II
mon aise ce caractère qu'on disait singulier, je me levai pour sortir inaperçu à la faveur d'une visite qui entrait, lorsque madame de Pënàfiel, près de qui j'étais, me dit, au moment où l'on apportait l'urne et les plateaux dans un autre petit salon : a Monsieur, ne prendrez-vous pas une tasse de thé? « Je m'inclinai et je restai.
Il y avait ce soir-là un grand hal chez un de ces étranges complaisants qui, sous la condition expresse qu'on voudra hien leur permettre de rester dans leurs salons pour regarder les f(Mes qu'ils donnent, prêtent à la honnc coHîpagnie, qui accepte fort cavalièrement leur, hôtel, leurs gens et leur souper.
Presque toutes les visites de prima-sera de madame de Pënàfiel s'y rendaient ; j'étais assez incertain de savoir si j'irais aussi lorsque le plus heureux hasard voulut qu'on annonçât lord Falmouth.
Je ne l'avais pas revu depuis son départ si brusque pour aller parler à la Chambre des lords sur une question de l'Inde qui lui semblait piquante. Il y avait une si grande différence entre son esprit original et celui de la plupart des gens que je voyais habituellement, que je me décidai à rester plus longtemps que je n'avais d'a])ord voulu à l'hôtel de Pènàtiel.
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Apii'S le llié, nous nous trouvâmes donc seuls, madame de Pënàfiel , lord Falmoulli et moi ; j'oubliais, inaperçu derrière le fauteuil de la marquise, dans un coin écarté du salon, un jeune étranger de distinction, le baron de Stroil, (jui semblait très-timide, et, par contenance, leuilletait depuis une demi-lieure le même album : le jeune baron était très-rouge, avait les yeux fixes et serrait convulsivement son cliapcau entre ses genoux ; lord Falmoutb me le montrant, me dit tout bas, de son air gravement moqueur, ces mots si connus du visir Alaréco au sultan Scbaabaam, qui regarde des poissons rouges : u Soijez tranquille, il en a là au moins pour une bonne heure, n
Madame de Pënàfiel n'avait pas aperçu cet étranger, je le répète, placé derrière le trèshaut dossier de son J'auleuil, près d'une table couverte d'albums : car elle faisait trop bien les honneurs de chez elle pour lavoir ainsi laissé esseulé.
Madame de Pënàfiel commença par adresser de très-gracieux reproches à lord Falmoulh sur ce qu'elle le rencontrait si peu. A quoi il répondit modestement qu'il était par malheur si outrageusement bète et d'une niaiserie si terriblement communicative, que, sur cent personnes
avec lesquelles il voulait causer, une ou deux avaient à peine l'esprit assez robuste pour résister à la contagion de sa bêtise, et ne pas devenir aussi stupidrs que lui au bout d'un quart d'heure d'entretien; funeste influence, dont il se désespérait avec T humilité la plus comique, se reprochant d'avoir ainsi fiiit nn nombre infini de victimes, dont il citait les noms, comme preuves vivantes de la fatalité de son destin.
« Ah ! madame la marquise ! — disait-il en secouant la tète d'un air désolé, — j'ai fait, comme vous voyez, bien du mal par ma bêtise !
— Sans doute, et vous êtes surtout très-blàmable de n'avoir fait le mal qu'à demi, puisque vos victimes ressuscitent en ennuyeux de tou(cs sortes, — dit madame de Pënàlîel ; — et malheureusement l'espèce en est aussi variée qu'abondante et fâcheuse. C'est qu'en vérité je ne sais rien de plus physiquement douloureux que la présence d'un ennuyeux, — reprit-elle; — îl y a dans la détestable influence qu'il vous fait subir malgré vous quelque chose de pénible... de doublement aftrislant, comme serait le remords... d'une méchante action qu'on n'aurait pas faite.
— Moi, — dit lord Falmouth, — je vous de-
inaiulo gràco pour T épouvantable sottise (.le ma triviale comparaison; mais on n'est pas maître de ses impressions. Eh bien! quand il m'arrive de subir un ennuyeux, j'éprouve absolument la même sensation que si j'entendais scier un bouchon; oui, c'est une espèce de grincement sourd, ébréché, inarticulé, monotone, qui me lait parfaitement comprendre la férocité de Tibère et de Xéron... Ces tyrans-là avaient surtout dû cMre extrêmement ennuyés par leurs courtisans.
— Moi, j'avoue mon faible, — dis-je : — j'aime beaucoup... les ennuyeux. Oui, quand vous causez avec une personne spiiituelle, ce n'est jamais sans regret que vous voyez arriver la hn de l'entretien... tandis que dans une conversation avec un ennuyeux... oh! il y a un moment rare, unique, précieux, qui vous paye bien au delà de ce qu'il a pu vous faire souffrir. C'est le moment... où la Providence vous l'ôteî...
— Le fait est, — dit lord Falmouth, — que, considéré comme discipline ou mortification, on en peut tirer parti... Mais n'importe, si on pnuvait tous les anéantir d'un mot! d'un seul mot... auriez-vous la philanthropie de le dire, madame la marcfuise?
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— Les aïK'anlir? — dit niadamo de Pëiulfiel ; — les anéantir tout à fait ? physiquement ?
— Certes, pour les anéantir spirituelienienl... il n'y faudrait pas songer... Je parle de les anéantir bel et Lien, en chair, en os et en cravate, — dit lord Falnioulh,
— Le fait est cpi'ils ne sont guère que cela!... mais... le moyen serait violent... IV un autre côté, si, en disant un seul mot... C'est bien tentant ! — reprit la marquise.
— In seul mot, — lui dis-je; — en prononçant, je suppose, votre nom, madame, comme on se sert d'un nom béni pour chasser le diable.
— Mais ce serait un épouvantable massacre, — dit-elle.
— Eh bien, madame, est-ce qu'il n'est pas reconnu, avéré, que l'ennui est de son côté wassacrant ! — dit lord Falmouth. — Ainsi pas de scrupule; et après, vous verrez comme vous respirerez à votre aise; comme vous sentirez r atmosphère raréfiée , dégagée de ses miasmes pesants qui provoquent des bâillements si douloureux; comme vous irez partout librement et sans crainte.
— Allons, je crois que je fJi}rt}.<i plus (T en-
nuijexix! — reprit la marquise; — car, en vérité, c'est une inquiéliule perpétuelle; il faut toujours être à regarder où Ton met sa conversation, et c'est une préoccupation intolérable. Mais vous me faites songer avec ces folies à un très-singulier conte que j'ai lu dernièrement dans un vieux livre allemand , et qui pourrait servir de pierre de touche ou de thermomètre à Tégoïsme humain, si chacun voulait répondre avec franchise à la question posée dans ce conte. Il s'agit tout uniment d'un pauvre étudiant de Leipsick , qui , en désespoir de cause, invoque le mauvais esprit; il lui apparaît , et voici le singulier marché qu'il lui propose : a — Chaque vœu que tu feras sera saîis- V fait, mais à cette condition, c'est que tu pro- » nonceras tout haut ce mot : Satluaiiel; et à ;• chaque fois que tu prononceras ce mot, un j, de tes semblables, wi homme enfin, mowra » dans vn pays lointain ; tu n'assisteras ni à y) son agonie ni à sa mort, et personne au monde " que toi ne saura que la réalisation d'nn de tes w désirs a coûté la vie à nn de tes pareils. — » Et je pourrai clioisir le pays, la nation de ma ;' victime? — dit l'étudiant. — Certes. — ïou- :• chez là, maître, marclîé fait, dit-il au dé- » mon. •: — Or, ce fut aux dépens des Turcs,
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qui faisaient alors le siège de Bellegradc, que r étudiant satisfit fous ses vœux, qui ne dépensèrent pas plus do cinquante à soixante mille Turcs. — Le conte est vulgaire, — reprit la marquise ; — mais je voudrais savoir si beaucoup d'humains, sûrs du secret, résisteraient à la tentation de prononcer le mot fatal, s'il s'agissait de réaliser ainsi un vœu bien ardemment désiré?
— C'est tout bonnement ce qu'on appelle, je crois, un homicide véniel, — dit lord Falmouth ; — et quant à moi , — reprit-il , — si le désir en valait la peine , c'est-à-dire s'il s'agissait de l'impossible... par exemple, d'avoir le bonheur d'être distingué par vous, madame la marquise, certes je ne regarderais pas à l'existence de quelque obscur habitant... du Groenland, par exemple, d'un Lapon, parce que c'est plus petit, et que le péché serait sans doute moins grand... j'
La marquise sourit en haussant les é])aules, et me dit : u Et vous, monsieur, pensez-vous que le plus grand nombre hésiterait longtemps entre son désir et le mot fatal ?
— Je crois qu'il y aurait si peu d'hésitation, madame , et même de la part de gens les plus honorables^ comme on dit, que si dans notre
âge d'or le malin esprit proposait un tel marché, dans huit jours le monde deviendrait une solitude, et peul-ètre que vous-même, madame, vous, lord Falmoulh et moi, nous serions immolés bientôt à un caprice d'un de nos amis intimes, qui, au lieu de se donner la peine d'aller penser jusqu'au Groenland, nous ferait la grâce de nous traiter eu voisin.
— Mais, j'y songe, — dit lord Falmouth; — supposez qu'en effet les caprices et les désirs de l'humanité, à force de se satisfaire ainsi aux dépens d'elle-même, l'aient réduite de telle sorte qu'il ne reste plus que deux personnes sur un coin de terre : un homme qui aimerait passionnément une femme qui le détesterait? et que Satan, suivant son système, lui dise : ti — Mon marcJiê est toujours le même : pro- " nonce le nom redouté, elle t'aimera, mais u aussi elle mourra, et tu répondras de sa ?) mort ; » — l'homme devrait-il dire le mot fatal s'il est amoureux?
— Prononcer le nom serait prouver qu'on aime bien éperdument, — dis-je à lord Falmoulh.
— Oui, si Ton est croyant catholique, — ■ reprit madame de Pënàfiel, — parce que famour serait alors acheté au prix des peines
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t'ioriielles ; sans cela, c'est de l'égoïsmc féroce.
— Mais, madame, permettez-moi de vous faire obserrer que, puisqu'il s'agirait de Satan, il est évident que tout se passerait entre catholiques.
— Monsieur a raison, — reprit lord Falmoutli, — et sa réflexion me rappelle l'exclamation d'espoir et de bonheur de ce malheureux naufragé qui, échappé de la noyade, s'écrie en voyant une potence dressée sur la terre où il aborde : u Dieu soit loue! je suis an moins " dcuis un jjays civilisé! - Mais, — ajouta lord Falmouth, — sérieusement, n'est-ce pas à se désespérer, quand on songe qu'il y a de nos jours des gens assez heureusement , assez magnifiquement doués pour passer encore trois ou quatre heures tous les matins à chercher à voir le diable!... à faire des évocations et des invocations!... J'ai dernièrement trouvé un de ces bienheureux-là, rue de la Barillerie... il est, je vous assure, pénétré de la conviction la plus profonde qu'il réussira un jour, et j'avoue que je lui ai envié de toute ma force celte occupation-là, d'autant plus qu'elle ne s'use pas. Or, un désir qui, soutenu par l'espoir, dure toute la vie, sans être jamais satisfait, me parait singulièrement approcher du bonheur.
— Mais votre grand poète, — dis-je à lord Falmouth, — Byroii, ii'a-t-il pas eu quelque temps, dit -on, T enfantillage de s'occuper de ces folies?
— Byron !! Ah ! ne parlez pas de cet homme, — s'écria la marquise avec une expression d'amertume et presque de haine.
— Ahî prenez garde, — me dit lord Falmouth en souriant. — Sans y songer, vous venez, monsieur, d'évoquer vous-même une diaholique figure, que madame la marquise va conjurer de toute la force de ses exorcismcs, car elle le déteste. ;?
Je fus fort étonné, car j'étais loin de m' attendre à trouver madame de Pënàfiel anti-hyronienne. Tout ce qu'on racontait de son esprit fantasque et hardi me semblait au contraire fort en harmonie avec ce génie dédaigneux et paradoxal. Je restai donc très-attentif au reste de la conversation de madame de Pënàfiel, qui reprit avec un sourire amer :
u Byron ! Byron ! si cruel et si désespérant ! cœur méchant et dur! Quand on songe pourtant que, par une inexplicable fatalité, tout esprit jeune et riche d'un trésor d'illusions inestimables s'en va justement les prodiguer à
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ce démon méprisant et insatiable! c est à croire en vérité à la loi des contraires.
— Mais rien n'est plus évident que T attraction des contraires, — dit lord Falmoulli. — Je vous le demande, le charmant papillon, par exemple, manque-t-il jamais, FintcUigent petit être aérien qu'il est, dès qu'il l'oit quelque part une flamme bien vive et bien rôtissante, d'accourir tout de suite avec toutes ses grâces de fils de Zéphire et d'Aurore, afin de s'y faire délicieusement grille
— Aussi, — reprit madame de Pënàfiel avec une sorte d'exaltation qui la rendit très-belle, — je ne puis penser sans amertume à tant d'âmes nobles et confiantes, à jamais désespérées par le génie malfaisant de Byron ! Oh ! qu'il s'est bien peint dans Manfrcd! Tenez : le château de Manfred, si sombre et si désolé, c'est en vérité sa poésie! c'est son terrible esprit!! Sans défiance vous entrez dans ce château, dont faspect sauvage et élevé vous a frappé; mais une fois entré, une fois sous le charme de son hôte impitoyable, les regrels sont vains, il vous dépouille sans merci de vos croyances les plus pures, les plus chéries; et puis, quand la dernière vous est arrachée, quand la dernière étincelle de foi est éteinte
en VOUS, le grand seigneur vous chasse avec un sourire insultant; et, si vous lui demandez ce qu'il vous donne au moins en échange de ces richesses de votre àme, ainsi à jamais perdues et profanées...
— Eh hien, madame î — dis-je en me permettant d'interrompre la marquise, — le seigneur Manfred, répond : ;< Je vous ai donné le doute... " le doute!... la sagesse des sages. >? — Mais, — ajoutai-je, curieux de voir si madame de Pënànel partageait mes adorations comme mes antipathies, — si vous maudissez si fort Byron, madame, sa noble patrie ne vous offrc-t-elle pas, si cela se peut dire, un antidote à ce poison si dangereux, Walter Scott?...
— Oh ! — dit-elle en joignant les mains avec une grâce vraiment charmante et p^'csque naïve, — que je suis heureuse, monsieur, de vous entendre parler ainsi!... \' est-ce pas que le grand, le hon, le divin, l'adorable Scott est bien le contre -poison de Byron? Aussi lorsque, l'àme toute meurtrie, vous fuyez avec désespoir le terrible château de Aïanfred, avec quelle reconnaissance vous vous trouvez dans la demeure riante et paisible de Scott , de ce vieillard si doux , si grave et si serein ! Comme il vous accueille avec tendresse! comme sa pitié
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csl louchante! comme il vous apaise, coiiime il vous coiilsole! comme il montre le monde sous un jour pur et radieux en exaltant tout ce qu'il y a de noble, de bon, de généreux dans le cteur humain! comme il vous élève eniin autant à vos propres yeux que Byron vous à dégradé! s'il ne vous rend pas vos illusions à jamais perdues, chose, hélas! impossible ; du moins, n'est-ce pas, qu'il berce et endort sou^ vent votre douleur incurable à ces récits bienfaisants?... Eh bien! dites... dites, monsieur, n'est-ce pas là une grande, une magnifique gloire, que la gloire de W'alter Scott ? Quel est riiomme le plus véritablement grand et puissant, celui qui désespère ou celui qui console? Car, hélas ! monsieur, faire croire au mal est si facile!!! — ajouta la marquise avec une expression d'amertume navrante.
Quoique tout ceci , fort bien dit et pensé d'ailleurs, m'eut paru peut-être trop plwasé pour une conversation, dans cet entretien de madame de Pënàficl, ce ne fut pas ce qui me surprit davantage.
11 est sans doute arrivé à tout le monde d'éprouver cette sensation inexplicable, d'où il résulte que, pendant au plus la durée d'une seconde , on croit avoir déjà positivement vu
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OU entendu ce qu'on voit et ce qu'on entend, bien qu on ait la certitude absolue de voir le site qu'on regarde, ou d'entendre bi personne qui parle, pour la première fois; or, ce que venait de dire madame de Pënàliel à propos du génie de Byron ou de Scott me fit ressentir une impression analogue. Cela était tellement selon ma pensée intime, et en semblait si parfaitement féclio, que je demeurai d'abord presque stupéfait ; puis, réfiécbissant bientôt qu'après tout, ce que madame de Pcnàficl venait de dire là n'était qu'une appréciation fort simple et fort naturelle de deux esprits opposés , je continn.ai très-froidement, sans laisser pénétrer ce que j'avais éprouvé; car madame de Pënàfiel m'avait semblé véritablement trèsémue et très-naturelle en parlant ainsi :
« Sans doute , madame , le génie de Byron est très-désolant, et celui de Scott très-consolant, et fun me semble aussi avoir un trèsgrand avantage sur fautre; mais ces désolations et ces consolations me paraissent un peu superflues à notre époque; car aujourd'liui on ne s'afflige ni on ne se console de si peu.
— Gomment cela? — me demanda madame de Pènàlicl.
— Mais il me semble , madame , que nous
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n'en sommes plus au temps des malheurs et des félicités imaginaires; on prend le sage parti de substituer le positif du hien-êlrc matériel à toute Fidéalité rêveuse et folle de la passion ; il y a donc de nombreuses probabilités pour qu on se trouve beaucoup plus près du bonheur qu'on ne s'en est jamais trouvé! Car, même pour les plus complètement doués, il n'y a rien de plus impossible à réaliser que l'idéal ; tandis qu'avec de la raison chacun peut prétendre à s'arranger un petit bonheur matériel fort sortable.
— Ainsi, monsieur, — me dit madame de Pénàfiel avec impatience , — vous niez la passion? vous dites que de nos jours elle n'existe plus ?
— Je me trompe, madame, il en est encoi'C une, la seule qui reste, et celle-là a concentré en elle la violence de toutes les autres. L'influence de cette passion est immense : c'est la seule enfin qui, bien exploitée, pourrait réagir de nos jours sur toute la société... sur les mœurs, par exemple? Et, bien que nous soyons, hélas! à mille lieues du laisser-aller si gracieux des grandes époques du plaisir et de la galanterie, la passion dont je vous parle, madame, pourrait presque changer chaque salon de Paris en
une asseiiihlcc de quakers ou de bourgeois américains.
— Comment cela? — dit madame de Pcnàfiel.
— En un mot, madame, voulez-vous voir la pruderie la plus sauvage régner dans tous les entretiens? voulez -vous entendre des invocations sans fin de la part des hommes (qui ne sont pas mariés bien entendu) en faveur de la sainteté du mariage et des devoirs des femmes? voulez-vous, en un mot, voir réaliser Tutopie rêvée par les moralistes les plus sévères?
— C'est-à-dire pour moi, je voudrais bien voir cela, une fois par hasard... en passant, — s'écria lord Falmouth feignant un air épouvanté : — mais voilà tout; je proteste... si cela doit durer plus longtemps !
— Mais le secret de cette passion, monsieur, — dit madame de Pënâfiel, — de cette passion qui peut opérer ces miracles, quel est-il?
— L'égoïsme ou la passion du bien-être matériel, madame ; passion qui se traduit par un nîot très-trivial et très-significatif, \ argent.
— Et comment appliquerez -vous l'amour excessif de l'argent au développement non moins excessif de celte menaçante vertu dont vous' faites un tableau si effrayant que je n'en
suis pas encore bien remis? — dit lord Falmoiitli.
— Ainsi qu on fait dans votre pays, monsieur, en punissant d'une amende exorbitante toute infraction aux devoirs. Que voulez-vous? dans notre époque toute positive, on ne redoule plus guère que ce qui vous atteint dans votre vie de chaque jour, dans votre bien-ctre; et sous ce rapport V amende appliquée au maintien des mœurs serait certainement le plus puissant levier social de Tépoque. Ainsi, par exemple , supposez un moraliste profond , inexorable, décidé à rompre brutalement avec les faiblesses que le monde accepte ; un homme passionnément épris du devoir... ou, si vous Taimez mieux, figurez-vous un homme treslaid, très-ennuyeux, et conséquemment trèsenvieux de certaines fautes charmantes qu'il ne peut pas commettre, et décidé à les poursuivre à outrance; que cet acharné moraliste soit législateur par-dessus le marché, et qu'un jour il vienne faire à la Chambre le tableau le plus sombre de l'état des mœurs; enfin qu'il demande et qu'il obtienne d'une majorité que, sans trop d'efforts d'imagination, vous supposez aussi composée de gens très-laids et tréscnnuyeux; qu'il obtienne, dis -je, je ne sais
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d'après quels considérants, l'organisation d'une police sociale destinée à surreiller, à dévoiler tout attentat aux mœurs privées, et qu'enfin on promulgue une loi qui punisse, je suppose, d'une amende de cinquante mille francs ce tendre délit dont les tribunaux retentissent tous les jours; que cette amende soit doublée en cas de récidive, et non pas, ainsi que cbcz vous, monsieur, offerte comme un dédommagement honteux pour l'offensé, qui conserverait ici tous les droits de venger son honneur; mais employée, je suppose, à l'éducation des enfants trouvés... afin que le superflu alimente le nécessaire.
— Et vous croyez, monsieur, — s'écria la marquise, — que l'ignoble crainte de payer une somme d'argent considérable rendrait la majorité des hommes moins attentifs, moins empressés auprès des femmes?
— Je le crois tellement, madame, que je puis vous tracer à merveille les deux aspects très- différents d'un salon rempli des mêmes personnages la veille ou le lendemain du jour où une telle loi serait promulguée. La veille , vous verriez les hommes, comme toujours, souriants, épanouis, charmants, prenant leur voix la plus douce et la plus tendre pour développer