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CHAPITRE PREMIER

Quand M. deCernay fui sorti, j'éprouvai une sorte de regret d'avoir repoussé ainsi ses avances amicales. Mais ce qu'il m'avait dit de puissance d'attraction , me paraissant un mensonge suprêmement ridicule, me mit en défiance avec lui; puis l'espèce de liaine acharnée avec laquelle il me semblait poursuivre madame de Pënafiel me donnait une pauvre idée de la sûreté de ses relations. Pourtant peut-être m'étais-je trompé, car, aux yeux des hommes, les fcnnnes sont tellement en dehors du droit comn. 1

ARTIIIR.

nnni', si cola se peut dire, el les duretés ou les mépris dont ils les accablent souvent en secret et dont ils se font quelquefois hautement gloire, nuisent si peu à ce qu'on appelle une réputation decjaïant liomme... (^ homme d'honneur... qu'il se pouvait que .M. de Gcrnay eût en effet toutes les qualités d'un ami solide et vrai. Mais il me fut impossible de ne pas l'accueillir ainsi que je l'avais fait.

Je me louai aussi de lui avoir assez dissimulé mon véritable caractère pour lui en avoir donné une idée absolument fausse ou singulièrement vague.

Il m'a toujours semblé odieux d'être connu ou pénétré par les indifférents , et dangereux de l'être par ses ennemis ou même par ses amis. S'il y a dans l'organisation morale de chacun un point culminant qui soit le départ et le terme de toutes les pensées , de tous les vœux, de tous les désirs ; si enfin, noble ou honteux, il est une sorte d'idée fixe que l'on sent pour ainsi dire battre en soi h toute heure, car souvent on dirait que le cœur se déplace , c'est surtout ce point toujours palpitant qu'il faut peut-être le plus habilement déguiser à la connaissance de chacun , le plus impitoyablement défendre contre toute surprise, car ordinairement là est

la lailjlessc, la plaie , IVndroit iiirailliliUnieiU vulnérable do notre nature.

Si l'envie, l'orgueil, la cupidité, prédominent en vous, vous dcxoz surtout vous aîtacher à paraître, et souvent vous paraissez, sans feindre beaucoup, modeste, bienveillant et désintéressé. De même aussi qu'on voit souvent des gens d'une àme compatissante et généreuse enfouir ce trésor de commisération et de bonté sous une écorce rude et sauvage ; car on dirait que l'éducation vous donne l'instinct de dissimuler vos vices ou vos vertus, ainsi que la nature donne à certains animaux les moyens de se protéger contre leur propre faiblesse.

Je m'étais donc montré aux yeux du comte d'un égoïsme outré et d'une insensibilité cynique, parce que je sentais encore en moi d'invincibles penchants à tous les sentiments généreux! .Mais, lîélas ! ce n'étaient plus que des penchants ! Les terribles enseignements de mon père, en m'apprenant à douter, avaient aussi développé en moi jusqu'à sa plus farouche exaltation une impitoyable susceptibilité d'orgueil! En un mot, ce que je redoutais le plus au monde était à' ùire pris poiir dupe si je me livrais aux élans involontaires de mon àme, d'abord expansive et franche.

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Mais si la nu-fiance et l'orgueil desséchaient chaque jour dans leurs germes ces nohles instincts, ainsi que l'homme déchu se rappelait l'Eden, il m'en était malheureusement resté le souvenir! Je comprenais, sans pouvoir l'éprouver, toui ce qu'il devait y avoir, tout ce qu'il y avait d'enivrant et de divin dans le dévouement et la confiance !

C'était de ma part une continuelle aspiration vers une sphère étliérée, radieuse, au sein de laquelle j'évoquais les amitiés les plus admirables, les amours les plus passionnés! Mais, hélas ! une défiance acharnée , implacable , honteuse, me faisant bientôt craindre qu'en application tous ces rêves adorables ne fussent plus que de mensongères apparences , son souffle glacé venait incessamment détruire tant de visions enchanteresses !

Je ne pouvais plus d'ailleurs m' abuser; ce qu'il y avait de bas, d'égoïste et de faible en moi l'emportait de beaucoup sur ce qu'il me restait de noble, de grand et d'élevé dans le cœur.

Ma conduite avec Hélène me l'avait prouvé. L'homme qui calcule et pèse sordidement les chances de ses impulsions, riiomme qui se retient d'éprouver une généreuse attraelion de

})ciu' de la voir déçue, celui-là est dépourvu de force , de grandeur et de Loutè.

La méfiance côtoie la hicheté ; de la lâcheté h une cruauté froide, il n'y a qu'une nuance. Je devais, liélas! l'éprouver misérablement pour moi et pour les autres!

Et pourtant je n'étais pas d'une organisation haineuse et méchante! Je ressentais des émotions d'une douceur inexprimable lorsque obscurément j'avais rendu quelque service ignoré, dont je ne craignais pas de rougir! Puis, ce qui n'est jamais, je crois, le fait des âmes absolument mauvaises et perverses, j'aimais à contempler toutes les magnificences de la nature! La vue d'un splendide coucher du soleil me causait une joie d'enfant ! J'étais heureux de trouver dans un livre la peinture consolante d'un sentiment généreux et bon ! et la sympathie profonde que cette lecture faisait délicieusement vibrer en moi me prouvait que toutes les nobles cordes de mou àme n'étaient pas brisées...

Autant j'aimais, j'admirais passionnément Walter Scott... ce sublime bienfaiteur de la pensée souffrante, dont le génie adorable vous laisse, si on peut excuser cette vulgarité, la bouche toujours si fraîche et si suave... autant

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je fuyais , je maudissais Byroii, dont le stérile et désolant scepticisme ne laisse aux lèvres que fiel et amertume....

Je comprenais si bien toutes les misères , toutes les afflictions, que je poussais souvent la délicatesse et la crainte de blesser les gens malheureux ou d'une condition inférieure jusqu'à des scrupules presque ridicules ; j'éprouvais sans raison des attendrissements involontaires et puérils ; je sentais parfois un immense besoin d'aimer, de me dévouer : mon premier mouvement était toujours naïf, sincère et bon ; mais la réflexion venait tout flétrir. C'était enfin une lutte perpétuelle entre nion cœur qui me disait : Crois, — aime, — espère... et mon esprit qui me disait : doute , — méprise — et crains! !

Aussi, en observant et ressentant le choc douloureux de ces deux impressions si diverses, il me semblait que j'éprouvais avec le cœur de ma mère et que j'analysais avec l'esprit de mon père; — mais, comme toujours, l'esprit devait l'emporter sur le cœur.

Et puis j'avais encore une terrible faculté de comparaison de moi aux autres , à l'aide de laquelle je trouvais mille raisons évidentes pour que les autres ne m'aimassent pas, et

conséqiiciniucnt pour me défier de cJiacun.

Ainsi ma mère m'avait adoré, et j'avais oublié ma mère! ou du moins j'y songeais seulement lors de mes ennuis désespérés ! Mais, si un éclair de joie, de vanité satisfaite, venait m'éblouir, ces pieuses pensées, un moment évoquées, retombaient aussitôt dans l'ombre du tombeau maternel.

Je devais tout à mon père, et je ne pensais plus à lui que pour maudire la précoce et fatale expérience qu'il m'avait donnée. — Hélène m'avait aimé du pluscbasteet du plus véritable amour, et j'avais répondu à cette belle àme en l'outrageant par la méfiance la plus odieuse î Ainsi de ma part toujours ingratitude , soupçon et oubli ; de quel droit aurais-je donc voulu cbez les autres amour et dévouement?

En vain, me disais-je : Mon père, ma mère, Hélène, m'ont aimé tel que j'étais. Mais mon père était mon père , ma mère était ma mère , Hélène était Hélène. (Car je rangeais avec raison famour d'Hélène pour moi parmi les sentiments innés, naturels, presque de famille.) Et pourtant, me disais-je, l'aversion que je lui ai inspirée a été telle, que cet amour d'enfance, si profondément enraciné dans son cœur, est mort en un jour!

s A UT ni h.

OJi ! c'était en vérité un Ibrmidablc et stérile cliàtiiiiciit que celui-là, dont je me faisais à la fois la victime et le bourreau , sans que ces tristes rigueurs me rendissent meilleur ni pour moi ni pour les autres

Je reviens à madame de Pënâfiel ; j'avais aussi dû entièrement cacher à M. do Cernay quels étaient mes projets ; car l'intervention du comte pouvait m'étre utile, et je n'ignorais pas que les meilleurs complices sont ceux qui le sont de bonne foi et sans le savoir.

J'éprouvais donc un vif désir de connaître cette femme étrange, malgré, ou peut-être à cause de tout le mal qu'on en disait, et dont j'avais pu , dans une circonstance du moins , reconnaître la calonmieuse exagération; mais mon caractère défiant et orgueilleux voyait à ce désir un obstacle insurmontable.

Je le répète, le jour où j'avais pris le parti de madame de Pëniifiel contre M. de Pommerive i\ l'Opéra, au sujet d'Ismaël, elle pouvait «n'avoir entendu; or, dans ce cas, je trouvais que ma prétention à lui être présenté eût été le comble du mauvais goût , ma discussion avec AI. de Pommerive ne semblant plus alors que le prélude calculé de cette demande.

Mes scrupules étaient peut-cHre exaigèrés : mais je sentais ainsi, et j'étais absolument résolu de ne faire aucune démarche pour être admis chez madame de Pcnàtiel. Seulement , je pensais que, si elle savait que je l'avais défendue, avec le tact d'une femme de bonne compagnie , elle pourrait apprécier ma réserve ; et que, devant me rencontrer très-souvent dans le monde, elle trouverait mille moyens convenal)ies d'aller elle-même au devant de cette présentation, et qu'alors mon orgueil serait sauf.

Ce qui me donnait d'ailleurs la facilité de raisonner ainsi et d'attendre les événements , c'est qu'après tout ce désir de ma part n'était pas assez violent pour me préoccuper entièrement, et qu'une issue négative ne m'eût pas désespéré.

Je ne redoutais d'ailleurs que médidcrement (dans le cas où je serais devenu très-épris de madame de Pënàfiel) ce danger dont m'avait menacé .M. de Cernay; je ne la croyais pas dangereuse pour moi, parce que j'étais sur de mon impassible et orgueilleuse dissimulation pour cacher mes blessures de vanité, si j'en éprouvais, et que j'étais sur aussi delà sagacité de ma détiancc pour démêler les faussetés ou

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