CHAPITRE XI
In an après mon arrivée à Paris, les paisibles jours que j'avais passés à Serval a ver Hélène me semblaient un songe , songe frais et fleuri , qui contrastait trop tristement avec mes impressions nouvelles pour que j'y reportasse souvent ma pensée. De ce moment aussi , j'acfjuis cette conviction : que la prétendue douceur des souvenirs est un mensonge ; dès qu'on regrette le passé, les souvenirs sont pleins d'amertune , et, par cette comparaison niéiiic , le présent devient plus odieux encore.
L'éclatant refus d'Hélène m'avait profondément blessé dans mon amour et dans ma vanité ; je mis donc de l'orgueil à ne pas me trouver malheureux, et je réussis du moins l'i m' étourdir. Je parvins d'abord à être ravi de me voir libre , et à Aiire mille rêves d'or sur
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roniplr)! (le rollp lil)orl('. Puis jo làclini (l'cvriiscr il mes propres yeux T ingrat oiil)ii où je laissais la iiiénioire de mon père ; je me dis que , par eompensation J'avais au moins pieusement obéi à Tune de ses muettes inspirations en échappant aux projets intéressés d'Hélène. — Car quelquefois je cheichais encore une misérable consolation, ou plutôt une infâme excuse à ma conduite , dans de nouveaux et indignes soupçons sur cette noble fdle , qui d'ailleurs avait quitlé sa province pour faire un voyage en Allemagne avec sa mère.
Pourtant , malgré l'amertume de mes regrets , comme toujours , le passé se voila peu à peu , s'obscurcit et s'effaça presque tout à fait.
Je ne sais si ce fut l'inexplicable enivrement de la vie de Paris qui devait me causer plus tard cette indifférence à propos de jours autrefois si chers à mon cœur.
Je n'avais pourtant pas apporté à Paris un étonnement de provincial ; j'étais resté à Londres pendant deux brillantes saisons , et, grâce aux anciennes et intimes relations de mon oncle et de notre ambassadeur , relations que mon père et ma tante lui avaient rappelées, en me recommandant à lui lors de mon voyage , je m'étais trouvé placé dans le meilleur et le plus
grand monde d'Angleterre. Or, raiistorrali(> anglaise, fière , absolue et justement vaine de son incontestable supériorité de richesse et d'influence sur toutes les aristocraties européennes ; la haute société anglaise , dis-je , est d'un abord si glorieusement réservé pour les étrangers qu'elle admet dans son cercle restreint, qu'une fois qu'on a subi ou bravé son accueil d'un cérémonial aussi imposant, on peut pour ainsi dire respirer partout à l'aise.
Et néanmoins , dans la vie de Paris, qui ne peut en rien se comparer à la splendeur colossale de l'existence qu'on mène à Londres, il y a ce qu'on ne trouve ni à Londres ni ailleurs ; il y a je ne sais quel charme enivrant , inexprimable , auquel les esprits les plus calmes et les plus prévenus ne peuvent souvent échapper.
Quant à la vie de Paris , selon son acception véritable, et si on veut en considérer la fleur la plus brillante , elle se borne à l'existence élégante et raffinée que mène l'élite de cinq ou six salons , dans un ou deux quartiers de cette ville, où sont accumulés des plaisirs de toute sorte.
En arrivant à Paris , je n'eus heureusement pas à faire cet apprentissage de la vie matérielle, qui coûte souvent aux étrangers tant d'ar-
gent cl c\o désa])poiiilpmpnl. Mon pèro avail si longlpiiips habile celle ville que , grâce à mes li-adilions de famille sur le conforlable de l'existence , jVnilai dès l'abord une foule d'écueils. Ainsi , au lieu de nie caser très-chèrement et très à l'ctroil dans une de ces espèces de ruches fourmillantes et bruyantes , à cinq ou six étages , qui coiiiniencent aux éblouissenicnts des magasins et fniissent à la misère des mansardes, je louai un petit hôtel près des Champs- Elysées , je fis venir de Serval mes gens et mes chevaux , et je montai ma maison sur un pied honorable.
J'allai voir quelques alliés ou parents éloignés de ma famille. Ils me reçurent à merveille; ceux-ci par respect pour le nom démon père, ceux-là parce qu'ils avaient des filles à marier, et que j'étais sans doute à leurs yeux ce qu'on appelle wi hon parti ; d'autres enfin parce qu'il est toujours précieux pour les oisifs d'avoir une visite de plus ù faire dans la journée , et de pouvoir ainsi de temps à autre placer une de leurs heures inoccupées.
Parmi ces derniers se trouvait M. le comte Alfred de Gernay; un de mes amis de Londres, qui le connaissait parfaitement, m'avait donné pour lui des lettres, et sur lui des renseigne-
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ments très-dignes de créance, el dont je reconnus moi-même toute l'exactitude.
Je les rapporte ici, parce que, sans être un liomme éminemment distingué, M. de Cernay était le type d'un homme à la mode dans la plus large et la moins vulgaire acception de ces mots, or Y homme à la mode de nos jours a une physionomie toute particulière.
M. de Cernay avait environ trente ans, une figure charmante, et ne manquait pas d'un certain esprit courant et comptant ; il était assez fin, assez moqueur , tout eu affectant une sorte de bonhomie distinguée qui lui donnait la réputation de Ion compagnon , bien qu'il eût à se reprocher, m'avait-on dit, quelques perfidies et d'assez méchantes médisances; très-élégant, quoique visant un peu à l'originalité, il s'habillait à sa façon , mais du reste à ravir ; il était très-connaisseur et amateur de chevaux , avait les plus jolis équipages qu'on put voii-, et se montrait, de plus, aussi grand sporlmaii qu'homme au monde.
M. de Cernay était fort riche , fort intéressé et singulièrement entendu aux ai'l'aires , tiait de mœurs particulier à notre époque , et qui semble (à tort pourtant] exclure toute idée de
gràco et (réclat. M. dp Gornay ne so refiisail rien , son luxe était extrême ; mais il comptait lui-même très-exactement avec ses gens, était inexorable pour toute dépense qui ne rapportait pas au moins un intcrct cl' évidence, spéculait à propos , ne se faisait aucun scrupule d'assigner ses fermiers en retard , et rédigeait ses baux lui-même ; car (faut-il avouer celte énormité!) il avait fait dans le plus profond mystère une manière de cours de droit sous la direction d'un ancien procureur. Mais on doit dire (pi' au dehors cette expérience procédurière ne se trahissait en rien chez le comte; ses manières étaient parfaites , de très-bonne et ancienne noblesse ; il demeurait aussi grand seigneur cpi'on peut l'être de notre temps ; enfin son esprit d'ordre dans le superflu, et d'économie dans le luxe, n'eût peut-être été absolument perceptible qu'aux gens qui auraient })u lui demander quelque service, et ceux-là son! toujours les derniers à parler dos refus qu'on leur (iiit.
Rien d'ailleurs de plus sage, de plus louable , que cette manière de vivre d'une prudence si prévoyante et si arrêtée. J'insiste dans mon souvenir sur cette })arlicularilé très -significative, parce qu'elle devait être une conséquence
PORTRAITS. in
(le noire époque, d'un positif exact et rigoureux.
De nos jours on ne se ruine plus ; il est du plus mauvais goût d'avoir des dettes, et rien ]ie paraîtrait plus ridicule et plus honteux que cette existence folle, desordonnée, et, au résumé, souvent fort peu délicate et honorable , qui a été longtemps tolérée comme ty])e de la délicieuse élourderie française , que la vie vagabonde enfin de ces channants mauvaises tètes et bons cœurs qui, ayant au contraire d'excellentes tètes et de fort mauvais cœurs, étaient généralement les plus vilaines gens du monde.
Rien au contraire aujourd'hui n'est de meilleure compagnie que de parler de ses biens, de ses terres, des améliorations qu'on y fait, et des essais agricoles, de l'aménagement de ses bois et de la beauté des élèves de toute sorte qu'on nourrit dans ses prés; on devient, en un mot, extrêmement récjisseur, et l'on a raison, car ces derniers jouissaient seuls et en maîtres du peu de magnifiques résidences qui restassent encore en France. Les séjours qu'on fait dans les terres se prolongent de plus en plus, et il y a une réaction évidente vers la vie du château pendant huit mois de l'année, et vers la vie des clubs à Paris durant l'hiver.
-Mais pour revenir à M. de Ccrnay, il était
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aussi Uès-grand , très-noble et surtuiil Irèssavanl joueur, ce qui semblerait d'abord assez contredire les principes d'ordre dont on a parlé. — Loin de là. — Pour la plupart des gens du monde le jeu n'est plus un effrayant défi qu'on jette à la destinée, une source brûlante d'émotions terribles; c'est beaucoup plus une affaire (|u'un plaisir. On a sa bourse de jeu, somme qu'on ne dépasse pas; c'est encore un capital qu'on tâche de rendre le plus productif possible en le ménageant, en ne le hasardant pas, en étudiant les règles et les combinaisons du jeu avec une ardeur incroyable, en se pénétrant bien de son essence, en s' exerçant constamment , en se livrant à ses essais avec une profonde et méditative attention ; de la sorte, souvent la bourse de jeu, dans les bonnes années, rapporte quinze et vingt pour cent aux joueurs froids, prudents et habiles. Du reste, le jeu étant ainsi devenu une affaire de science exacte, d'intérêt, et généralement de haute probité, les forces des joueurs sont assez également réparties pour qu'on puisse se permettre toute l'irritante anxiété d'un coup de douze ou quinze cents louis, parce qu'on sait bien qu'au bout des mauvaises années , la balance du gain et de la perle est à peu près égale. Encore une fois.
lien de |)lll^ ciuioux dans noire êpO({ue que cette lutte singulière entre une sage et froide prévoyance qui songe à l'avenir et les passions ardentes, naturelles à riiommc, auxquelles l'on trouve moyen de satisfaire à peu près par cette espèce d'assurance calculée contre leurs fâcheux résultats \
M, de Cernay avait eu , disait-on, assez de succès auprès des femmes ; mais en vieillissant j coumie il disait , il trouvait mieux , afin d'être plus libre, plus ordonné, et de satisfaire aussi à son goût pour l'évidence, qui était un des traits saillants de son caractère, il trouvait
ï Conime trait de physioBomie bien contrastant avec nos mœnrs , on ne peut s'cmpècher de citer ce billet de madame la princesse d'Henin à madame de Créquy, rapporté dans les délicieui et spirituels souTenirs de madame de Gréqay :
3 Je ne vons dirai pas, vous qui savez tout^ poisqne vous êtes excédée
- de cette formule, mais vous qui n'ignorez de rien , ma chère , ayex la
- bonté de m'ejpliqoer une chose que je ne conçois pas et qui parait n devoir importer à mes intérêts financiers (pardon du motif). Je com- :• mencerai par vous dire que M. de Lally est à Saint-Germain , et que s madame de Poii ne sait que répondre à la question qui m'occupe ; ^ ses enfants sont en course , et voilà pourquoi je vous écris darç-dare r^ à l'antre bout de Paris. — Le chevalier de Thuysi m'écrit mot pour s mot : Je vous conseille de prendre garde au sieitr Lefètre . on m'a ^ prévenu qu'il allait déposer sox bilax. (Je vous dirai que ce Lefévre 3 est devenu mon homme d'affaires depuis que je n'ai plus d'affaires. ) = Mais que faut-il conclure de cet avertissement du chevalier ? — Ditess nous , je vons prie , ce que signifie déposer son bilan ? Madame de 1 Poix suppose que c'est une sorte de métaphore, et nous en sommes là. »
niicux, dis-jc, d'avoir aussi une hoiu'se de cœur qu'il ne dépassait pas d'une obole, et qu'il lîiellait annuellement aux pieds d'une des beautés les plus en vogue d'un des troi^s grands théâtres.
J'avais envoyé ma carie et les lettres de notre ami commun chez M. de Gernay. — Le surlendemain il vint me voir et ne me trouva pas ; quelques jours après, j'allai chez lui un malin. — Il habitait seul une fort jolie maison qui me parut le triomphe du confortable joint à une élégante simplicité.
Son valet de chambre me pria d'attendre un instant dans un salon où je remarquai quelques beaux tableaux de chasse par Géricaull.
Cinq minutes après mon arrivée, M. de Cernay entra. — Il était grand, svelle, élégant; avait une ligure des plus agréables et les man.ières de la meilleure compagnie.
Le comte m'accueillit à ravir, me parla beaucoup de notre ami commun , et se mit à mes ordres avec la plus aimable obligeance.
.le m'aperçus qu'il m'observait. J'arrivais de province, mais j'avais beaucoup voyagé, et j'étais resté longtemps en Angleterre; aussi ne savail-il pas sans doule s'il devait me Iraiter en provincial ou en lionmic déjà du monde.
l'uuitaiit , je crois que ce qui i cn«»a;;ca à me considérer décidément sous ce deniier aspect, lut le léger dépit qu'il me seml)la éprouver de ne pas me voir plus sous le charme de sa renommée de grande élégance. Envié, imité, flatté, il trouvait peut-être ma politesse trop aisée et pas assez étonnée.
Or, je l'avoue, cotte nuance imperceptible, ce léger dépit de M. de Cernay me fit sourire.
Il me proposa de prendre une tasse de thé avec lui, deux de ses amis et un renégat italien au service de Aléliémet-Ali, homme d'une grande bravoure et qui avait eu les aventures les plus romanesques, ayant été, — me dit le comte sans s'expliquer davantage, — oblige d'assassiner deux ou trois femmes et autant d"hommes pour sortir d'une position délicate.
Je ne m'étonnai que médiocrement de cette singulière compagnie, car on m'avait déjà dit que AI. de Cernay était fort curieux de lions de toute espèce ; et dès qu'il arrivait à Paris un Arabe, un Persan, un Indien, un étranger de quelque distinction, M. de Cernay se le faisait aussitôt présenter. Etait-ce pour attirer encore davantage l'attention par ces voyants et étranges acolytes ? était-ce pour que son renom d'homme à la mode parvînt même au delà des
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rives du Gange cl du \il ? Je ne sais, mais cela était ainsi.
« Voulez-vous rester prendre le thé avec moi ,
— me dit donc M. de Gernay; — sans compter mon renégat, vous verrez un des hommes les plus excentriques et les plus spirituels cpie je sache, un des hommes les plus sots et les plus lidicules que je connaisse : le premier est lord Falmouth, le second est M. du Pluvier.
— J'ai fort entendu parler de lord Falmouth ,
— lui dis-je, — et ce serait pour moi une précieuse honnc fortune que de le rencontrer; mais je le croyais encore aux Indes ?
— Il est arrive depuis un mois seulement ,
— ine dit .M. de Gernay; — mais vous savez sans doute comme il s'est décide à ce voyage? Du reste, ainsi qu'il fait toujours, Falmouth se couche assez généralement à six ou sept heures du matin. Or un jour, il y a environ dix-huit mois de cela, il se lève sur les quatre heures du soir; il avait mal dormi, était inquiet, agité, nerveux; il avait de plus énormément gagné au jeu , ce qui l'avait privé des émotions qui le sortent parfois de l'engourdissement de sa vie décolorée; eniin il s'ennuyait un peu })lus horriblement que d'habitude. Il sonne son valet de chambre, et demande le temps qu'il fait. — Le
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(cmps était gris, soiiil)i'c, brumoux. — Ah ! toujours du brouillard î jamais de soleil ! dit Faliiioutli en baillant affreusement : puis du plus grand sang-froid du monde, il ajoute alors :
— Envoyez chercher des chevaux. — Les chevaux arrivent, sa voiture de voyage est toujours prrlc; on attelle; son valet de chambre, trèsinstruit des habitudes de son maître, fait faire ses malles, et deux heures après, milord descendait de chez lui disant k son concierge : — Si oji me demande, vous direz que je suis allé... et il hésita un moment entre Constantinople et Calcutta; enfin il se décida pour Calcutta, et rrprit avec un énergique et nouveau bâillement :
— Que je suis allé à (Calcutta.
— En effet il y va, y reste trois mois, et revient avec Timpassibililé la plus admirable, tout comme s'il eût été simplement question d'aller à Baden.
— Lord Ealmouth est d'ailleurs un homme extrêmement distingué ? — dis-je au comte.
— Il a iniiniment d'esprit et du meilleur, — me répondit-il, — une instruction prodigieuse, (•[ une non moins merveilleuse expérience pratique des hommes et des choses ; ayant voyagé diins les quatre parties du monde et surtout vu les principales cours de l'Europe, comme les
peut visilor un pair crAiiglolorrc, lîls aînr ({'1111 des plus friands seigneurs des trois royaumes, et (pii jouil, en attendant mieux, de cinq h six cenl mille livres de revenus; et, avec tout cela, Falmouth est le seul homme véritablement blasé et ennuyé que je connaisse; il a tout épuisé, rien ne l'amuse plus.
— Et M. du Pluvier, — dis-je à M. de Cernay,
— quel est-il ?
— Oli ! AI. le baron Sébastien du Pluvier, — me dit le comte d'un air dédaigneux et moqueur ;
— M. du Pluvier est je ne sais pas qui, et il arrive je ne sais pas d'oij; ça m'a été une présentation forcée : il débarque de quelque caslel de Xormandie, je crois, avec une misère de vingt ou trente malheureuses mille livres de rente, qu'il va bêtement fondre dans l'enfer de Paris en deux ou trois hivers. Ce sera un de ces innombrables et pâles météores qui luisent un moment sous le ciel enflammé de la grand(> ville, et disparaissent bientôt à jamais dans l'ombre et l'oubli parmi les huées de ceux qui restent. Après cela, ajouta le comte, c'est une excellente trompette : dès que je veux m' amuser à répandre quelque bruit absurde ou quelque propos de l'autre monde^ à V 'wxskiui fe>nhour/i(\ si cela se peut dire, M. du Pluvier, et il fait mer-
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veilles; d'ailleurs, je m'en divertis sans pilié, parce qu il ne se contente pas d'être sot, et qu'il est encore fat et vain. 11 faut, par exemple, voir l'air mystérieux avec lequel il vous montre des enveloppes de lettres à cachets armoriés, toutes d'ailleurs à son adresse; il faut l'entendre vous demander, en se rengorgeant : — Connaissezvous l'écriture de la comtesse de ?... de la marquise de ?... de la duchesse de ?... ( le mot de madame était de trop mauvaise compagnie pour lui). — Et puis, le petit homme vous montre en effet de ces écritures-là, qui ne sont autre chose que des demandes sans hn pour des quêtes, des hais, des loteries; car toutes les femmes de ma connaissance, à qui je le désigne comme victime, l'en accahlent sans scrupules et par douzaines... ce qui le rend hien le garçon le plus philanthropiquement ridicule que je connaisse. — Mais, — dit AI. de Cernay en s' interrompant, — j'entends une voiture, je parie que c'est du Pluvier; vous allez voir quelque chose qui mérite votre admiration.
En effet, nous allâmes à la fenêtre, et nous vîmes entrer dans la cour une calèche attelée d'assez heaux chevaux; mais la voiture et les harnais étaient surchargés d'ornements de cuivre du plus mauvais gofit ; ses gens, velus de
livrées galonnées, avaient Tair de suisses d'église : qu'on juge du ridicule de tout ce! affreux et éblouissant gala, pour venir déjeuner chez un homme le matin ?
Bientôt , M. du Pluvier entra bruyamment. — C'était un petit homme gros, ragot, bouffi, trapu, rouge comme une cerise, blond, et, quoiqu'il peine âgé de vingt-cinq ans, déjà trèschauve, l'œil vert et stupide, parlant haut, avec un accent très-normand, velu avec la prétention et l'éclat le plus ridicule, portant des bijoux, un gilet de velours brodé d'argent; que sais-je encore ?
Aï. de Cernay nous présenta l'un à l'autre, et, lorsqu il m'eut nommé, M. du Pluvier s'écria cavalièrementt : . Ah î parbleu! je vous ai vu quelque part. •
Cette impolitesse me choqua, et je lui réj)ondis que je ne croyais pas avoir eu ce plaisir-là, car certes je ne l'aurais pas oublié.
Quelques minutes après , on annonça loid Falmoulh.
Il était venu à pied et était vêtu avec la plus extrême simplicité. Je n'oublierai de ma vie l'impression singulière que me fit ce visage pâle, régulier, blanc et impassible comme (hi mai-bre, et pour ainsi dire ilbiminé par deux
PORTRAITS isr?
yeux bruns tri'S-rapproclK'S du noz ; son sourire, gravement moqueur, me frappa aussi, et sans attacher la moindre signification à celte puérile remarque, je ne sais pourquoi l'histoire du vampire me revint à l'esprit, car je n'aurais pas donné un autre corps à cette création fantastique.
M. de Cernay me présenta à lord Falmoutli, et nous échangeâmes les politesses d'usage. \ous n'attendions plus, pour nous mettre à table, que le renégat italien, que le comte appelait familièrement son assassin.
Enfin le valet de chambre annonça M. Ismaèl : c'était le renégat.
II était de taille moyenne, brun, nerveux, magnifiquement vêtu à l'égyptienne, et avait une fort belle figure, bien que d'un caractère sombre. Ismaël ne parlait pas un mot de français ; son langage se composait en partie d'italien vulgaire et de lambeaux de la langue franque.
Bientôt le maître-d'hôtel de M. de Cernay ouvrit les portes de la salle à manger. Le déjeuner fut parfaitement servi à l'anglaise; l'argenterie était de Alortimer, les porcelaines de vieux Sèvres, et la verrerie de Venise et de lîohème.
l;s1 AH Mil W.
Isniaël mangea conimo un ogre ol ne dit mot; seulement, comme il n'y avait sur la table que du ihé, du café et du chocolat, il demanda bravement du vin et but largement.
-M. de Cernay me parut assez contrarié du silence obstiné de son assassin, que M. du Pluvier agaçait d'ailleurs continuellement en lui débitant des phrases d'une manière grotesque, empiuntées à la réception de AI. Jourdain comme mamaniouclii. Alais, peu sensible à ces avances, de temps à autre Ismaël grognait comme un ours à la chaîne en jetant un regard de côté sur .M. du Pluvier, qui semblait extrêmement r impatienter.
Cependant je causais avec lord Falmouth, et je me souviens que notre entretien roulait sur une observation qu'il m'avait faite et dont j'étais tombé d'accord; il s'agissait de ce luxe recherché, rococo, pomponné, presque féminin, que beaucoup de jeunes gens commençaient à déployer alors dans l'intérieur de leurs appartements. Il riait beaucoup en songeant que toutes ces glaces si dorées, si entourées d'amours, de colombes et de guirlandes de fleurs, ne léfléchissaicnt jamais que des visages masculins et barbus, qui s'y miraient ingénument au milieu des tourbillons de la fumée de ci-
gare; tandis que, par un contraste du goût le moins intelligent, au lieu de donner un but et un intérêt à toute cette magnilicence, au lieu d'en doubler le charme en l'entourant de mystère, au lieu de n'étaler ces splendeurs que pour des indifférents, si un de ces jeunes beaux aiait à attendre avec une amoureuse impatience quelqu'une de ces douces et secrètes apparitions que toutes les merveilles du luxe devaient encadrer, c'était généralement au fond d'un quartier ignoble et infect, dans quelque taudis sordide et obscur, que s'écoulaient ces heures si rares, si fleuries, si enchanteresses, qui rayonnent seules plus lard parmi les pâles souvenirs de la vie. Xous posâmes donc comme aphorisme avec lord Falmouth que, pour un hojnme de tact, de goût et d'expérience, Je chez soi connu et apparent devait être le triomphe du confortable et de l'élégante simplicité; et que le chez soi secret, ce diamant caché de la vie, devait être le triomphe du luxe le plus éblouissant et le plus recherché.
Après déjeuner, nous allâmes dans la tabagie de AI. de Cernay (l'usage si répandu du cigare nécessitant cette sorte de subdivision d'un appartement), garnie de profonds fauteuils, de larges divans, et ornée d'une admiral)le collée-
ISG ARTHIR.
lion (]c ])i|)(\'^ ol de lal)acs de toulo sorlc, depuis le liouka indien, resplendissant d'or el de pierreries, jnsqii'au (pardon de eelte vulgaiilê ), jusqu'au populaire hnile-gueu/e ; — depuis la feuille douée et parfumée de TAfakie ou de la Havane, à la couleur d'ambre, jusqu'au noir el âpre tabac de la régie, quelques palais étant assez dépravés pour rechercher son Acre et corrosive saveur.
Il y avait ce jour-là une course de Gcnlkmcii liidcrs ^ au bois de Boulogne ; M. de Gernay en élaitjuge et me proposa d'y aller; il menait son lion Ismaël en pliaéton.
M. du Pluvier me lit frémir en m'offrant une place dans sa voilure de marchand d'orviétan; mais j'échappai à ce guet-apens, car j'avais heureusement dit à mon cabriolet de m'atlendre. Alors M. du Pluvier se rabattit sur loid Falmouth, qui lui répondit avec un imperturbable sang- froid :
«Je regrette bien sincèrement de ne pouvoir accepter, mon cher monsieur du Pluvier; mais je vais de ce pas au Parlement.
— A la Chambre i\ci pairs ? Kh l)ien ! je vous
" Cnursp <]o cliPvaiu nionlés par des gens do lionne compagnie.
y mené. Qu'cst-co que ra me fait, à moi? mes chevaux sont faits pour ça.
— Et ils s'en acquittent à merveille, — répondit lord Falmoutli. — Mais c'est à Londres que je vais; je désire parler sur la question de l'Inde, et comme la discussion s'ouvrira probablement demain soir, je veux y être à temps, car j'ai calculé le départ du paquebot, et je compte arriver à Londres après-demain.
Je souriais de cette singulière excuse, lorsque nous entendîmes les grelots des chexaiix de poste, et bientôt le coupé de voyage de lord Falmoutli entra dans la cour. Je regardai AL de Cernay avec étonnement, et, pendant que lord Falmoutli était sorti pour donner quelques ordres, je demandai au comte si véritablement lord Falmoutli partait pour Londres.
;: Il part Yéellement, — me dit M. de Cernay.— Il lui prend souvent ainsi la fantaisie de parler sur une question politique qui lui plait et qu'il traite toujours avec une incontestable supériorité ; mais il déteste si fort Londres et l'Angleterre qu'il descend de voiture à Westminster, siège, parle, remonte en voiture, el revient ici. ;>
Lord Falmoutli rentra ; il me demanda de nous revoir avec les ])lns gracieuses instances ;