‹ ArthurChapitre 88 sur 89 · DEPART · texte numérisé non relu

DEPART

Ue plus, il in offiil do recommander très-instamment cet artiste à cinq on six très-grands connaisseurs de ses amis , qui devaient bientôt tirer mon grand pei ni rc de l'obscurité, s'il avait véritablement le talent que j'annonçais.

J'allai donc le lendemain au Musée avec lord l''almoutb, il avait lui-même beaucoup aimé les tableaux; mais s'ennuyant de tout il y demeurait alors très-indifférent : pourtant il fut frappé de l'inappréciable talent qui se révélait si soudainement dans les œuvres de Frank; il admira surtout le tableau de Claire et d'Egmont, l'apprécia avec une merveilleuse sagacité, et m'avoua qu'il s'était un peu défié de mon enthousiasme, mais qu'il était obligé de reconnaître là un très-grand peintre.

Lord Falmouth devait se rendre chez Frank le lendemain soir ; lui ayant écrit un mot le matin, pour savoir s'il pouvait le recevoir.

Sous prétexte de porter à lord Falmouth l'argent destiné à ces acquisitions, j'allai le trouver, poussé par le désir puéril de voir la réponse de Frank : elle était très-simple, mais très-digne , et non pas empreinte de cette prétentieuse modestie ou de celte obséquieuse humilité qui gàirnf souvent les plus belles intelligences.

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— Si VOUS voulez venir souper chez moi, — dis-je en sortant du salon à lord Falnioulh, — et après votre visite à notre grand artiste, je vous attendrai... Mais pas plus tard que six heures du malin, — ajoutai-je en souriant.

— Je serai chez vous avant minuit, — me répondit-il, — voici qui vous paraîtra énorme. Le fait est que depuis cinq ou six jours, je ne joue plus; je suis en veine de gain , et cela m'ennuie; puis, le jeu par lui-même me parait décidément stupide , je n'ai pas le courage de jouer assez pour me ruiner , et , comme distraction , la perte et le gain n'en valent pas la peine.

— Et à quelle heure irez-vous donc cliez Frank? — lui dis-je.

— Mais à neuf heures, ainsi qu'il me le demande dans sa réponse. A propos de cela , vous me trouverez singulier, ridicule, — ajouta lord Falmoulh ; — mais je ne puis m'empécher de remarquer la façon matérielle duni une lettre est écrite, et jusqu'à la manière dont elle est ployée, car je tire toujours de ces remarques de très-certaines inductions sur le savoir-vivre des gens ; et du moins, sous ce rapport, notre jeune peintre me paraît un vérilal)le gentleman. •

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Je quittai loni Falmoutli.

Je ne puis cacher que celte dernière observation (le sa part, à propos de ces riens, pourtant si significatifs, qui m'avaient aussi frappé dans la lettre de Frank, me fit éprouver, malgré mes généreuses intentions, un cruel et nouveau sentiment d'envie.

Alors, sans doute par suite de cette jalouse réaction, j'en vins pour la première fois à insulter à ma noble conduite envers Frank et Hélène ; je me moquai de ma délicatesse avec une amère ironie; je me trouvai ridicule et niais d ol)liger ainsi des gens qui ne parlaient sans doute de moi qu'avec dédain ; puis j'arrivai par cet enchaînement de pensées misérables à accuser encore Hélène. Elle ne s'était sitôt consolée que parce qu'elle ne m'aimait j)as ; malgré mon amour, mes regrets, mes remords, elle avait été sans pitié pour moi ; son refus de ma main n'était que la folle exaltation i\\\nïiiu\ point d'orgueil. Elle était encore plus fière qu'égoïste et intéressée, me disais-je. Alais heureusement qu'elle ignore la source d'où lui vient ce secours, et qu'excepté lord Falmoutli dont je connais la discrétion, et auquel j'ai d'ailleurs caché le véritable prétexte de cette démarche, personne n'est instruit de ma sotte

génôrositr ; ol puis, après loul, ajoiilai-je, en voulant à toute force trouver un but sordide à ma conduite, -le tableau et les dessins me >i restent!.., et lorsque Frank sera connu, y'V/?/- ■ rai fait une bonne affaire. »

Hélas! cest ainsi que je trouvais encore moyen de flétrir et de dénaturer ma bonne et noble action par cette odieuse crainte de passer pour dupe d'un sentiment honorable el élevé.

Malgré ces pensées qui vinrent un moment obscurcir le seul rayon de bonheur dont la bienfaisante influence m'eut un peu ravive, je voulus voir Hélène pour une dernière fois si je le pouvais, et aussi être témoin invisible de la façon dont elle et Frank accueilleraient lord Falmouth.

Je me rendis donc le soir ;\ neuf heures sur le boulevard, ne voulant m'approcher de la maison qu'après l'entrée de lord Falmoulli.

Je n'attendis pas longtemps : bientôt une voiture s'arrêta : c'était la sienne. J'appuyai de nouveau mon front aux volets.

Par une nuance de tact parfait qui me pi'ouva qu'Hélène était toujours la même, ii n'y (Mil rien d'apprêté dans son modesie lofais, rien

DEPART. i35

(Ml un mol qui signalât l'attente d'un Mcctne. VMe était mise avec son goût et sa simplicité ordinaire.

Lorsque lord Fahnoutli entra, il salua profondément Hélène, qui l'accueillit avec une réserve polie , pleine de charme et de dignité. Frank, par ses manières, me parut saisir avec une parfaite mesure le point précis où doil s'arrêter la fierté de l'artiste, pour faire place à l'affabilité de l'homme du monde; puis, sans doute, d'après la demande de lord Falmouth , il lui montra quelques carions, et je vis sur la figure ordmairement si impassible de ce dernier, se révéler presque de l'enthousiasme, à propos de je ne sais quel dessin ; tandis qu'Hélène rougissait d'orgueil et de plaisir en entendant ces louanges que Frank recevait avec une sorte de modestie sérieuse pleine de convenance.

Après une visite d une demi-lieure , lord Falmouth prit congé d'Hélène , qui , sans se lever, lui rendit son salut de l'air du monde le plus affable ; Frank sonna, conduisit lord Falmouth jusqu'à la porte du salon, et le salua.

Je me cachai quand lord Falmouth remonta en voiture; puis je revins aux volets.

Frank ni Héli-ne n'étaient plus dans le salon ;

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ils êlaient nllrs Ions deux rontonipler leur enfant , et je les vis sourire près de son berceau en le regardant avec amour , comme s'ils eussent rapporté à cette angéliquc petite créature ce bonheur inattendu qui leur arrivait.

l'our la dernière fois , je regardai cette maison avec une indicible tristesse , et je m'éloignai en faisant un tacite adieu à Hélène.

Rentré chez moi, j'attendis impatiemment lord Falmouth. afin de savoir l'impression qu'Hélène et Frank avaient faite sur lui.

On no tarda pas à l'annoncer.

— Savez-vous , — me dit-il en m'abordant, — que votre cousine est une très-grande dame? qu'il est impossible d'avoir plus de grâce et de distinction? qu'elle cause à ravir, et que je conçois à merveille votre colère contre vos gens d'affaires qui vous ont fait gagner un procès contre une aussi charmante femme !

— Et Frank? — lui demandai-je.

— \otre grand peintre ? Avant un an , cet homme— là sera placé à sa hauteur, j'en réponds , et sa place sera bien belle ; c'est peutêtre encore moins son admirable tableau qui me dit cela que sa conversation ; nous avons pourtant peu causé ; mais dans quelques es-

quissc's (ju'il m'a iiioiilrccs , cl dans cinq ou six pensées fort remarquables qu'il m'a (lêveloppécs tout iiaturellcmcut , j'ai vu de véritables lingots de l'or le plus fm et le plus pur, qui n'attendent que la façon et l'empreinte; or, je vous assure qu'elles seront des plus magnifiques. Avec cela les meilleures formes ; et , au milieu de cette médiocrité, je ne sais quel parfum d'élégance native qui m'a frappé; enfin, ces deux beaux jeunes gens sont si réservés, si nobles, si dignes dans leur pauvreté, que j'en ai été touclié ; aussi vous dois-je une des plus suaves impressions que j'ai ressenties depuis bien des années. Votre commission est faite , les tableaux sont à vous, notre Frank va s'occuper des dessins ; quant au prix, il tirera à vue sur mon banquier. Je lui ai aussi demandé deux tableaux pour moi, car il m'a un peu remis en goût pour la peinture; je lui enverrai de plus deux ou trois connaisseurs très-émincnls qui sauront le faire valoir; enfin, avant six mois, il gagnera ce qu'il voudra, et alors il perdra la seule cbose qui, à mon avis, lui jncssiod, c'est-à-dire la réserve un peu fière de ses façons; car la fortune détend les âmes élevées, taudis qu'elle guindé les Ames basses jus({u'au sublinu' du ridicule cl de l'insolence.

Os louantes (loum'cs à Frank , par un Jionmu' liabiluellenient aussi froid que lord Falmoulh , CCS louanges me lirenf mal, car elles consacraient à mes yeux, d'une manière irrécusable , tout le bien que malgré moi je pensais du mari d'Hélène ; je remerciai lord Falmoutli de son obligeance ; mais s'apercevant sans doute de l'impression désagréable qui m'obsédait, il me dit :

— Vous paraissez soucieux ?

— Je le suis assez en effet ; et connne vous êtes de ce petit nombre de gens auxquels on ne parle pas que des lèvres, je vous l'avoue, — lui dis-je.

— Franchement; j'aime mieux vous trouver dans cette disposition d'esprit, que très-gai, — reprit-il; — je ne sais pourquoi, depuis quelques jours, je m'ennuie plus que de coutume; — Puis après une pause assez longue : — Es(ce que la vie qu'on mène ici vous amuse inli-^ niment? — me dil-il.

— Grand Dieu, non! — in'écriai-je.

— Sérieusement ?

— Oh ! très-sérieusement.

A ce moment , on m'annonça quej'élais servi.

— \ euillez donc faire mettre ce qu'il nous faut sur des servantes, et renvoyez vos gens;

DE l'A RI i6\f

nous taus(Mons plus libreiiU'iil , — mo dil lord Fahnoutli on anglais pendant que nous passions dans la salle à manger.

-Vous restâmes seuls.

— Grâce à Dieu, — me dit-il, — je n'ai jamais plus d'appétit que lorsque je m'ennuie. On dirait qu'alors la bêle nourrit la bète.

— Je suis aussi assez gourmand , mais par accès, — repris-je ; — et j'arrive alors jusqu'aux limites de l'impossible , et où il me faudrait un génie créateur et inventif, je ne trouve plus qu'un cuisinier. Et puis , vous allez vous moquer de moi; mais il me faut une raison pour diueravec conscience, si cela se peut dire ; après une longue cbasse, par exemple , bien commodément étendu dans un fauteuil : ']\ trouve une sensualité très-délicate ; mais faire de mon dîner une étude , réfléchir sérieusement à ce que je mange , c'est un plaisir trop borné ; car on tombe aussitôt dans les redites, et alors vient la satiété.

— Eh bien ! — me dit lord Falmoulh , — j'ai eu ^ moi, un véritable Christophe Colomb en ce genre , qui m'a découvert des mondes inconnus ; malheureusement il est mort, non pas par un lâche suicide, eonune votre \atel, mais

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dans iiii bi'l et bon diu'l * avec le chef (rollicc (le AI. de Xesselrode ; car mon pauvre Hubert méprisait profondément l'office; il s'en occupait parfois pour se délasser... en se jouant... comme il disait ; aussi prctendait-il que le pudding glacé à la Xesselrode était le fruit d'un de ses loisirs, et que son rival n'était qu'un plagiaire. Mais, triste sort des choses d'ici-Las, mon pauvre Hubert fut doublement victime , et le grand nom diplomatique, qui avait canonisé le pudding dans la légende des gourmands, surnagea seul.

— Chose singulière, — dis-je alors à lord Fal- )nouth, — que le duel et le suicide descendent jusque-là , et coml)icn il est vrai que les passions seules changent de nom !...

— C'est que pour mon pauvre Hubert la cuisine était une véritable passion. Assouvir la Aîim n'était qu'un vil métier, — disait-il ; — mais faire manger quand on n'avait plus faim, était un grand art selon lui, et un art qu'il mettait au-dessus de beaucoup d'autres.

— Kt il avait raison , — dis-je à lord Falnioufli ; — car si l'on était assez sage pour se tenir aux [)laisirs sensuels , (jue la vie serait

' Hl^loli(lUl•.

DKl'AUl. Ul

Lciliiic ! Cl' (|u"il ^ a (F admirai) h; dans la jouissance des appi'lils pli]^siqiios , c'est qu'ils peuvent toujours être rassasiés, et que leur satisfaction laisse une torpeur, un engourdissement qui est encore un charme , tandis que les productions d'esprit, même les plus splendides , ne laissent, dit-on, que rejijrefs et amertume.

— Je suis de voire avis, — dit lord Falmouth. — Il est évident que toute pensée abstraite , longtemps poursuivie, ne laisse que doute et lassitude chagrine , parce qu'il u est pas donné à l'esprit de l'homme de connaître la vérité vraie ^ ni d'atteindre au vrai beau , tandis qu'un appétit physique, largement satisfait, laisse l'organisation calme et doucement satisfaite , en cela que l'homme a complètement rempli une des vues précises de la nature.

— Gela est vrai ; la pensée use et tue.

— Et avec tout cela , — dit lord Falmouth en vidant lentement son verre, — on vit, le temps se passe , chaque jour on s'écrie : Quel ennui! mais cela n'empêche pas , Dieu merci , les heures de couler.

— Kt Ton arrive aussi , — lui (hs-je , — aii terme! de la vie, jour sur jour, heure sur iieure...

242 ARTHIU.

liOrd Falnioudi fil un geslc de résignation , remplit son verre, et me poussa le Hacon.

Xous restâmes quelques moments sans parler. Lord Falmoutli rompit le premier le silence , et me dit :

— Votre voiture de voyage est - elle prèle ?

— Sans' doute, — lui dis-je fort surpris de cette brusque demande.

— Ecoutez, — me dit -il, comme s'il se fut agi de la chose la plus simple : — vous êtes k cette heure très-malheureux, vous ne m'avez pas dit pourquoi , par conséquent je l'ignore; Paris vous ennuie autant qu'il m'est odieux; j'ai quelquefois rêvé un projet étrange, fou, et qui pour cela m'a beaucoup séduit , mais il me fallait un compagnon qui se sentit l'énergie de vouloir acheter des émotions nouvelles , fortes et puissantes, peut-être au mépris de sa vie.

Je regardai lord Falmouth fixement.

Il continua en vidant son verre à petits coups.

— Il me fallait , pour mettre ce projet à exécution, trouver quelqu'un qui, pour s'associer avec moi, fût, comme disent les bonnes gens,

— tout prêt à se donner au diable, — non par misère , mais au contraire par surabondance des joies et des biens de ce monde...

Je regardai de nouveau lord Falmouth,

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rroyant qu'il plaisantait; il était , conimo toujours, fort calme et fort sérieux.

— Eh bien î — me dit-il lentement, - — voulez-vous être ce compagnon ?

— Mais de quoi s'agit-il ? lui demandai-jc en souriant.

— Je ne puis vous le dire encore; mais si vous acceptez mon offre, voici ce que vous aurez à faire : d'abord , compter sur un voyage d'un an au plus... ou sinon...

— Eternel... je comprends. Ensuite?

— Xe prendre avec vous qu'un homme, sur, vigoureux et déterminé.

— J'ai cela parmi mes gens...

— Bien : emporter quinze ou vingt mille francs , pas plus.

— Ensuite ?

— Vous munir, vous et votre jiomme, d'excellentes armes.

Je regardais lord Falniouth en continuant de sourire. — Cela devient grave, — lui dis-je.

— Laissez -moi finir, vous agirez comme bon vous semblera; — il reprit : — Il laut vous munir d'excellentes armes , de votre pa.s- .se-port , et envoyer chercher des chevaux à l'instant...

— Comment ! partir... cette nuit'?

•JU ARTHIR.

— Crtto miif... à coUo heure : vous nllr?: dip (loiiFior (lo quoi (''criiT un mot à mon valpt de rliambro ; mon valet de pied le lui portera, d reviendra iei avee ma voiture de voyafje el tout ee qu'il me faut , car il est important que vous ayez votre voilure et moi la mienne.

— Ah eà î parlez-vous sérieusement ? — lui dis^je.

— Donnez-moi de quoi rrrin^ , el vous en serez assuré.

Kn effet, lord Falmouth écrivit el un de ses ficns partit avec la lettre.

— Mais, — lui dis-je,~— des habits... iks malles?

— Si vous m'en croyez, n'emportez que i\u linge et ce qu'il vous faut pour la route.

— Mais encore, cette route est-elle longue? quelle est-elle ?

— Celle de Marseille.

— \ous allons donc à Marseille?

— Pas précisément, mais dans un pelil j)orl très-proche de celte ville.

— Et quoi faire?

— Xous y emharquei-.

— Et pour quelle direction ?

— Ceci est mon secret , confiez-vous à moi et \ous ne le regiTlIerez ]>as... Poui'tanf je dois

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