E PAUL(»1K
Cl luiiiiido ii'<]arci, brillant, si éploré à travers le cristal limpide de ses larmes; que celte taille souj)le et mince, si délicieusement ployée sur le lapis; enfin jusqu'à son cou-de-pied cliariiianl, si élégamment cambré, qui, dans le désordre dv la douleur, laissait voir sa clicville et le bas de sa jambe fine et ronde enlacée du colhurnc de ses souliers de salin noir; tout cela élail d'un ensemble ravissant.
J'avoue qu'après mon premier étounement et mes doutes sur la réalité de ce chagrin mon sentiment le plus vif fut une vive admiration pour des charmes aussi complets...
J'hésitai un instant, soit à entrer brusquement, son à retourner jusqu'à la porte du salon d'attente et à m'annoncer alors en toussant légèrement ; je me décidai à ce dernier parti : aussitôt les ballants du meuble où était le christ se refermèrent brusquement, et, d'une voix trèsaltérée, madame de Pënàtiel s'écria :
u Mais qui est donc là?... v
J'avançai en m' excusant de n'avoir rencontré personne pour m' introduire. Madame de Pënàliel me répondit :
a Je vous demande pardon; mais, me trouvant fort souffrante, j'avais fait défenfhe ma porte, et je la croyais fermée. »
Jo lui réitérai mille oxcuscs, cl j'allais me retirer, lorsqu'elle me dit :
u Pourtant, si la compafjnic d'une pauvre femme, horriblement triste et nerveuse, ne vous effraie pas trop , restez , vous me ferez plaisir.
liOrscpie madame dePënàfiel m'invita de demeurer, et me dit qu'elle avait fait défendre sa porte (ce qui expliquait l'absence de ses gens d'intérieur dans le salon d'att<'nte), je n'hésitai ])lus un momer^t à croire que la scène du cruciii\ n'eut été jouée, ot que ses-gens n'eussent eu Tordre de ne laisser entrer que moi.
Ce beau raisonnement était sans doute le comble d,e la folie et de l'impertinence, cela était parfciitement invraisemblable. Mais je préférais être assez sottement vain pour soupçonner une femme que j'aimais, une femme de la condition de madame de Pënàfiel, de jouer pour me tromper une misérable comédie, que de croire cette femme capable de souffrir d'un de ces moments d'affreuse amertume contre lesquels on demande à Dieu aide et protection !
Si j'avais un moment réiléclii que moi, jeune aussi, et vivant aussi de la vie du monde, je ressentais souvent plus qu'un autre de ces cha-
LE l'.AKLUlP.
•{lins tiaiis raiise, l'état de tristesse dans ioqii j'avais surpris madame de Pënàfiel m'aurait paru concevable; mais non, la défiance la plus incarnée, la crainte de passer pour dupe en éprouiant un sentiment de compassion pour une douleur qui pouvait être feinte, paralysa chez moi tout raisonnement, tout sentiment généreux.
Ainsi, au lieu de sympathiser avec une peine sans doute véritablement sentie, ne voyant là qu'une comédie, je lis à l'instant ces calculs sots et infâmes sans doute, mais qui dans le nioment me parurent vraisemblables, ce qui me les rendit, hélas ! si dangereux.
Par suite de son esprit fantasque, me dis-je, madame de Pënàfiel est peut-être piquée de ce que je ne parais pasm'occuper d'elle, non que mon hommage soit le moins di monde à désirer, mais ses projets eu sont peut-être dérangés. La voyant très-assidùment depuis trois mois, je ne lui ai pas même adressé un mot de galanterie, — elle ne parait avoir aucune affection évidente ; selon le monde, cela ne peut (Hre vertu, c'est donc mystère. — Pourquoi ne voudrait -elle pas à lu fois et m' utiliser et se venger de mon inditférence ariécté(\ en me taisant servir de manteau pour mieux cacher en-
s» A UT mu.
corc iiii auirc nniour... cl diTouler ainsi les soupçons (lu monde? — La route est simple, trouvant madame de Pënàficl ainsi abattue, je ne puis m' empêcher de m'informer de la cause de ses chagrins, de hii ofi'rir des consolations et de ris(pier peut-être un aveu qui lui servirait à un dessein dont je serai le jouet. —
Ou bien encore, devinant la tristesse, la mêla ncolic anière cpii souvent m'accable, et dont janiaisjencluiaiparlé, elle feint sans doute ce simulacre de désespoir, alin d'amener des confidences misanthropi(pies de ma part sur la perte des illusions, les douleurs de Tàme, etc. , et autres peines des plus ridicules à avouer, et de se mocpier ensuite' de mes niais êpanchemenls.
Or, une fois convaincu de cette supposition, je ne trouvai aucune impertinence assez dure, ])our prouver à madame de Pënàfiel que je n'étais pas sa dupe.
Encore une fois, rien de plus complètement absurde que ces craintes, que ces arrière-pensées. Maintenant que j'y songe de sang- froid, je me demande comment je n'avais pas seulement réfléchi qu'il fallait que madame de Pënàliel fût assurée de ma visite ce jour-là, et de l'Inuire où je me présenterais chez elk% pour arranç/er celle scène; que me prendre pour
LK 1' .A H LOI H Sit
Miaiilcau (111110 aiilre alTcclion la Luuipruiiiettcail tout aussi gravement aux yeux du monde, (juc si elle alTicliait la liaison que, selon moi, elle voulait cacher ; puis enfin que le plaisir de rire de chagrins dont j'avais eu le bon sens de ne lui jamais parler, ne valait certes pas la peine d'une dissimulation si longuement et si adroilenicnt combinée?
.Mais lorsqu'il s'agit de folies (C( je ci'ois fermement que ma défiance était exaltée jusqu'à la monomauie), les réflexions sages et sensées ' sont nécessairement celles qui ne nous viennent jamais à l'esprit.
Kn vain, encore, je m'étais moqué moimême de ces médisances infâmes, qui de l'incident le plus simple et le plus indifférent en soi parvenaient à construire les imaginations les plus monstrueusement absurdes ; et pourtant, sans réfléchir un instant à l'odieuse inconséquence de mon esprit, j'allais, ce qui était mille fois plus misérable encore que de médire, j'allais calomnier la douleur, chose sainte et sacrée s'il en est! j'allais abuser d'un secret surpris ! Témoin involontaire d'un de ces grands accès profonds de tristesse intime et cachée, auxquels les âmes souffrantes n'osent s'abandonner que dans la solitude, par une suscep-
m A UT H m.
lihililt' délicate qui est la pudeur du clia<{riii, j'allais enfin indignenien» travestir la cause et l'expression de ce désespoir vrai sans doute, qui ne s'adressait qu'à Dieu seul, et qui lui demandait ce que lui seul, liélas ! peut dojiner, espoir et consolation !
Ce fut donc avec une disposition d'esprit sinfi[ulièrement tournée au sarcasme, et rej^ardant le visage si tristement abattu de madame de Pënàllel, avec les yeux méchants et hébétés de ce monde, dont je dépassais alors, grâce à ma lâche défiance, les plus noires préventions, que je m'assis d'un air très-sec et très-dégagé \ is-à-vis de la causeuse de madame de Pënàliel, (jui s'y était rejetée avec accablement.
Je me souviens de notre entr( lien presque mot pour mot.