‹ ArthurChapitre 76 sur 89 · JOURS DE SOLEIL · texte numérisé non relu

JOURS DE SOLEIL

Peu de personnes, je cr lis, ne se sont pas créé une sorte de langage intime et ù part qui leur sert à diviser, à elasser pour ainsi dire dans leur pensée les différentes phases , les divers événements de leur vie. — Ainsi j'appelais autrefois mes jours de soleil ces heures aussi rares que fortunées dont le souvenir resplendit plus tard si magnifiquement dans le cours de l'existence que son magique reflet peut colorer encore les plus pâles ennuis.

Dans la plupart de ces jours, grâce à une de ces heureuses fatalités du destin qui se plaît quelquefois à élever T homme jusqu'au comi)le du honheur possihle; dans ces jours de soleil, tout ce qui nous arrive est non-seulement selon nos désirs, mais encore, si cela se peut dire, presque toujours merveilleusement encadré.

— Et qui n'a pas eu dans sa vie son jour de soleil? un de ces jours où tout parait heurcuv et splendide, où l'àme est inondée d'un l)i«'n-

•KtlRS DE SOLEIL. ISo

ctrc inexprimable, où souvent la nature ellemême semble apporter son tribut éclatant à notre félicité? Si une voix depuis longtemps chérie vous dit en tremblant : — A ce soir!! — ce soir-là, il se fait que le ciel est pur, les bois verts et touffus, les fleurs étincelantes, fair saturé de parfums; enlin, par un hasard adorable, tout ce qui frappe votre vue est riant et paisible. Rien de triste, de sombre, ne vient obscurcir votre lumineuse auréole. \'ous faut-il dire avec amour combien vous jouissez de cette rare et divine harmonie! les expressions naissent pleines de fraîcheur et de grâce; votre esprit allègre et épanoui brille de mille saillies; s'il se tait , alors votre cœur parle et murmure d'ineffables tendresses; puis vous vous sentez si lier, si hardi, si complètement doué, qu'à vos yeux éblouis l'avenir est sans bornes, ses perspectives innombrables, rayonnantes, et il vous semble enfin qu'aucun malheur ne vous peut atteindre sous l'égide du tutélaire et radieux génie qui vous couvre de ses ailes d'or!...

Depuis que Marguerite nf avait avoué son amour, amour si douloureusement, si longuement combattu par les souvenirs de son bonheur passé, mon incurable défiance devait ce-

loi .\ï{ riii \[.

(Icr, {)oiii' ([iiclqdc l('iH[)s (lu moins, aiu prciivcij clo la lendressc la plus ciiivrantr.

Jamais aussi jours ne furent plus heureux et plus beaux que ceux qui suivirent cet aveu.

Presque tous les soirs, en rentrant chez moi, j'avais alors écrit avec délices le mémento de ces journées charmantes.

Aussi est-ce avec une sorte de tendre et res- ])eclueux recueillement qu'en transcrivant ces lignes sur mon journal je relis ces fragments épars, écrits autrefois pendant une des plus douces périodes de ma vie.

J'ai été assez heureux aujourd'hui pour éviter à Marguerite une minute de chagrin, mais ce pauvre Candid est mort...

Je viens d'assister à son agonie... Brave et digne cheval, pourtant je l'aimais bien !...

Georges ne pleure pas, il est dans un désespoir stupide; il m'a dit en anglais avec une indéfinissable e\j)ression, en me le montrant expirant : u — Ah! monsieur! mourir ainsi... et !ians courir conlre personne! ^)

J (IL li.> i>l. ^OLK: L l:;ô

J'auvrc (iandid ! sa lin u élê douce au iiifiins î il a fléchi sur ses genoux, puis il o^t louibé ; alors deux ou trois fois il a levé sa noble tète , ouvert encore ses grands yeux si brillanls... puis les fermant à demi, poussant un profond soupir, il est mort.

Jamais peut-être je n'ai aiiné ni aimerai de la sorte un cheval; mais il y avait chez celui-ci tant d'intelligence, tant de beauté, tant d'énergie, tant d'adresse, jointe à une intrépidité si franche ! \e reculant devant rien ; s'agissait-il d'obstacles à la vue desquels bien des chevaux auraient hésité, il arrivait, lui, lier, calme (l hardi, et le passait en se jouant... VA puis, ayant toujours l'air si libre et si joyeux sous le frein, on eut dit que ce vaillant animal ne le subissait pas, mais l'acceptait comme une parure.

Pauvre Candid ! c'était mon courage, njon orgueil! Conhant dans sa force, j'affrontais sans crainte des dangers qui peul-èlre sans lui m'eussent fait pâlir.

Confiant dans sa vitesse et son opiniâtre énergie, j'acceptais tout pari. — Pauvre Candid! — sa vitesse, son opiniàti'e énergie, c'est ce qui l'a tué.

Seul parmi mes chevaux il [xjuvait faire ce

(lii'il a l'ail, ce que bien peu l'eraienl; il a vaillamment aecompli sa tâche; il m'a valu un sourire de Margucrile, cl puis il est morl.

Pauvre Candie! î je n'ignorais pas h quoi je l'exposais, et maintenant... je ne sais si j'aurais encore le même courage de sacrifice.

\ oici pourquoi Candid est morl.

Ce malin nous sommes allés avec Marguerite el don Luis voir le château de ***, qu'elle a envie d'acquérir; ce château est situé à trois lieues et demie de Paris.

En visitant les appartements, je donnais le bras à Marguerite, nous précédions don Luis el le régisseur de cette terre.

Arrivés dans la bibliothèque, nous avons remarqué un très-beau portrait de femme du dixseptième siècle; les mains surtout étaient d'une délicatesse et d'une forme adorable.

Si adorable que je trouvai qu'elles ressemblaient à celles de Marguerite.

Elle a nié; — je l'ai suppliée d'ôter son gant et de comparer, Ja ressemblance était frappante.

Voir de si belles mains sans les tendrement baiser, je ne le pouvais.

\ous entendîmes les pas de don Luis , el nous continuâmes notre ex.imeji.

JOl hS \)K SOLEIL. 1:1"

Le château visité, nous reviiimes a Paris.

Se trouvant fatiguée de cette course , .Marguerite m'avait prié de venir passer la soirée avec elle; je le lui promis.

En arrivant je la trouvai triste, pâle, visiblement émue.

'.( Qu'avez-vous? — lui dis-jc.

— \oiis allez vous moquer de moi, — elle avait les larmes aux yeux; — mais je n'ai pas retrouve un bracelet qui me vient de ma mère ; je le portais au hras ce matin; vous savez le prix que j'y attache, jugez de mon chagriu ; j'ai fait chercher partout, rien... rien!...

A ces mots, je me rappelai presque confusément avoir vu tomber du gant de Marguerite quelque chose de brillant , lorsque je lui baisai hi main dans la bibliothèque ; mais, tout au bonheur de ce baiser, cet incident n'avait pu m'en distraire.

•■■■■ J'attache tant d'idées exagérées sans doute à la possession de ce bracelet, — reprit Marguerite, — que je serai affreusement malheureuse de ne le pas retrou' er ; mais quel espoir? en ai-je aucun? Ah! mon ami, pardon de celte douleur de regrets dans laquelle vous n'êtes pour rien ; mais si vous saviez ce que ce bracelet est pour moi... Ah! quelle pénible

i.ii< A uni l H.

jiuil j(3 vais passer, dans quelle iinjuiéludt' je vais être!... "

Il me vint alors à l'esprit une de ces [)ensêes (ju'on a lorsqu'on aime avec idolâtrie.

J'avais un cheval de course d'une grande vitesse, c'était Candid; il y avait trois lieues et demie de Paris au château de ***; — la nuit était helle, la lune hrillante, la route parfaite; - — je voulus, pour épargner à Alarjjuerite nonseulement une nuit, mais une heure, mais quelques minutes de chagrin, savoir, dans le moins de temps possihle, si le hracelct était resté ou non dans la hihliolhèque de ***, — quitte à tuer mon cheval.

a Pardon de mon égoïsme, — dis-je à Marguerite , — mais votre regret et la perle que vous avez faite me font souvenir que j'ai laissé étourdiment une clef à un coffret qui contient des papiers importants ; j'ai toute conliance daus mon valet de chamhre, mais d'aulr(^s que lui peuvent entrer chez moi , permettez-moi donc d'écrire un mol, que je vais envoyer par ma voilure, pour ordonnei' d'ôler cette clef et de me l'apporter. M

J'écrivis aussitôt ces mois :

.. Georges sellera à Tinslant Candid, il ira " au château de ***, demandera au régisseur

JOURS DE SOLEIL. lo'J

s'il lia pas li'oiur un hrart'Icl d'or dans Ja

» bibliolliôquc. — Quand (jc'ort|CS recevra cet

ordre, il sera di.v heures:, — il faut qu'à onze

• heures le bracelet ou la réponse soit à riiôtel

de Penàliel. j?

La lettre parlil,

Il y avait un peu plus de trois lieues et demie de Paris au cl^àteau de *** ; c'était donc l'aire plus de sept lieues en une beure , cbosc possible pour un cbeval de la vitesse et à\\ sang de Candid , mais il y avait cent à parier contre un qu'il ne résisterait pas à cette course.

Jusqu'à dix lieures, j'eus assez d'empire sur moi pour distraire un peu Marguerite de ses regrets et j'y parvins.

Onze heures sonnèrent, Georges n'était pas de retour.

A onze heures cinq minutes, un valet de chambre entra portant sur un plateau un petit paquet qu'il me présenta.

C'était le bracelet de Marguerite.

Je ne saurais dire avec quelle ivresse je le pris.

.. Me pardonnerez-vous, — lui dis-je, — la lenteur de mes gens ? ne sachant pas le prix (|uc vous attachiez à ce bracelet, c'est moi qui

lift AKTHIH.

VOUS l'avais vole ; mais voyant votre clia^rin, j'ai pris le prétexte d'une clef oubliée pour écrire à mon valet de chambre de m' envoyer un petit paquet qu'il trouverait dans ma cassette.

— Je l'ai... je l'ai... oh ! je le retrouve... je vous pardonne! —s'écria Marguerite en baisant le bracelet avec transport ;^)uis me tendant la main, elle ajouta: — Ah! que vous êtes bon d'avoir eu pitié de ma faiblesse, et que je vous sais gré d'avoir envoyé chez vous pourm'éviter quelques moments de chagrin.

J'avoue que, malgré la joie et le bonheur de Marguerite, mon inquiétude fut grande jusqu'à onze heures et demie, que je quittai l'hôtel de Pënàiiel.

A minuit je n'avais plus d'inquiétude.

Pauvre Candid!... il vient de mourir.

,Vai dit à Georges, pour expliquer cette mort, que j'avais parié trois cents louis que Candid irait à *** pendant la nuit, et reviendrait en une heure.

JOIRS ni'. SOLEIL. 141

Avril 18...

J'ai rencontré .Margucrile aux Champs-Klysèes.

En parlant de chevaux, elle m'a dit : u Mais comment ne faites-vous pas plus souvent courir Candid? On le dit si vite, si beau, et vous l'aimez tant... oh! tant, que j'en suis presque jalouse, 5' ajouta-t-elle en riant.

A ce moment, M. de Cernay, qui était i'i cheval ainsi que moi, s'approcha de la voilure de madame de Pënàfiel , la salua et me (lit :

.;Eh bien, est-ce vrai? Candid est mort. -

Marguerite me regarda avec étonnement.

ail est mort, — dis-je à M. de Cernay.

— C'est ce qu'on m'avait dit, mais cela ne m'étonne pas : faire plus de sept lieues la nuit, en une heure quatre minutes! de tel sang que soit un cheval, il est bien difficile qu'il résiste à cette épreuve, surtout sans être en condition. Et votre pari était de trois cents louis , je crois?

— De trois cents louis.

— Mil l)irii , cuivc nous, vous lucz fail uiio folie; d'al)ori! jo vous on ai vu rofuscr Ix'auroup plus que ct'la , ci avec raison, car, pouicinq roufs louis et ])lus, vous ne rctrouvoroz jamais un clicval pareil : je vous le dis maintenant qu'il est mort... — ajoula-t-il très-naïvement.

— Il en est donc un peu de la répulation des chevaux comme de celle des «grands hommes, — hii dis-je en riant, — la jalousie (>mpèche de les apprécier de leur vivant.

Le ref][ard de .Mar|Tuerile me dédommaj5[ea presque de la morl du pauvre Candid.

Avril 18...

Quelle enivrante journée! Ce bonlieur relenlit encore si délicieusement dans mon cœur (pie je me plais à en écouter les moindres échos.

11 faisait aujourd'hui un temps radieux. Amsi (pie nous en étions convenus hier avec alarguerite , je l'ai rencontrée au bois ; sa figure encore un peu pâle semblait s'épanouir et renaître au

J()rK5 DR SOL F. IL. HS

soli'il. Ello so promenait à pied ; av ant do la rejoindre, j'ai pendant quelque temps suivi Marf]uerile dans l'allée des acacias. Rien de plus élégant que sa démarche, que sa taille, dont on devinait la souplesse et la grâce souslelong^ ciîàle qui l'enveloppait. Longtemps, bien amoureusement aussi, j'ai regardé ses petits pieds soulever à chaque pas les plis ondoyants de sa robe.

Je l'ai rejointe ; elle a beaucoup rougi en me voyant. — Plus que jamais je suis convaincu de la valeur charmante de ce symptôme. Dès qu'il cesse, dès que la vue de l'objet aimé ne fait plu.=, affluer le sang au cœur et au visage, l'amour vif, ardent et jeune a passé; — une débile et froide affection lui succède ; — l'indifférence ou l'oubli ne sont pas loin.

.l'ai pris son bras. — Comme elle s'appuyait à peine sur le mien , je l'ai suppliée d'y peser (hivanlage.

L'air était doux et pur, le gazon commençait à verdir, la violette à poindre ; nous avons d'abord peu parlé. — De temps à autre elle tournait sa figure vers moi, et me regardait (htucement avec ses grands jeux qui semblaient nager dans un cristal limpide ; puis bientôt, ses îiarines rr)>ps se dilatant, elle me dit avec une

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sorlo (l'avidilê : — Q>iril est bon, iTcst-rc p;»s , d'aspirer ainsi le printemps et le bonheur !

Kn voyant les hauteurs du Calvaire^ , nous avons beaucoup parlé campagne , grandes lonMs, champs, belle et vaste nature. — Celte conversation a été çà et là entrecoupée de longs silences. Après un de ces silences elle m'a dit: — Je voudrais vous voir en Bretagne ; nous ferions de longues , longues promenades , et je vous sèmcniis dans nos bois , pour faire plus tard, dans ma solitude, une riche moisson de tendres souvenirs.

J'ai répondu en riant que je ne trouvais rien à lui dire en échange de ces charmantes flatteries, et que je m'en savais presque gré, car rien ne me paraissait plus désespérant que ces gens qui vous remboursent ijnmédiatement un compliment gracieux ou une attention délicate, comme s'ils voulaient se débarrassera tout prix d'une dette insupportable.

Xous avons rencontré plusieurs hommes et plusieurs femmes de notre connaissance à pied comme nous. Après qu'ils eurent passé, et nos saints échangés , nous nous sommes avoué en riant notre désir de savoir ce qu'on disait ahirs à notre sujet.

A propos dp celte rencontre, Marguerite m'a

JOURS DK SOLEIL. \ \T,

du que Paris lui dciTiiinf odieux; qu'elle aiall Mfi beau projet, mais qu'elle ne voulait me le eonriei- que Je l"" mai. — Impossible d'en savoir davantage.

A quatre heures, le vieux chevalier don Luis nous a rejoints; nous avons tous trois continué notre promenade encore quelque temps. Madame de Pënâfiel avait comme moi quelques visites à faire; je l'ai quittée; elle allait le soir au bal ; nous sommes convenus que j'irais chez elle à dix heures pour avoir la première fleur de sa toilette, dont elle m'avait voulu l'aire un mystère.

Kn quittant Marguerite, j'ai été voir madame de -•■*^

Xotre bonheur est décidément très-connu.

Autrefois on parlait souvent devant moi de madame de Pënafiel avec toute liberté ; maintenant on ne prononce presque jamais son nom en ma présence, ou bien on l'accompagne des formules de louanges les plus exagérées. Cette réflexion m'est venue pendant le cours de ma \ isite à madame de •'"^^.

In homme de ses amis, tout récemment arrivé d'Italie, et ignorant encore les liaisons du monde, lui a dit, après s'être infoimé de plusieurs femmes de sa Cdnnaissanro : — A pn>n. lu

M'i -AHTHIR.

j)OS , cl niatlanio de Penàfiel ? .respèio que vous allez me raconter comme toujours quelque bonne histoire sur elle? Voyons , quel est Theureux ou le malheureux du moment? Dites-moi donc cela? Vous me le devez, à moi, qui , arrivant des antipodes, ne suis au fait de rien, et qui sans ces renseianemenls pourrais faire quelque gaucherie,

— Mais vous êtes fou , — a répondu madame de *^* rougissant beaucoup, et jetant un regard presque imperceptible de mon côté ; — vous savez, au contraire, que je déteste les médisances, et surtout lorsqu'elles ont pour sujet une de mes meilleures amies ; car j'ai pour Marguerite une affection qui date de l'enfance , — ajouta-t-elle en appuyant sur ces mots.

— Ine de vos meilleures amies! ah! c'est charmant, par exemple! — reprit ce diable d'homme qui ne comprenait rien ; — une de vos meilleures amies , soit ; mais alors en ce sens, celui qui aime bien, châtie bien; car vous m'avez fait sur elle cent contes plus divertissants, plus mordanls les uns que les autres.

L'embarras de madame de **' devenait extrême, j'en ai eu pitié.

— Je ne suis donc pas le seul , madame, ;'i

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qui VOUS ayez tondu ce pîôgo ? — lui ai-jo dit en riant.

— In piégo ? — a repris le nouvel arrivant.

— Un piège , monsieur, — ai-je rrpondu ; — un piège rempli de malice , auquel moimême, un des amis les plus sincèrement dévoués de madame de Pënàfiel , j'ai failli me laisser prendre.

— Ah ! m'en croyez-vous capable ? — m'a répondu madame de*** en souriant, sans comprendre encore ce que je voulais dire.

— Certes , madame , je vous en crois capable, — ■■ car c'est un excellent moyen de connaître les véritables partisans de nos amis; on dit en apparence un mal affreux de son amie intime , et selon que les personnes de sa connaissance la défendent ou renchérissent encore sur la médisance , on juge ainsi des bienveillants et des malveillants ; aussi , renseignée de la sorte , l'amie intime prend plus tard pour ce qu'elles valent les protestations qu'on lui fait.

— Ah! vous êtes en vérité d'une indiscrétion insupportable, — m'a dit madame de *** en minaudant —

L'arrivant d'Italie était stupéfait, l ne nouvelle visite entra, je sortis.

A dix lioures, je suis allô cliv/. Marniiorilc. .l'espérais l'alteiulro ; car je trouve loujours i\rlicieux d'être quelque temps seul à rèier dans un salon habité par celle qu'on aime, puis de voir l'appartement tout à coup éclairé pour ainsi dire par sa présence. — Je n'eus pas ce plaisir; — c'était elle qui m'attendail. — Ce triomphe que je remporlais sur les lonjjueurs ordinaires et incommensurables de la toilette , cette attention délicate et rare d'être prête pour me recevoir, me charma.

Marguerite était adorable ainsi : elle portait une robe de moire verte , très-pàle, garnie de dentelles et de nœuds de rubans roses, d'où s'épanouissaient de grosses roses rosées ; une de ces fleurs dans ses cheveux et une autre au corsage complétaient sa parure. Elle m'avait gracieusement réservé un de ses bracelets à attacher; je le fis, non sans baiser avec adoration ce bras charmant, si blanc, si frais et si rond.

J'ai voulu savoir les secrets du premier mai. Marguerite m'a dit qu'elle voulait me faire un mystère de cq printemps d'espérance.

Je lui ai raconté ma visite du matin à madame de ***; nous en avons beaucoup ri, el elle m'a dit être trop heureuse pour penser à la

.JOlU.> DE îlULElL, UJ

fausseté di'i autres. — Puis causant d'une lièshelle étrangère qui avait produit une assez grande sensation dans le monde, Marguerite m'a remercié très-gaiement de me montrer tort assidu auprès de cette jolie personne. ■ — l']t pourquoi me remercier de cela ? lui ai-je demandé. — Parce qu'un homme n'est jamais plus en coquetterie avec les autres femmes que lorsqu'il se sait bien absolument sur du cœur où il règne. Aussi , je suis heureuse et Hère de vous inspirer cette certitude et cette sécurité.

— A onze heures elle a demandé sa voilure. — Comme je me iélicitais de cette liberté qui nous permettait de nous voir si intimemcul, -Marguerite m'a répondu : — Cela n'est rien encore ; vous verrez mon premier mai.

Je suis allé un instant à l'Opéra ; il était fort brillant. — J'ai trouvé M. de Cernay dans notre loge. Ce qu'il appelle mon bonheur continue toujours de lui èlre insupportable; car il ne cesse de me dire combien il est enchanté de la voir si sérieusement attachée; il fallait que cela huit ainsi un jour ou l'autre, a-t-il ajouté. D'ailleurs elle devait entin se lasser d'une existence si agitée. Son goût pour Ismaèl n'avait été qu'une

folio; son pcnchaiil pour M. de .Merlouil un caprice; ses autres aventures mystérieuses, mais pourtant devinées, des écarts d'imaginaliou , tandis que Taffection ([u elle ressentait pour moi était toute autre, etc. — Selon mon habitude, je me suis obstiné à nier mon bonheur; alors M. de Cernay s'est mis à m' accuser d'être dissimulé, de vouloir cacher ce que tout Paris savait, et a fini par me prédire sérieusement que, si je persistais à demeurer ainsi secret, — je

n'aurais jamais d'ami intime. Prédiction dont

je me suis véritablement trouvé très-chagrin.

Je suis allé au bal de madame*** pour rejoindre Marguerite; en entrant dans les salons je ne l'ai pas longtemps cherchée. Qui expliquera cet instinct, cette singulière faculté, grâce à laquelle il suffit d'une minute et d'un seul regard jeté sur une foule de femmes et d'hommes pour trouver au milieu d'elle la personne qu'on désire vivement de rencontrer ?

-Marguerite causait avec madame de *** lorsque j'allai la saluer. Elle m'accueillit avec une grâce charmanle et une préférence très-marquée, bien qu'elle fût fort entourée. Je cite cette particularité parce que beaucoup de femmes, dont on a deviné l'intérêt , croient faire une merveille de tact et de linesse en accueillant

JOIRS DU SOLEIL. loi

avec une iiidilïéreiicc alTeclée, souvent même grossière, les prévenances de celui qu'elles aiment.

Madame de ■'** est fort vive, fort spirituelle, fort gaie, d'un caractère rempli de franchise et de solidité, indulgente pour le monde, mais nullement banale, et d'une méchanceté cruelle dès qu'on attaque ses amis absents. Marguerite et moi étions en grande confiance avec elle. Toutes deux s'étant mises sur une causeuse, je me suis assis derrière elles, et nous avons fait mille folles remarques sur tout et sur tous. — Je ne sais comment on vint à parler de tableaux. Madame de*** m'a dit :

— Je sais que vous avez une charmante collection de tableaux et de dessins ; donnez-nous donc un jour à souper, ainsi qu'à quelques femmes et à quelques hommes de notre connaissance, que nous allions admirer vos nu*rveilles.

— Avec le plus grand bonheur, — lui ai-je répondu ; — mais il est bien entendu que je n'invite pas les maris ; cela dépare, c'est comme un danseur dans un ballet.

— Mais au contraire, — m'a-t-elle dit, — à la fadeur maussade, jalouse, enfin pres(pie con-

loi AU 1 Hl i;

juji^alo, qui ivjjiie dans la plupart des liaisons, cp serait très-piquant : beaucoup de maris trèsainiaMrs n'ont contre eux que d'être maris ; or, ])uis(jue beaucoup ne le sont plus, ils ojit mille chances de paraître charmants. — Apres avoir lonijuement et gaiement débattu cette question, nous sonnnes convenus de ce souper avec une proportion raisonnable de maris et d'amants.

Il était assez tard, .Mar<]uerile a prié son cousin don Luis d(> demander sa voilure; tandis qu'elle l'allendait et que je jetais son mantelet sur ses belles épaules, je lui ai dit à voix basse : — A demain onze heures... n'est-ce pas?

Klle a beaucoup rougi, et m'a légèrement serré la main lorsque je lui ai rendu son éventail e( son Jlacon...

— .l'ai compris.

Don Luiz lui a olïerl- son bras, et elle est partie.

Rentré chez moi, je viens d'écrire le détail de cette journée si vide en apparence, et pourtant SI remplie de joies cliarmantcs.

Joies charmantes qui sont tout et rien : rien si on les isole, tout .^^i on les rassemble. Alors c'est un bonheur épanoui, radieux, émaillé de mille délicieux souvenirs, aussi enivrants que le par-

JtURS DE SOLEIL. 1^3

l'uni sans nom d'un boiuiuel, aussi compose, lui, (\o mille suaves et Iraiclies otlcurs. A demain... onze heures...

Je suis allé chez elle à trois heures.

Je Tai retrouvée toujours tendre, atfectueuse, mais recueillie, pensive et presque triste.

Celte tristesse n'était pas amère ; elle était douce, remphe de charme et de mélancolie. Les idées qu'elle a émises ont été nobles, sérieuses, élevées.

Ce contraste m'a proTondément frappé...

Il y a dans Tàme de certaines l'emmes d'inépuisables trésors de délicatesse.

Chez celles-là, tout s'épure par le sacrifice, tout s'idéalise par l'ardeur presque i^ligieuse dont elles aiment, par le sentiment des devoirs sacrés qu'elles trouvent dans l'amour, [)ar une sorte de contemplation douloureuse où h's plonge toute pensée d'avenir.

Chez nous l'horizon est bien plus borné.

loi AKimn.

lue fois noire passion vl noire vanité satislailcs par la possession, rien de plus net, de plus tranché que ce que nous éprouvons. Les mieux doués sont encore quelque peu tendres, reconnaissants ; — les autres se trouvent souvent rassasiés et maussades.

Chez certaines femmes, au contraire, par cela que les impressions heureuses et tristes, plus tristes qu'heureuses, qui succèdent à l'ivresse des sens, se contrarient et se heurtent; en elles la mélancolie prédomine; car ce qu'elles éprouvent est indélinissable. C'est à la fois bonheur et désespoir, regrets et espérance, souvenirs brillants et honteux, amour plus vif, remords terrible , et désir insurmontable de se donner encore.

Je suis resté longtemps chez .Marguerite. \otre conversation a été délicieuse d'intimité. Elle m'a beaucoup parlé de ma famille, de mon père...

Un moment ces pensées, dont j'étais, hélas ! depuis si longtemps déshabitué, m'ont attristé; je lui ai tout confié : mon oubli, mon ingratitude, et rindifférence coupable où me laissait sa mémoire...

.Alors Marguerite n'a pu s'empêcher de fon-

..IULKS I)K SOLEIL. lôk

âvc en larmes, et m'a dit : • — On croit pourtant à réternelle durée d'autres alïectioiis... puisqu'on ose s'y livrer...

J'étais si profondément Jieureuv (pie peu à peu je l'ai rassurée. Sa tristesse s'est eu partie dissipée, et je ne saurais exprimer avec (piellc tendresse ineffable et presque maternelle elle m'a parlé de l'avenir de mes projets, de son impatience de me voir abandonner la vie stérile et oisive que je menais, et dont le vide, m'a-t-elle dit, m'avait causé tant de chagrins.

Je lui ai répondu qu'à cette heure ces reproches n'étaient pas fondés, et qu'il ne fallait pas m'accuser d'être malheureux et inoccupé, puisque, passant ma vie à l'adorer, je me trouvais le plus heureux et le plus délicieusement occupé de tous les hommes.

Comme j'ajoutais mille folies à ce conunentaiLC, .Marguerite, me prenant par la main, m'a dit avec une inexprimable expression de bonté, d'amour et de doux reproche, en attachant sur moi ses grands yeux humides de larmes : — \ous êtes bien gai... Arthur!

î — C'est que je suis si heureux, si comj)létcment heureux !!!

— Cela est singulier, — m'a-t-elle dit ; — moi aussi je suis hcuj'euse, complètement heu-

loi} .\ in H LU.

reu};o... et pouilatil je ))1<hht ! j'ai besoin de pleurer.

Puis, je lie sais poiircjiioi nous avons parlr de présage, et entin (l(> divinations et de devins. — Comme toujours, nous avons rebattu ce thème usé : — Faut-il eroire ou non à la prescience de l'avenir ? etc.

Enlin nous sonnnes convenus de tenter le destin, et de nous rencontrer demain rue de Tournon, chez mademoiselle Lenoimand , alin de savoir notre avenir.

J'ai quitté Marguerite à six heures et demie. —

Elle a fait défendre sa porte, et m'a dit qu'elle passerait sa soirée à m' écrire.

Rentré chez moi, et soumis à la seule influence de mes pensées, j'ai été encore plus frappé de la différence profonde qui existait entre les impressions des hommes et celles des femmes.

Ainsi, après cette matinée d'ivresse des sens, autant Marguerite avait besoin de silence, de recueillement et de solitude, autant j'avais besoin, moi, de bruit, d'éclat, d'animation! Quoique concentré, le bonheur rayonnait en moi. Je me sentais gai, causant, aimable, tant le con-

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