‹ ArthurChapitre 27 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Il était nuit; la lumière des bougies éclairait entièrement le portrait. Je ne sais pourquoi , malgré la joie que la décision que je venais de prendre au sujet d'Hélène faisait rayonner en inbi ; je ne sais pourquoi je me sentis soudaine-

If^ AU 1 Hl H.

jiioiit aUiislè en contemplant rauslère li«jurc de mon père ; jamais son caractère triste et sévère ne m'avait paru plus imposant... Le front vaste et dégarni était proéminent; Forbite profonde , et les yeux abrités par des sourcils épais et gris semblaient nrinterroger avec une fixité perranfe ; les pommettes étaient saillantes, les joues creuses, la bouclie sévère et hautaine; enlin , la couleur sombre des vêtements se confondant avec le fond du tableau, je ne voyais (pie cette pâle figure qui, seule, éclatait de lumière dans r obscurité.

Je m'agenouillai, et je méditai longtemps.

Lorsque je relevai la tète, une chose bien naturelle en soi m'épouvanta si fort, que je frissonnai involontairement : il me sembla voir, ou plutôt je vis comme une larme brillante rouler sur les joues du portrait, puis elle tomba froide sur ma main, que j'appuyais au cadre...

Je ne puis exprimer ma première épouvante, car je restai quelques minutes presque sans réfl-'iion.

Puis, surmontant cette terreur puérile, je m'approchai, et je vis alors que l'humidité et la chaleur combinées avaient, seules, produit ce suintement sur la toile, renfermée depuis longtemps. Je souris tristement de ma frayeur,

mais rimpi'ossioii avait clé vive et forte, et je lie pus échapper à mon ressentiment.

Plus calme, je m'assis devant ce portrait.

Peu à peu , mes longues conversations avec mon père me revinrent à la pensée, ainsi que ses maximes désolantes, ses doutes sur la xèjj^è ou la durée des affections. Autant j'avais senti mon cœur se dilater naguère, autant il se resserrait alors avec angoisse : le souvenir de mon indifférence, de mon oubli pour sa mémoire, m'indignait contre moi-même; mais voulant sortir de ce cercle de pensées amères , je me mis pour ainsi dire à consulter mentalement mon père sur la résolution que je venais de prendre d'épouser Hélène.

Tout en songeant à cet avenir qui me semblait riant et beau, j'attachais mes yeux sur ce pâle et muet visage, auquel je demandais follement d'approuver les pensées qui m'agitaient; mais son impassible et triste demi -sourire de dédain me glaçait...

J'aime Hélène du plus profond amour, disais-je en étendant les mains vers lui... Cette impression ne me trompe pas ?... La résolution noble et généreuse que j'ai prise doit assurer mon bonheur et celui d'Hélène... n'estce pas, mon père '!...

12S AKIHIR.

Et, avide, jV-piais ces traits immobiles... car, je le répèle, dans ce moment d'hallucination, il me semblait qu'ils auraient dû faire un sijjne d'adhésion.

.Mais le front blanc et ridé ne sourcilla pas; [y%is il me sembla enlcndre au fond des replis les plus cachés de mon cœur la voix brève de mon père qui me répondait : ;. \'ous m'anniez aussi du plus profond amoui- ; j'ai fait pour vous plus qu'Hélène, je vous ai donné la vie et la fortune... El c'est au milieu des jouissances de celte fortune que vous m'avez oublié ! Pauvre enfant ! »

Epouvanté , je continuai : .. Mais Hélène m'aime profondément, n'est-ce pas, mon père?;?

Et regardant la figure toujours immobile dont le silence me faisait peur, je reprenais avec angoisse : ;; Mais elle ne m'aime donc pas, ou bien je me trompe sur le sentiment que je crois éprouver pour elle, puisque vous me regardez amsi , ô mon père ! »

A'e vous ai-jc pas dit de voui défier des ado^ rations que vous susciterait votre fortuné et de fonder profondément tes apparences }

« Maïs, Dieu du cîel ! quelle arrière-pensée |)eut-elle avoir? Elle, jeune fille si noble et si Candide ? elle qui vous aimait comme un père.

cl moi comme un frôre ? ne sVst-olle pas livrée ronflante à mon amour, insouciante de tout le reste et absorbée par lui ? n'a-t-elle pas exposé indifféremment aux calomnies du monde sa réputation, son unique trésor?

Hélas ! pardon, ô mon père ! car c'est peu% être un misérable et sordide instinct qui m'a répondu à votre place; sans doute, rougissant de ma bassesse, j'ai voulu attribuer à votre influence cette infernale pensée, le premier doute qui soit venu pour jamais troubler le flot riant et pur de mes croyances ; pardon , mon père, encore une fois pardon, si dans le moment où, dévoré d'angoisse, je vous demandais quelle arrière-pensée il pouvait y avoir à l'amour d'Hélène, mon égoïsme brutal m'a répondu : (; VOTRE FORTUXE , CAR HklÈXE EST PAU- VRE !!!.... .

Depuis ce jour fatal, incessamment sous le coup d'une idée fixe et dévorante, incessamment torturé par le doite ! celte arme à deux tranebants qui blesse aussi cruellement celui (jui (Vappe que celui qui est frappé, j'ai opiniâtrement cbercbé, et, pour mon malbeiir, cru trouver bien souvent les arrière-pensées

\m \urHir..

les plus iniùnics sous raj)|)arencecles plus naùos inspirations, les j)rojets les plus odieux sous les plus soudains el les plus généreux dévouements; j'ai l)ien souvent enfin, avee une sécheresse désolante, tué d'un mot les plus tendues et les plus suaves élans ; mais jamais, mon Dieu, jamais je n'oublierai le douloureux brisement qui me déchira, lorsque le scepticisme arracha de mon cœur cette sainte et première croyance.

De ce moment, on eut dit qu'un crêpe funèbre enveloppait tout à mes yeux ; la figure d'Hélène si candide et si pure ne me parut plus que fausse et cupide... La trame la plus noire sembla se dérouler à ma vue : l'insouciance de ma tante me parut bassement calculée; c?tte lettre enfin qui Tavcrtissait des bruits qui couraient dans le monde me sembla supposée; alors, avec un orgueil cruel, je m'applaudis d'avoir deviné et de pouvoir déjouer celte ligue honteuse faite contre moi, qu'on prenait pour dupe.

l^ir une inexplicable et subite réaction, tout mon amour se changea en haine et en mépris; les plus tendres épanchements me j)arurent ignoblement simulés. 0 honte! ô misère! jusqu'au souvenir de cette affection enfantine

qu'Hélriio m'avait dil {''j)i'oiivoi' au couvoiit, uion (Joute exécrable le flétrit ; j'osai accuser eu moi madame de Verteuil et sa fille d'être complices d'Hélène et de sa mère, et d'avoir imaginé cet épisode pour m' aveugler plus sûrement.

Sans doute, la supposition d'une si basse tromperie était odieuse et stupide; il était aussi affreux qu'incroyable de douter ainsi, à vingttrois ans à peine... quand dans la vie rien d'amèrement expérimenté jusque-là, quand aucune déception passée n'avait pu autoriser un pareil scepticisme!...

Triste avantage, hélas! car on ne peut nier du moins que, cuirassé d'un doute si incarné, et armé d'une défiance si sagace, on ne puisse impunément braver les faux-semblants et les tromperies du monde... Mais de même que le corselet d'acier qui vous défend de l'épée ennemie vous rend aussi impénétrable à la douce chaleur d'une main amie; de même le scepticisme, cette armure de fer, froide et polie, vous garantit des perfidies du fourbe, mais vous rend, hélas! impénétrable à l'ineffable croyance d'une affection véritable.

Puisque maintenant j'analyse et je creuse

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les infliiniccs, les iiisliiicis, ou rorganisalion naluicUe, qui firent germer et développèrent en moi le doute, qui sera désormais le centre autour duquel graviteront toutes mes pensées, dans quelque position, apparemment incluhitahle, que je me trouve, je me souviens que mon père me disait parfois : « C'est avec contentement que je vous vois défiant de vousmême... quand on se défie de soi, on se défie des autres, et c'est là une grande saqesse. ^

Puis, par un singulier et étrange contraste, manière, aveuglée par forgueil maternel, sorte d'égoïsme sublime, qui est chez les femmes ce que la personnalité est chez les hommes, ma mère, après avoir souvent et vainement tenté de m' exalter à mes propres yeux, me disait tristement : u Mon pa^ivre et cher en faut , je suis désespérée de te voir si défilant de toi : à force de ne pas croire en toi, tu ne croiras jamais aux autres, et c'est là un terrible malheur, n

Or, je suis certain que celle défiance insurmontable de moi-même fut pour beaucoup dans les doutes qui m'accablèrent; ne pensant pas inspirer les sentiments qu'on me disait éprouver ponr moi, ils me semblaient alors faux et exagérés; et n'y croyant pas, je leur cherchais

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iiécossairomonl un motif d'intérêt ou de duplicité.

Ce qui me confirme assez dans cette opinion, c'est que je n'ai jamais rencontré de plus indomptables, de plus inperturhables cnnjeurs (si ce néologisme peut s'employer) que parmi les sols et les fats... le manque d'intelligence des sots les empêchant de pouvoir observer, réfléchir et comparer ; le suprême et excessif amour-propre des fats ne leur permettant pas d'admettre le moindre doute sur leur mérite et les certains et prodigieux effets qu'il doit produire

Pour revenir à mes projets d'union avec Hélène, ils furent, de ce jour et de ce doute, à jamais renversés.

Je passai une longue et douloureuse nuit.

Le lendemain j'eus la faiblesse d'éviter ma tante et Hélène ; je montai à cheval de grand matin, et j'allai passer ma journée dans une de mes fermes.

Le soir, je revins fort tard, et prétextant une excessive fatigue, je ne parus pas au salon.

En rentrant chez moi, je vis sur la table de mon cabinet ces mots au crayon , écrits de la main d'Hélène, dans un livre qu'elle m'avait

vu A K 1 11 L li.

renvoyé sous cnvcloppo : .. Ma uicre m'a lou( dit... Je. serai demain matin à neuf /teure.s dans le pavillon de la pyramide... l'ous y viendrez... Ah! que vous avez dû .suujfrir! ••

Bioii que cette entrevue me (iit péniMe et odieuse dans les dispositions où je me trouvais, ne pouvant Féviler, je m'y résolus donc.

CHAPITPxE IX.

LE PAVILLO.V.

Le pavillon dans lequel je devais rencontrer Hélène était situé au fond du parc; pour y arriver, il fallait traverser de longues et tristes allées semées de feuilles mortes. Le brouillard du matin tombait si lourd et si épais qu'à peine on voyait à dix pas, bien qu'il fût neuf beures. Les réflexions de la nuit m'avaient encore affermi dans nion doute et dans ma décision ; une fois cet odieux point de départ admis, qu'Hélène était guidée par une arrière-pensée cupide, il ne me devenait malbeureusemenl que trop facile d'interpréter misérablement toutes

LK l'AVll.LU.\. 1-6Ô

Sfs {li'mairlic's; ainsi celle sorle d'aveu, |)ies([iie iiuolonlaire, qu'elle lu avait ("ail, ce chaste cri d'amour sorti d'un cœur depuis longtemps épris peut-être, ne fut plus à mes yeux qu'une avance liontcusement calculée.

Que dirai-je ! en me rendant à ce pavillon, jiies idées étaient un affreux mélange d'égoïsme, d'amour-propre froissé, de résolution cruelle, et aussi de regrets déchirants d'avoir déjà perdu celte illusion si chère, de n'avoir pas même, un jour, pour me consoler et rasséréner ma pensée.,, le souvenir d'un premier amour, pur et désintéressé...

Ine chose à la fois horrible et ridicule à avouer, c'est qu'il ne me vint pas une minute à la pensée que je pouvais me tromper grossièrement ; qu'en admettant même la possibilité des apparences du mal, il fallait aussi admettre la possibilité du bien ; qu'après tout, à part même le caractère et la noblesse des sentiments que j'avais reconnus à Hélène, mille circonstances , mille particularités pouvaieiit faire que son amour fût candide et vrai ; et puis enfin, ma fortune étant inhérente à moi, Hélène n'était-elle pas obligée de m' aimer riche, puisque je me trouvais riche ?

Mais non, cette idée lixe et d'une brutalité

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presque l'éroce me doiiiinail Icllcjucnt que je ne songeais pas à chercher une seule excuse en faveur de celle dont je doutais si cruellement.

De longues années se sont passées depuis, et aujourd'hui que j'examine ma conduite d'alors avec désintéressement, j'ai du moins la triste consolation de m' assurer que je ne tâchais pas à m' autoriser de cette foi aveugle au mal que je supposais, afin d'éluder l'accomplissement d'un devoir; car, bien que les bruits que j'ai dits fussent de tous points calomnieux, aux yeux du monde ils avaient les dehors absolus de la réalité, et la dangereuse imprudence de ma conduite les avait malheureusement accrédités : je devais donc à Hélène la réparation que mon premier mouvement m'avait porté à lui offrir ; elle était ma parente, elle avait été une seconde fille pour mon père, je lui avais reconnu les plus excellentes qualités, et j'avais eu la conviction de devenir le plus heureux des hommes en l'épousant. Mais, je le répète, ma conduite cruelle envers elle ne fut pas dictée par un de ces instincts sordides qu'on ne s'avoue pas, mais qui vous font agir presque à votre insu... Plus tard, peut-être, je me fusse ainsi trompé moi-même à dessein ; mais alors

j'êlais |)<nii" cola trop jeune, trop confiant dans mon incrédulité... et je me rappelle parlailcment que ce qui me causait l'angoisse la plus cuisante, même avant le dépit de me croire dupe, était le regret désespérant de n'avoir pu inspirer à Hélène un amour véritable.

Enfin, j'arrivai dans le pavillon. Lorsque j'y entrai, Hélène m'attendait, assise près de la porte ; elle était enveloppée dans un manteau noir et tremblait de froid. Quand elle me vit, elle se leva, et s" écria avec un indicible accent dé douleur en me tendant les mains : - Enfin, vous voilà! Ali! que nous avons souffert depuis deux jours ! "

Puis, sans doute frappée de F expression dure et sèche de mes traits, elle ajouta : t Mon Dieu! qu'avez-vous, Arthur? vous m'effrayez! •■

Alors, avec cette cruauté sotte et railleuse qui est le fait des enfants ou des gens heureux et égoïstes qui n'ont jamais souffert, prenant un air insouciant et léger, et lui baisant la main, je répondis : ;. Gomment, je vous effraie! Ce n'est pourtant pas là fimpression que je comptais vous faire éprouver dans un aussi charmant rendez-vous ! -

L'air ironique avec lequel je prononçai ces mois était si éloigné de mes façons habituelles

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