LA LETTRE
Les trois mois qui suivirent nos aveux passèrent comme un songe. Ces instants furent certainement des plus beaux et des plus lieureux de ma rie ; tout avait paru s'harmoniser avec ce jeune et candide amour; la saison avait été magnifique , notre résidence était somptueuse et pittoresque ; tous les accessoires do notre vie étaient enfin remplis de luxe et d'élégance, sorte de poésie en action, toujours d'un prix inestimable ; cadre d'or qui ajoute encore à l'éclat des plus suaves peintures !
Au milieu du parc était un immense étang ; j'avais fait construire une large gondole garnie de tentes , de rideaux , de tapis , de moelleux coussins et d'une table à thé; aussi , bien souvent le soir, par de belles nuits, Hélène, sa mère, Sophie et moi, nous faisions de longues promenades sur ce petit lac. Au milieu s'élevait une ile touffue avec un paviHon de nuisique , et qiiehjuefois je faisais venir de la
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ville voisine, qui tenait jjaijiison, trois r\cellents musiciens allemands, qui , placés dans ce pavillon, rxéculaieiil à ravir de charmants trios d'alto, de flûte et de harpe.
Afin d'être seuls dans cette gondole et de ne pas ressentir la secousse des rames, je la faisais remorquer au bout d'une longue corde par un bateau conduit par deux de mes gens.
Que de fois, ainsi bercés sur Tonde, plongés dans une molle et délicieuse rêverie , au bruit léger de l'urne frémissante, aspirant le doux parfum du thé , ou rafraîchissant nos lèvres dans la neige des sorbets , nous écoutions avec ravissement ces bouffées d'harmonie lointaine qui nous venaient de l'ile... pendant que la lune inondait de clarté les grands prés et les grands bois du pa
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Que de longues soirées j'ai ainsi passées à côté d'Hélène ! avec quelle sympathie nous nous sentions enivrés de ces brises de mélodie qui tantôt chantaient si suaves et si sonores , et tantôt se taisaient soudainement !... Je me souviens que ces brusques silences nous causaient surtout une tristesse à la fois douce et grande. 1/ oreille se blase , à la fin , de sons , tels harmonieux qu'ils soient , mais un chant ainsi coupé rà et là (rijitcrmillcnces qui permettent
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clc rèviT à ce qui vient de vous charmer, de sentir au fond de votre cœur comme Téclio affaibli de ces plaintives et dernières vibrations; un cbant ainsi coupé vous entraine davantage, et se fait désirer plus vivement encore.
Pendant ces délicieux moments , j'étais toujours assis auprès d'Hélène, j'avais sa main dans les miennes , et leurs douces pressions étaient pour nous un muet langage , grâce auquel nous échangions nos sensations , si profondes et si variées; quelquefois même , enivrante et chaste faveur ! je profitais d'un moment d'obscurité pour appuyer ma tète sur la blanche épaule d'Hélène, dont la taille semblait alois s'assouplir plus languissammcnt
Mais, hélas! ces beaux songes devaient avoir leur réveil... réveil amer et décevant !
C'était à la fm d'une journée de novembre ; je revenais au château, à pied avec Hélène, mademoiselle de Verteuil et mon précepteur, dont j'avais fait mon intendant.
Le temps était sombre et couvert , le soleil à son déclin; nous suivions la lisière de la foret déjà diaprée des nuances de l'automne. Les bouleaux à écorce argentée semblaient secouer ilvs feuilles d'or ; les ronces , les lierres et les
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inùriors sauvages se coloraienl d'un rouge ardent. A droite , s'étendait une colline de terres labourées dont les tons bruns trancbaicnt vivement sur une large zone de lumière orange, que projetait le soleil couchant ; au-dessus, de grandes masses de nuages , d'un gris bknuître et foncé , s'entassaient lourdement comme autant de montagnes aériennes. Quelques feux de chaumes étincelaient çh et là , allumés sur le versant de ces terres , voilées par la brume du soir , et les légères spirales de leur fumée blanche se fondaient peu à peu dans ces vapeurs amoncelées. Enfin , sur la crête de cette colline , passait lentement, au bruit monotone de leurs clochettes , un troupeau de grands bœufs, qui , se détachant en noir sur riiorizon empourpré des dernières lueurs du jour, semblaient énormes par cet incertain crépuscule...
Je ne saurais dire pourquoi T aspect de cette soirée , pourtant si calme et si mélancolique , m'affecta péniblement ; Hélène aussi pensive s'appuyait sur mon bras.
Après un long silence, elle nie dit : u Je ne saurais rendre ce que je ressens , mais il me semble que j'ai froid au cœur, r
Etant moi-même absorbé par d'inexplicables et chagrines préoccupations que je cachais à
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Hrlt'iic , cc'llr roimnunauté fl'inipjTssioii mo frappa vivement. C'est sans doute une émotion nerveuse , — lui dis-je , — causée par ce temps sombre et morne. - Puis nous retoml)iimes dans le silence.
En vérité , j'ai honte d'avouer la cause de ma tristesse ; elle était puérile , bizarre pour ne pas dire folle : ce fut le premier accès de cet insurmontable besoin d'indépendance et de solitude dont , par la suite , je ressentis souvent l'influence , même au milieu de la \ ie la plus étourdissante et la plus dissipée.
J'aimais Hélène à l'adoration ; chaque moment passé loin d'elle était un supplice, et cependant ce jour-là , sans aucune raison , sans dépit , Hélène ayant été pour moi bonne et affectueuse, ainsi qu'elle était toujours, par un contraste inexplicable, je me trouvais malheureux, réellement malheureux, d'être obligé de paraître le soir au salon, d'en faire les honneurs , et de répondre aux muettes tendresses d'Hélène.
Après cette journée d'un aspect si mélancolique , il m'eût été doux de rentrer seul , de j)ouvoir passer ma soirée à rêver , à méditer , à lire au milieu d'un profond silence un de
mes livres favoris; mais, avaiiMoiil , j'aurais désiré vive seul...
Rien ne m'empècliail sans doute de me retirer chez moi , mais je savais qu'il y aurait du monde là ; je serais obligé de donner des motifs , ou d'èlre en butte à des questions, bienveillantes sans doute , sur ma santé , mais qui m'eussent été insupportables ; en un mot , je le répète , dans ce moment, je me trouvais vérilablement malheureux de ne pouvoir être seul.
Je ne cile ce fait puéril que parce que ce capricieux besoin de solitude si étrange au milieu des émotions que j'éprouvais , et si peu ordinaire à Tàge que j'avais alors , me semble une sorte de singularité héréditaire.
A ce propos , je me souviens que ma mère me disait toujours qu'avant de se retirer à Serval , et par nécessité de position , mon père étant obligé de voir beaucoup de monde , à Paris , sa morosité et sa misanthropie habituelles , lors de ses jours de réception , s'exaltaient à un point extraordinaire; et pourtant, une fois à l'œuvre , si cela se peut dire, il était impossible de recevoir avec une grâce, une aménité , une délicatesse de tact plus parfaite et plus exquise : aussi était-ce , me disait ma mère , ce mensonge forcé de trois ou quatre
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lioures qui (ravanco 1p mettait liors de lui ; et pourtant , eu voyant sou visage si gracieux et si noble, ses manières d'une dignité si affable et si ebarmante, les étrangers ne pensaient pas qu'il pût vivre et se plaire ailleurs que dans ce monde où il paraissait avec tant de rares et d'excellents avantages.
Mais je reviens à cette triste journée de novembre , où je ressentis pour la première fois un si incroyable besoin d'isolement.
\ous arrivâmes donc au cbateau....
Comme je montais cbez moi pour m'babiller, une des femmes de ma tante me pria , de sa part, de vouloir bien passer à l'instant cbez elle. Je n'avais aucune raison de craindre celte entrevue; pourtant, j'éprouvai un grand serrement de cœur Je me rendis cbez ma tante;
elle était assise près de sa table à ouvrage , sur laquelle je vis une lettre ouverte ; je m'aperçus aussi qu'elle avait beaucoup pleuré.
^^ Mon ami , — me dit-elle , — il y a des
gens bien mécbants et bien iniiimes Lisez
ceci. - Puis elle me donna une lettre, et remit son mouclioir sur ses yeux.
Je lus : c'était un avertissement amical par lequel on prévenait cliaritablement la mère d'Hélène que mon intimité si familière avec sa