dites que de nos jours elle n'existe plus?
— Je me trompe, madame, il en est encore une, la seule qui reste, et celle-là a concentré en elle la violence de toutes les autres. L'influence de cette passion est
immense : c'est la seule enfin qui , bien exploitée, pourrait réagir de nos jours sur toute la société... sur les mœurs par exemple? Et bien que nous soyons, hélas! à mille lieues du laisser-aller si gracieux des grandes époques du plaisir et de la galanterie, la passion dont je vous parle, madame, pourrait presque changer chaque salon de Paris en une assemblée de quakers ou de bourgeois américains.
— Comment cela? — dit madame de Pënâfiel.
— En un mot, madame, voulez-vous voir la pruderie la plus sauvage régner dans tous les entretiens? voulez-vous entendre des invocations sans fin de la part des hommes (qui ne sont pas mariés bien entendu) en faveur de la sainteté du mariage et des devoirs des femmes ? voulez-vous , en un mot, voir réaliser l'utopie rêvée par les moralistes les plus sévères?
— C'est-à-dire pour moi , je voudrais bien voir cela, une fois par hasard... en passant , — s'écria lord Falmouth feignant
un air épouvanté; — mais voiià tout; je proteste... si cela doit durer plus long- temps!
— Mais le secret de cette passion , monsieur, — dit madame de Pënâfiei, — de cette passion qui peut opérer ces miracles, quel est-il?
— L'égoïsme ou la passion du hieii-être matériel, madame; passion qui se traduit par un mot très trivial et très significatif, Y argent.
— Et comment appliquerez-vous l'amour excessif de l'argent au développement non moins excessif de cette menaçante vertu dont vous faites un tableau si effrayant,, que je n'en suis pas encore bien remis? — dit lord Falmoulh.
— Ainsi qu'on fait dans votre pays, monsieur , en punissant d'une amende exorbitante toute infraction aux devoirs... Que voulez-vous? dans notre époque toute positive, on ne redoute plus guère que ce qui vous atteint dans votre vie de chaque jour, dans votre hieii-être ; et sous ce raj)porl \ amende appliquée au maintien des mœurs serait cerlai-
PRIMA-SERA. g-y
nement le plus puissant levier social de l'époque. Ainsi, par exemple, supposez un moraliste profond , inexorable, décidé à rompre brutalement avec les faiblesses que le mondeaccepte; unhommepassionnément épris du devoir .. ou, si vous l'aimez mieux, figurez-vous un homme très laid, très ennuyeux , et conséquemment très envieux de certaines fautes charmantes qu'il ne peut pas commettre, et décidé à les poursuivre à outrance; que cet acharné moraliste soit législateur par-dessus le marché, et qu'un jour il vienne faire à la Chambre le tableau le plus sombre de l'état des mœurs; enfin qu il demande et qu'il obtienne d'une majorité que, sans trop d'efforts d'imagination , vous supposez aussi composée de gens très laids et très ennuyeux; qu'il obtienne, dis -je, je ne sais d'après quels considérants, l'organisation d'une jjolice sociale destinée à surveiller, à dévoiler tout attentat aux mœurs privées, et qu'enfin on promulgue une loi qui punisse, je suppose, d'une amende de cinquante, mille francs ce H -7
AHTHI h.
tendre délit dont les tribunaux retentissent tous les jours; que cetie amende soit doublée en cas de récidive, et non pas, ainsi que chez vous, monsieur, offerie comme un dédommagement houleux pour l'oiFensé, qui conserverait ici tous les droits de venger son honneur ; mais employée, je suppose, à l'éducation des enfants trouvés... afin que le suiperflu alimente le nécessaire.
— Et vous croyez, monsieur, — s'écria la marquise, — que l'ignoble crainte de payer une somme d'argent considérable rendrait la majorité des hommes moins attentifs, moins empressés auprès des femmes ?
— Je le crois tellement, madame, que je puis vous tracer à merveille les deux aspects très diliérents d'un salon rempli des mêmes personnages la veille ou le lendemain du jour où une telle loi serait promulguée» La veille, vous verriez les hommes, comme toujours, souriants, épanouis, charmants, prenant leur voix la pins douce et la plus tendre, pour développer bien bas, avec une grâce indicible dans le regard et dans l'accent, les
PRLMA-SERA. 99
principes amoureux de cette logique banale ; « — Ce qui plaît est bien. — La vertu » est la discrétion. — On n'a pas consulté » voiie cœur quand on vous a donné votre » tyran. — // est des sentiments que la sjin- » pathie rend inévitables. — Votre âme clier- » che sa sœur,., son autre moitié... prenez » mon âme (ce morceau d ame dépareillé a des moustaches ou des favoris énormes).
» — Arrivé à un certain degré ^ V amour couï) pahle devient un devoir sacré ^ etc., etc. — » Car , je vous fais grâce, madame, d'une foule d'autres excellents raisonnements qui généralement ne trompent pas plus celles qui les admettent, que ceux qui les font. — Mais le lendemain de notre terrible loi, mais lorsqu'il s'agirait à'aniende, quelle différence! Comme, après tout , ces jolis paradoxes de la veille pourraient bien finir par une forte somme à débourser, et que cette somme réduirait d'autant ce luxe et ce bien-être, qui sont le nécessaire d'une vie essentiellement positive , dont l'amour n'est que le dernier superflu ; — vous ver-
riez les hommes, loiit-à~coup devenus sérieux, gourmés, clignes, s'efT'arouchant du moindre entretien avec une femme, s'ils se trouvent un peu trop écartés du cercle; entin, prudes et sauvages comme des pensionnaires devant leur supérieure ; vous les entendriez s'écrier tout-à-coup, pour qu'on les entende bien , et de leur voix la plus solennelle, de cette voix rogue qu'ils réservent pour parler politique , refuser des services, et, plus tard, gronder leurs femmes et leurs enfants : — <f- Après tout^ la société ne » vit que par les mœurs. — Il faut bien s'ar- » j'éter à quelque chose. — Jl est des devoirs » ([aun galant homme sait et doit respecter. » — fat eu une mère \ — Je serai pèî^e un jour. » — Un y a de véritables joies que dans la » satisfaction de la conscience ^ etc., etc. » — Car je vous fais encore grâce, madame, d'une foule d'autres formules plus ou moins morales, qui, dès qu'il s'agirait d'amende, pourraient très fidèlement et très brutalement se traduire par ceci : — « Mesdames , » vous e'ies sans doute on ne peut pas plus
PRTMA-SERA. 101
» charmantes ; mais j'aime beaucoup ausii » m.a loge à l'Opéra, mon ïiôtel ^ ma table ^ y> mon écurie, mon jeu, mon voyage aux eaux » ou en Italie tous les ans, mes tableaux, mes » objets d'art ; or , risquer un peu de tout cela » pour quelques moments d une félicité ...aussi » rare... qu'elle est enivrante... Non ! »
— C'est infâme, — dit la marquise; — sur cent hommes, il n'y en a pas un qui penserait ainsi!
— Permettez-moi, madame, d'être d'un avis absolument opposé : je crois , de nos jours, les hommes impitoyablement a Hachés au bien-être confortable et matériel , et pouvant, et sachant, et voulant lui sacrifier tout, et, bien plus que tout le reste, ce qu'on appelle une passion de cœur.
— Vous pensez cela? — me dit madame de Pënâfiel avec un étonnement profond. — Vous pensez cela? Et quel âge avez-vous donc , monsieur?
Cette question me parut si étrange , si peu convenable, et il était d'ailleurs si difficile d'y répondre sans être extrêmeniml
ridicule, que, m'inclinant respectueusement, je dis à tout hasard :
— Mon étoile m'a assez favorisé, madame la marquise , pour me faire naître la veille du jour de votre naissance...
Madame de Pënâfîel fit un mouvement de hauteur impatiente, et me dit d'un très grand air : — Je vous parle sérieusement, monsieur !
— Et c'est aussi très sérieusement, madame, que j'ai l'honneur de vous répondre; la question que vous avez daigné m'adresser m'est une preuve d'intérêt trop hautement flatteur, pour que je n'y réponde pas comme je dois.
— Mais comment savez-vous mon âge? — me demanda madame de Pënâfiel avec une sorte de curiosité très étonnée.
— D'ici à bien des années , madame , — lui dis-je en souriant , — ce secret ne devra pas vous inquiéter, et j'ose espérer vivre assez long-temps dans vos bonnes grâces, pour l'avoir oublié lorsqu'il devra l'être...
A ce moment, un éternument, d'autant
PRIMA-SKRA. lOO
plus sonore qu'il avait été puissamment comprimé, éclata dans la région du jeune étranger qui, selon la prédiction de lord Falmouth, n'avait pas cessé de feuilleter depuis une heure le même album, dans le plus profond silence, (^e bruit fît faire un bond de surprise à madame de Pënâfiel, qui détourna vivement la tête, et fut toute confuse d'apercevoir là M. de Stroll.
Mais elle lui fit des excuses si gracieuses sur l'oubli où elle avait paru le laisser, que le jeune baron trouva sa conduite toute naturelle, et parut même se savoir assez bon gré davoir élernué aussi fort.
11 était tard, je me retirai.
J'attendais ma voiture dans un des premiers salons, quand lord Falmouth et M. de StroII vinrent aussi demander leurs gens.
— Eh bien ! — me dit lord Falmouth,
— que pensez-vous de madame de Pënâfiel?
Soit fausse honte de sembler être déjà sous
le charme, soit dissimulation, je lui répon-
lo4 ARTHIR.
dis en souriani: — xMais madame de Pënaficl me semble avoir une extrême simplicilé de manières, un esjDrit candide et dénué de toutes prétentions, un naturel enchanteur, et dire enfin tout naïvement ce qu'elle pense.
— Eh bien ! sur ma parole, — me répondit lord Falmouth avec son ironie grave, — vous avez bien jugé, aussi vrai que nous sommes en plein midi, au milieu d'une épaisse forêt, à entendre le ramage des oiseaux. — Puis il ajouta sérieusement: — Ce qu'il y a d'infernal chez elle, c'est la fausseté. . Je suis sure qu'elle ne pense pas un mot de tout ce qu'elle nous a dit à propos de Byron et de Scott .. car elle a du cœur... comme cela, — ajouta-t-il en frappant du bout de sa canne la base d'un colossal vase du Japon plein de fleurs, situé près de lui,— ou bien encore, tenez, — dit-il en prenant dans le vase un beau camélia pourpre qu'il me montra, — elle ressemble encore à ceci : couleur et éclat, rien de plus ; pas plus d'âme que cette
PIUMA SI RA. 100
fleur n'a de parfum. Après tout, quand elle veut elle cause à ravir. Mais où il faut l'entendre, dit-on, c'est quand quoiqu'un sort de chez elle... comme elle le met en pièces ! Un de ces jours nous ferons celle partie-là; vous sortirez, je resterai, et je vous dirai ce qu'elle aura dit de vous , à charge de revanche...
A ce moment nos voilures avancèrent, lord Falmouth allait commencer sa nuit au salon ; — après avoir hésité un instant à l'y accompagner je rentrai chez moi.
Malgré le jugement de lord Falmouth, et ce que je lui avais dit moi-même sur madame de Pcnâfiel , je l'avais trouvée fort naturelle , et sa façon de voir sur Byron m'avait surtout beaucoup et profondément frappé ; car il m'avait semblé pénétrer sous ce langage, de sourds élans du cœur, quelques cris de douleur morale comprimées, qui me firent beaucoup réfléchir, parce qu'ils me parurent vrais, et absolument opposés au caractère qu'on prêtait à madame de Pënâfiel