CHAPITRE III
PRIMA-SKR.1.
Avant de me rendre à l'hôtel de Pënàliel, je comparais l'impression que j'éprouvais, impression chagrine, défianle, à l'abandon insouciant et au doux entraincmenl de la vie d'autrefois auprès d'Hélène, sûr que j'étais, en entrant dans le vieux saloji de Serval, d'être toujours accueilli par un sourire bienveillant de fous.
Sans redouter celte entrevue avec madame de Pënàfiel, je savais que, par une bizarre et pourtant fréquente contradiction des jugements du monde, bien qu'elle fiit généralement dénigrée, calomniée, son salon était néanmoins fort considéré ; il avait de plus une très-grande puissance, en cela que, fausse ou vraie, il
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imposait tout d'abord à chacun la valeur au (aux de laquelle il était désormais irrévocablement reçu et compté dans le monde.
Le nombre déjà restreint de ces sortes de maisons, si souverainement influentes qu'elles décidaient seules et sans appel de la place de cliacun dans la très-bonne compagnie, dmiinue de jour en jour.
Cela se conçoit; il n'y a plus guère d'hommes sur qui exercer cette omnipotence ; la vie des clubs et des chambres représentatives, ces autres grands clubs pohtiques, a tout envahi. Entre le discours d'aujourd'hui ou celui de demain, entre une partie de whist ou une revanche de deux ou trois mille louis, parmi tous les calculs anxieux et absorbants d'un pari de course, dans laquelle on a engagé un cheval pour une somme énorme, il reste bien peu de temps pour cette causerie douce, infime, fleurie, élégante, qui d'ailleurs n'a pas d'écho dans le pays! comme disent les monomanes de la tribune, et ne vous fait ni perdre ni gagner d'argent au whist ou sur le turf K
Et puis celte existence du monde est gé-
' Terrain de course, — dans celle acception, — eudioit où s'eugagcut les paris.
5>G AUTHIK.
nanfe; il faut faire une toilette do soirée pour aller étouffer dans un raout et se geler ensuite en attendant sa voiture, tandis qu'il est si commode et si agréable de s'étendre dans les moelleux fauteuils d'un club, d'y faire une paisible sieste après son diner, afin de se réveiller frais et dispos pour commencer quelque wbisl nerveux, sans autre distraction que la fumée de son cigare.
Mais au temps dont je parle, il y avait encore quelques maisons bien causantes, et l'hôtel de Pënàfiel était de ce petit nombre d'excentricités.
Madame de Pënàfiel, parmi tous ses travers, avait celui, non du blue-stocking ^ mais, ce qui est bien pis, celui de l'érudition^ parlant d'ailleurs à merveille deux ou trois langues : ce qu'elle possédait des sciences les plus ardues était, disait-on, incroyable. Si ces renseignements m'eussent seulement été donnés par des savants de la force de M. de Cernay, je me serais permis de douter de toute leur exactitude; mais le souvenir d'une circonstance bizarre vint me prouver cette singulière capacité de madame de Pënàfiel.
' Bas-blcu , — prétentions littéraires.
i'Hl.MA-SERA. -Il
Ayant éti' assez heureux pour rencontrer à Londres le célèbre Arthur Young, il m'avait parlé avec le plus grand enthousiasme du savoir extraordinaire d'une de mes compatriotes, très-jeune femme du plus grand monde et de la plus jolie figure, qui, me dit-il, « lui avait ;; fait les éloges les mieux instruits et les plus » savamment circonstanciés, sur sa fameuse » théorie optique des interférences, mais l'avait » vivement attaqué sur la valeur syllahiquc ou » dissijllahique qu'il prétendait appliquer aux » hiérocjlijphes , au contraire du système de » Champollion. v
Ce fait m'avait paru si singulier, et il acquérait une si grande autorité par l'admiration >du savant remarquable qui me le racontait, que j'en avais pris note sur mon journal de voyage. Ce ne fut qu'à Paris, quelque temps après avoir vu et entendu nommer madame de Pënàfiel, que, me rappelant confusément l'anecdote d'Arthur Voung, je feuilletai mon mémento, et que j'y trouvai en eflet ces détails et le nom de la marquise.
Encore une fois, tout ce que je savais de madame de Pënàûel : ses bizarreries impérieuses, sa coquetterie si artistement et si continûment étudiée, disait-on, que de chacune
de SCS poses elle savait toujours l'aire le plus charmant tableau eu se posant sans cesse u en dclicieux portrait ; " son humeur fantasque, ses connaissances scicntiliques, prétentions toujours malséantes pour la femme qui les affiche; tout cela était loin de m'imposer.
Les femmes dont on parle beaucoup et trèsdifféremment ont rarement ce pouvoir; elles recherchent trop les spectateurs pour ne les pas craindre ; une femme sérieuse, digne et calme, dont on ne dit et dont on ne sait rien, impose bien davantage.
Et puis, d'ailleurs, un homme d'un caiactère froid et réservé, s'il ne peut prétendre à de grands succès, sera toujours sur d'être parfaitement au niveau de tout et de tous, les gens extrêmement agréables ou extrêmement ridicules étant les seuls qui se produisent absolument en dehors.
Je le répète, ce fut donc sans iuquiétudCy mais avec un sentiment prononcé de curiosité presque malveillante , que je me rendis à r hôtel de Pënàfiel, un mercredi, en sortant de l'Opéra.
La tenue ordinaire de celte maison était véritablement princière. Dans le vestibule fort élevé, orné de statues et d'immenses bassins
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(lo marl)re remplis de fleurs, était une nombreuse livrée poudrée et vêtue d'habits bleus, partout galonnés d'argent et à collets orange.
Dans une vaste antichambre, ornée de trèsbeaux tableaux et de magnifiques vases de Faënza, aussi pleins de Heurs, était une autre livrée, mais orange, à collet bleu, et garnie sur toutes les tailles de passements de soie, brodée aux armes de Pénàfiel. Enfin, dans un salon d'attente se tenaient les valets de chambre, qui, au lieu d'être tristement vêtus de noir, portaient des habits français de velours épingle couleur d'azur et doublés de soie orange avec de larges boutons armoriés en émail.
Quand on m'annonça, il y avait chez madame de Pënàfiel cinq ou six femmes et deux ou trois hommes en prima-sera.
Madame de Pënàfiel était vêtue de noir à propos de je ne sais plus quel deuil de cour; ses beaux cheveux bruns étaient mêlés de jais; elle me sembla charmante et d'un éclat éblouissant. Je m'abusai sans doute, mais il me parut (ce qui peut-être me la fit trouver si jolie), il me parut que, tout en m'accueillanl avec une politesse froide et cérémonieuse, elle avait imperceptiblement rougi sous son rouge.
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Après quelques mots que je lui adressai, la couversalion, que mon arrivée avait interrompue, recommenra.
Il s'agissait d'une aventure pasï^ablemenl scandaleuse, où l'honneur d'une femme et la vie de deux hommes étaient en jeu , le tout d'ailleurs exprimé dans les meilleurs termes, et avec une réserve de détails si diaphane et une récitence de particularités si transparente que les noms propres eussent été moins signilieatifs.
Ainsi que cela arrive presque toujours, par un do ces à-propos que le destin se réserve, au moment où chacun disait son mot, sa remarque ou sa médisance sur cette aventure, l'on annonça le mari et la femme desquels il s'agissait.
Cette entrée si conjugale, excusée et expliquée d'ailleurs par un récent retour à Paris, -qui exigeait celte première visite faite de la sorte, n'étonna que médiocrement.
Pourtant, quoique les personnes qui remplissaient ce salon fussent habituées à ces sortes cY iwpromplu, il régna néanmoins une seconde de profond silence assez embarrassé et non moins embarrassant ; aussitôt madame de Pënàfiel, avec la plus naturelle et la plus parfaite
aisanco, afin de faire croire sans doute à une conversation commencée, et, s' adressant à moi, ce qui me sembla fort étrange, me dit :
«Vous croyez donc, monsieur, que la partilion de ce nouveau maestro annonce beaucoup d'avenir?
— In talent plein de charme et de mélancolie, madame, — repris-je sans me déconcerter. — \on pas peut-être d'une très-grande vigueur, mais sa musique est empreinte d'une suavité, d'une grâce inexprimables.
— Et quel est ce nouvel astre musical ? — • demanda avec une nuance de prétention à madame de Pënàliel la jeune femme qui venait d'entrer, et dont on venait de parler si légèrement.
— M. Bellini, madame... — lui répondis-je en m'inclinant, afin d'éviter cette réponse à madame de Pënàfiel.
— Et le titre de l'opéra, madame la marquise?— demanda le mari de l'air du plus grand intérêt, et sans doute pour ne pas laisser épuiser si vite un tel sujet de conversation, chose en vérité assez rare.
— J'avais oublié de vous dire, madame, que le titre de ce nouvel opéra est la Xorma, — me hàtai-je de répondre en m'adressant à madame
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(le Pënûficl; le sujet est, je crois, ramoiir criinr prêtresse des Gaules. »
Madame de Pënafiel, saisissant aussitôt ce thème, le broda à ravir, et, après avoir démontré toutes les ressources d'un sujet si dramatique, elle saisit inmiédialement roccasion de faire de l'érudition sur la religion des druides, sur les pierres celtiques ; puis je pressentis qu'elle allait sans doute bientôt arriver par une transition très-naturelle à la discussion sur la valeur sijllahiquc des hicrogJijphcs , renouvelée d'Arthur Young.
[M'élant, par hasard, assez occupé de CQi éludes, parce que mon père, grand ami du célèbre orientaliste Aï. de Guignes, avait, dans sa retraite, longtemps médité ces problèmes alphabétiques, j'aurais pu faire singulièrement briller madame de l'ënàllel, et sans doute à mes dépens ; mais sa prétention me choqua, et je répondis bientôt à une attaque hiéroglyphique cette fois des plus directes par l'aveu le plus net de ma profonde ignorance dans ces matières, dont la seule aridité m'épouvantait.
Cet aveu d'ignorance me parut soulager d'un poids énorme les autres hommes, car ils eussent rougi de rester en dehors d'une telle couver-
sation, qui prouve toujours des connaissances au delà d'une éducation ordinaire.
Je ne sais si madame de Pënàfiel fut piquée de ma réserve qui venait de lui faire perdre une si belle occasion de montrer son savoir, ou si elle crut mon ignorance afiectée; mais elle ne put dissimuler un mouvement de dépit ; pourtant, avec un art et un tact infinis, elle revint aux druides, et, passant des inscriptions celtiques au costume si pittoresque des prêtresses des Gaules, à leur robe traînante, au charmant effet que devait produire une coiffure de branches de houx dans les cheveux noirs ou blonds, elle fit très-naturellement descendre la conversation des hauteurs scientifiques où elle r avait d'abord montée jusqu'aux vul}]arités de la toilette du jour, et l'entretien se généralisa.
J'avoue que ces différentes transitions furent ménagées trés-habilemenl par madame de Pë-^ nàfiel, et que toute autre qu'une femme d'un esprit fciit, abondant, adroit et rompu au monde y eût échoué.
J'étais loin d'être étonné, car je ne m'attendais pas à trouver chez elle de la candeur et de rinevpériencc; aussi, déjà las de ce creux bavardage, et sentant bien que ce ne serait ni là ni à cette heure que je pourrais observer à