‹ Arthur (volume 5)Chapitre 7 sur 21 · CHAPITRE DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIEME

Of9 bntits îïu morue et îic la Coquettfrir.

Il n'est souvent rien de plus difficile, pour ne pas dire impossible , que de défendre avec quelques succès dans le monde, une pauvre jeune femme qui a le malheur de se trouver non seulement très haut placée et par son nom et par sa fortune ^ mais encore d'avoir une figure charmante, un es-

prit remarquablement distingué, des talents, et une instruction très étendue.

Dès que l'insolente réunion de ces rares avantages a déchaîné le monde contre elle, ses actions les meilleures comme les plus indifférentes, ses qualités, sa grâce, tout lui est opposé avec un art d'une incroyable perfidie , et on ne se montre un peu bienveillant que pour ses défauts.

Rien de plus triste à observer que les effets contradictoires de ce dénigrement acharné; car si cette femme contre laquelle on s'flève avec une haine si unanime , a une maison hautement recherchée , on s'y presse , aucune avance ne coûte pour y être admis; lui reproche- 1 -on des légèretés? qu'importe, toutes les femmes la reçoivent et lui amènent leurs filles, sans doute pour leur enseigner de bonne heure cet édifiant oubli des outrages... qu'on a prodigués, et des calomnies... qu'on a répandues soimême.

Ces réflexions me viennent à propos de madame de Pënâfiel; car peu à peu je m'é-

tais habitué à la voir souvent, et bientôt presque chaque jour.

Ainsi que cela arrive d'ordinaire, je l'avais trouvée absolument autre qu'on ne la jugeait. — On la disait hautaine et impérieuse, je ne l'avais trouvée que digne; — ironique et méprisante, je ne l'avais jamais entendue adresser ses railleries ou ses dédains qu'à des sujets bas et misérables ; — méchante et haineuse, elle m'avait paru bonne et pitoyable ; — fantasque , bizarre et morose ; quelquefois seulement je l'avais vue triste.

Maintenant, cette différence si marquée entre ce que je voyais et ce que j'avais entendu dire, devait-elle être attribuée à la profonde dissimulation qu'on reprochait généralement à madame de Pënâfiel? Je ne le sais.

J'ignore si j'étais fort épris de madame de Pënâfiel, mais je ressentais pour elle, à mesure que je la connaissais plus intimement, un très vif intérêt, causé autant par son charme, par son esprit, par ses quali-

1 19. vininn.

lés, par la naïveté même clc certains défauts ([u'elle ne contrariait pas, que par l'acharnement avec lequel le monde l'attaquait sans cesse; acharnement contre lequel je m'étais souvent et très durement élevé.

Ce n'est pas sans quelque fierté que je me rappelle cette circonstance; rien n'élant plus ordinaire que cette lâcheté moutonnière avec laquelle on se joint aux médisants pour déchirer ses amis absents.

D'ailleurs , j'avais peu à jjeu déc ouvert la fausseté de mille bruits absurdes auxquels , du reste, j'avais ajouté foi tout des premiers.

Ainsi, lorsque je pus causer un peu confidemment avec madame de Pënâfîel, je lui avouai très franchement que sa présence à cette course fatale, où M. de Merteuil avait été tué 5 m'avait semblé au moins étrange.

D'un air fort étonnée , elle me demanda pourquoi.

Je lui dis que M. de Merteuil et M. de Senneterre étant fort de ses amis, en un mot, extrêmement de ses adorateurs

Mais sans me laisser le temps d'achever.

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elle s'était écriée que c'était une insigne fausseté; qu'elle recevait M, de Merteuil et M. de Senneterre ses jours habituels ; qu'elle ne les voyait presque jamais le matin ; qu'ignorant le danger de ce défi, elle était allée à cette course comme à toute autre . et que si elle n'était pas restée jusqu'à la fin, c'est qu'elle avait eu froid.

A cela je lui opposai le bruit, et conséquemment la conviction publique que voici : « Elle savait être aimée par MM. de Merteuil » et de Senneterre, ayant , par une coquette- » rie inexcusable, encouragé leurs soins ri- » vaux; elle se trouvait ainsi la première et «seule cause de ce défi meurtrier; aussi, » son départ insouciant avant la fin de la » lutte avait -il au moins autant scandalisé » que sa présence à cette course; enfin , le » soir, son apparition en grande loge à l'O- » péra avait semblé le comble de la séche- » resse de cœur et du dédain. »

Madame de Pënâfiel ne pouvait croire d'aussi misérables médisances ; quand je l'en eus convaincue, elle me parut douloureuseu. 8

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mont peinée, et me demanda comment il se faisait que des i;;ens du monde et sachant le monde, fussent assez sots ou assez aveuglés pour penser qu'une femme comme elle jouerait un tel rôle.

A cela, je lui répondis que la bonne c.mpagnie, avec une humilité toute chrétienne , se résignait toujours à oublier sa haute et rare expérience du monde, pour descendie jusqu'à la crédulité la plus stupide et la plus bourgeoise, dès qu'il s'agissait d'ajouter foi à une calomnie.

Puis je lui citai l'histoire d'Ismael. Elle me dit qu'elle avait en effet remarqué et assez admiré en artiste son costume rempli de caractère, et qu'un moment elle avait eu peur de voir ce malheureux homme renversé sous son cheval. — ^!ais quand j'en vins à ces autres propos, et conséquemmenf à <:ette autre conviction publique, « qu'elle «avait voulu se faire présenter Ismaël,» elle éclata d'un rire fou, et me raconta qu'elle avait dit à l'Opéra à M. de Cernay, qui en fut d'ailleurs fort piqué : — « Rien

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» n'est maintenant plus vulgaire que les

» Chasseurs et les Heiduques ; quand vous

» vous serez bien montré avec votre Lion,

» et que vous en aurez tiré tout le contraste

» possible, vous devriez me l'envoyer, je le

» ferais monter derrière ma voiture avec

» un valet de pied; ce serait fort original. »

— Eh bien , madame , lui dis-je en riant,

voici ces autres médisances, ou plutôt cette

autre conviction : « Pendant que MM. de

» Merteuil et de Senneterre risquaient

» pour vous plaire leur existence, indifte-

» rente à cette lutte téméraire, dont vous

w vous saviez l'objet, vous n'aviez d'admira-

» tion que pour ce Turc, admiration qui

)i avait éclaté par mille signes et mille trans-

» ports presque frénétiques; enfin le soir,

» paraissante l'Opéra , malgré la mort d'un

» de vos plus dévoués admirateurs, votre

» première pensée fut de prier M. de Cer-

» nay de vous présenter Ismaël. Mais

» pourtant, éclairée par les conseils de vos

» amis , et voulant fuir la passion profonde

» que ce sauvage étranger vous avait inspi-

1 l6 ARTHUR.

» rée, vous aviez pris le parti de vous aller » brusquement mettre à l'abri tout au fond » de la Bretagne. »

xMadame de Pënâfiel me demanda si ce n'était pas M. de Cernay qui faisait courir cos bruits si calomnieux et si mensongers. Comme je fâchais dëluder cette question, ])\çn que je n'eusse aucune espèce de raison dv ménager le comte, — elle parut réfléchir tiii instant et me dit :

« Confidence pour confidence. Monsieur >' de Cernay , après s'être assez long- temps ' occupé de moi, a fini par me faire une dé- » rlaralion. ... de mariage, qui n'a pas phis » été agréé(î que ne l'aurait été une déclara- » (ion d'amour; car. ne songeant pas à com- » mettre une faute, je ne pouvais sérieuse- >j ment penser à faire une sottise irréparable. » Mais comme IM. de Cernay n'avait pas plus » à se vanter de mon refus, que moi de ses » offres, le secret avait été jusques ici scru- » puleusementgardéentre nous deux; main- » tenant qu'il me calomnie, ce secret n'en est i> plus tin; faites-en ce que vous voudrez au

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» besoin j et cilez w(js sources^ comme disait » toujours mon vénérable ami Arthur Young. » Maintenant quant à ce voyage de Brelagne » si précipité, — avait ajouté madame de Pé- » nàfiel en riant beaucoup de ces ridicules » interprétations, — vousme rappelez que ce » soir-là , à l'Opéra, j'ai été bien brusque M envers cette pauvre Cornélie, ma demoiy selle de compagnie. Je lui avais dit que !(• » lendemain nous j)artions pour ma terre; w mais elle se mit à me faire mille objcc >j tions sur le temps, sur le froid, etc. , qui » finirent par m'impatienter beaucoup , » puisque je voyageais bien, moi. Or, ce )j n'était pas absolument pour fuir ce pau- » vre diable de Turc, que je partais ainsi, » mais pour aller tout simplement voir la w femme qui m'avait nourrie; elle élait à la » mort, et assurait que si elle me voyait ^ elle » reviendrait à la vie. Comme je suis très » attachée à cette excellente créature, j'y w suis allée; mais ce qu'il y a de très curieux, ); c'est qu'aujourd'hui elle se porte à mer- >; veille; aussi, n'ai-je pas vraiment eu le

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» cœur de regretter ce rude voyage en plein » hiver. »

A ce sujet , je fis beaucoup rire madame de Pënâfiel en lui disant combien j'avais moi-même profondément plaint sa femme de compagnie d'être exposée à sa tyrannie, etc., etc., en voyant la pauvre fille si chagrine à l'Opéra.

Je ne cite ces particularités , je 1 - répète , que comme type très vrai , je crois, de la plupart des bruits absurdes qui ont pourtant cours et créance absolue dans le monde, et dont la portée est souvent bien dangereuse.

Tant d'acharnement contre cette jeune femme m'intéressait donc vivement; d'ailleurs , plus je la voyais dans l'intimité , plus son caractère me semblait souvent inexplicable. Son esjjrit très agréable, singulièrement orné , bien que souvent paradoxal et d'un tour scientifique prétentieux ( c'était un de ses défauts) , avait rarement quelques saillies de gaieté cordiale, ou d'entraînement.

Quant à ce qui touchait les sentiments intimes, elle paraissait contrainte, oppressée , comme si quelque douloureux secret lui eût pesé; puis parfois c'étaient des traits de bonté et de commiséralion profondément sentie et raisonnée; bonté qui ne paraissait pas pour ainsi dire naturelle, instinctive, mais plutôt naître de la comparaison . ou du souvenir d'une £(rande infortune, comme si madame de Pënâfiel se fût dit : « J'ai tant souffert que je dois m'apiloyerl »

C'étaient enfin d'autres fois des explosions du mépris le plus acerbe, à propos des envieux et des méchants, qui éclataient en railleries mordantes, n'épargnaient personne, et avaient malheureusenn nt dû iui assurer beaucoup d'ennemis.

Une circonstance m'avait aiissi singulièrement frappé,c'est que, malgré ce qu'on dii^ait de sa légèreté , je n'avais vu chez madame de Pënâiiel aucun honjme sur un pivd d'intimité telle, qu'à cette époque on pût lui supposer, ostensiblement du moins., aucun intérêt de cœur.

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Si j'aimais madame de Pënâfiel, ce n'était donc pas de cet amour pur, jeune et passionné dont j'avais aimé Hélène ; c'était d'un sentiment où il entrait au moins autant d'affection que de curiosité , et , le dirai-je, de méfiance ; car si je blâmais les absurdes et calomnieuses visions du monde, je n'étais souvent ni beaucoup plus juste ni beaucoup moins sot.

Quoique je visse très assidûment madame de Pënâfiel depuis à peu près trois mois, je ne lui avais pas encore dit un mot de galanterie , autant par calcul que par défiance. Je l'avais trouvée trop essentiellement différente du portrait qu'on en faisait dans le monde, pour n'avoir pas, malgré moi , souvent songé à cette excessive fausseté dont on l'accusait.

Ainsi je voulais l'étudier davantage avant de me laisser entraîner au courant très incertain d'une liaison dont j'aurais redouté l'issue négative; car, je l'avoue, madame de Pënâfiel était on ne peut plus séduisante.

DES lU;i ITïi Di MO.NDL Wl DE LA COOL't TTEIUI^ I 2 l

Enire autres défauts, qui chez elle nie ravissaient, il y avait surtout sa coquetterie, qui était fort singulière.

Elle n'existait pas dans de fausses prévenances, dans un accueil aussi ilalteur que mensonger, aussi encourageant que trompeur ; non , son caractère était trop fier et trop justement dédaigneux pour quêter ou s'attirer ainsi des hommages.

Cette coquetterie était toute dans la grâce inexprimable que madame de Pënâliei voulait et savait donner à ses moindres mouvements, à ses poses les plus indifférentes en apparence. Sans doute cette grâce était calculée, raisonnée, si cela se peut dire ; mais l'habitude avait tellement harmonisé cet art enchanteur avec l'élégance native de ses manières, qu'il était impossible de regdrder quelque chose de pi us délicieux que madame de Pënâfiel.

D'ailleurs, en fait d'exquisitisme, le naturel seul ne peut supporter la comparaison avec la parure étudiée; autant dire que la fleur pâle et sauvage de l'églantier se peut

comparer à la rose pour l'abondance, l'éclat et le parfum.

Madame de Pënâfiel , quant à cela, d'une sincérité charmante, avouait qu'elle avait un plaisir extrême à s'habiller avec le goût le jdIus parfait , afin de se trouver jolie ; qu'elle aimait beaucoup à voir son attitude gracieuse réfléchie dans une glace; elle ne comprenait pas, enfin, qu'on rougît davantage de cultiver et d'orner sa beauté que son esprit; qu'on ne s'étudiât pa: autant à toujours prendre une pose élégante et choi sie, qu'à ne jamais parler sans finesse et sans atticisme.

Elle avouait encore qu'elle 86 plaisait à cette coquetterie beaucoup plus pour ellemême que pour les autres, qui , disait-elle dans ses jours de gaieté, ne la louaient jamais comme il fallait, tandis qu'elle, ne manquait pas 1g terme précis de la flatterie; aussi préférait-elle de beaucoup ses propres admirations et s'y tenait-elle.

On ne saurait croire en effet jusqu'à quel

point madame de Pënâfîel avait poussé cet art d'être charmante à voir.

Ainsi , jDeignant à ravir , elle avait une sorte de parloir, à la fois salon, bibliothèque et atelier, arrangé avec un goût parfait, et où elle se tenait de préférence. Or, selon son air, sa toilette ou sa physionomie du jour, au moyen de stores et d'anciens vitraux très habilement combinés, elle se trouvait plus ou moins éclairée, et cela avec la plus admirable, la plus poétique intelligence du coloris et des mille savantes ressources de l'ombre et delà lumière arlistement opposées.

Par exemple, lorsque madame de Pënâfîel était nerveuse et pâle, et que, toute vêtue de blanc, ses beaux cheveux bruns, brillant de reflets dorés , arrondis en bandeaux, elle était assise sous un demi-jour, qui, tombant d'assez haut , projetait de grandes ombres dans l'appartement, il fallait voir comme cette faible clarté, en s'épanouissant seulement sur son beau front, sur ses joues à peine rosées et sur son cou d'ivoire, laissait tout le reste de son visage dans un merveil-

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Jeux clair-obsc!ir ! Uicn enfin de plus délicieux à regarder que cette blanche et vaporeuse figure qui se dessinait, si doucement éclairée, sur un fond très sombre.

Puis encore , cette lumière avarement ménagée , qui brillait seulement eà et là comme par étincelles, sur la sculpture dorée d'un fauteuil, sur le pli moiré d'une étoffe, sur l'écaillé et îa nacre d'un meuble, ou qui éclatait en points scintillants sur la surlace arrondie des coupes de porcelaine remplies de fleurs; cette lumière ainsi distribuée donnait non seulement une apparence de tableau^ et de charmant tableau à cette figure d'une élégance si achevée, si exquise , mais encore à tous les accessoires qui l'entouraient.

J'avoue d'ailleurs une grande puérilité, c'est que celte manière de donner du jour à un appartement m'avait beaucoup plu . parce qu'elle était dans mes idées.

Une chose, à mon avis, des plus choquantes, était l'ignorance complète ou l'oubli déplorable des archilecles à ce sujet. —

Ainsi, sans tenir compte du style, de l'époque, et principalement s'il s'agit d'une femme, de son extérieur, du type de sa beauté, de sa physionomie, ils croient avoir tout fait, et parfaitement fait, lorsqu'ils l'ont aveuglée au moyen de deux ou trois fenêtres énormes, de dix pieds de haïUeur, d'où se répand de tous cotés une nappe de clarté éblouissante. Or, cette lumière si maladroitement prodiguée, se neutralise, se perd, ne met en relief ni tableaux, ni étoiles, ni sculptures, parce que, se projetant indifféremment sur tout, elle ne donne de valeur à rien.

En un mot, pour résumer ma pensée, il me semble qu'un appartement (non de réception, mais voué aux habitudes d'intimité) doit être éclairé avec la même étude , avec le même art , avec la même recherche qu'on mettrait à bien éclairer un tableau.

Qu'ainsi , beaucoup de choses doivent être sacrifiées dans l'ombre et dans la » emiteinte , afin de ménager des parties éclatantes.

126 AUTHUR.

Alors Tœil et la pensée se reposent avec plaisir, avec amour, avec une espèce de douce rêverie, de poétique contemplation sur cet agencement intérieur...

Sorte de tableau réel , en action , qu'on admirerait déjà, si on le voyait représenté sur une toile.

Mais il faut unecertaine élévation d'esprit, un certain instinct d'idéalité peut-être exagéré , pour se vouer à celte espèce de culte domestique, et y chercher des jouissances méditatives de chaque minute, qui échappent ou semblent incompréhensibles à beaucoup de gens.

Si j'insiste sur cette particularité, c'est que cette espèce de sympathie entre ce goût de madame de Pënâfiel et le mien, me frappa , et qu'il faisait encore valoir sa coquetterie de manières, que j'aimais à l'adoration.

A ce propos, je me souviens que je ne trouvais rien de plus sauvage (et je le disais hautement) que les cris furieux de tous

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les hommes de la connaissance de madame de Pënâfiel, au sujet de ce qu'ils appelaient son intolérable et détestable coquetterie. — « C'était, — disaient-ils avec un emportement w très curieux, — c'était de la part de madame » de Pënâfiel des prétentions exorbitantes ! » une espèce de pari avec elle-même d'être » toujours gracieuse et charmante ! Jamais » on ne pouvait la trouver chez elle que » mise à ravir; tout y était calculé, étudié, « depuis le jour faible et incertain qui l'é- » clairait quelquefois ; depuis la couleur de » la tenture, assortie à son teint, comme si » elle eût dû s'habiller avec cette tenture , » jusqu'à celle des fleurs naturelles posées » dans un vase, sur sa table à écrire, qui «étaient, le croirait-on, ô horreur!!! qui » étaient aussi assorties à la couleur de ses » cheveux , comme si elle eût dû se coiflèr » avec ces fleurs! Mais ce n était pas tout; » elle avait un pied d'enfant, les plus beaux » bras qu'on pût voir, et une main ravis- » santé. Eh bien! n'était-ce pas insuppor-

)) lahîo? On ne pouvait s'empêcher de re- 0 marquer, d'admirer ce pied, ce bras, cette » main, tant elle possédait d'habileté à met- » tre ces avantages en évidence. Encore une » fois c'était odieux , insupportable , scan- » daleux , etc. »

Or, tout cela fùt-il vrai, ou plutôt par cola même que tout cela était vrai , y avait-il quelque chose au monde de plus grotesque et de plus saugrenu que d'entendre des hommes, vêtus avec cette espèce de négligence, souvent sordide, acceptée je ne sais pourquoi de nos jours pour les visiles du malin, et qui allaient ainsi en Chenille (\ieille expression très justement imagée qui devrait revivre) passer une heure chez une femme, de les entendre, dis-je , se plaindre outrageusement de ce que celte femme les recevait, entourée de tout ce que le goût, l'art et l'élégance pouvaient ajouter à sa grâce naturelle ?

J'avoue qu'au contraire, je trouvais, moi , un plaisir extrême à jouir de toutes les déli-

cieuses coquetteries de madame de Pënàfiel, à contempler enfin, ne fut-ce mémo que comme un ravissant objet d'art, ce délicieux tableau vivant, quelquefois si animé, quelquefois si triste et si languissant.

J'oubliais de dire que parmi les plus violents détracteurs de madame de Pënàfiel , éidUexit^Xwsienv?, jeunes chi'étiens à.e ses amis.

Puisque ces mots sont venus à ma pensée , ils exigent quelques développements ; car lejeu/ie chrétien de salon , type à la fois prétentieux et grotesque , devant bientôt faire place à d'autres ridicules^ mérite d'être assez longuement décrit , afin que son souvenir exhilarant ne soit pas à tout jamais perdu.

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