L ABBAYE
Quelle Abbaye ?... L'homme qui poserait dans certains cénacles littéraires une semblable question serait immédiatement classé parmi les parisiens de province dont on sourit avec pitié. Il n'existe, par la volonté victorieuse de quelques jeunes hommes, qu'une Abbaye. Elle est située, cette Abbaye, là-bas, non loin du confluent de la Seine et de la Marne, entre la désolation de Maisons-Alfort et la gaîté paisible des coteaux de Bonneuil. V Abbaye, phalanstère d'artistes, de littérateurs et de musiciens ! Paris n'ignore plus ce groupement curieux, cette tentative intéressante, ce dernier avatar du fouriérisme. Nous savions, depuis une année au moins, que, sous cette dénomination symbolique, quelques jeunes, habitaient en commun 35 et 37 rue du Moulin, à Créteil,,
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une villa. Je caractériserai le mode d'existence de ces jeunes hommes d'un mot : V Abbaye est à l'art indépendant ce que la Villa Médias est à Part traditionnel. La rumeur publique affirmait que les moines laïcs de Créteil, tous pauvres, vivaient grâce à un atelier d'imprimerie monté par leurs, soins, atelier dans lequel ils travaillaient, tous sans exception, quatre ou cinq heures par jour,., pour assurer leur « matérielle » . En outre, j'avais eu l'heur de rencontrer, au cours d'excursions peu fréquentées et déjà un tantinet anciennes,, vers Montmartre et Montparnasse, quelques-uns. des jeunes membres de ce groupe d'art : le compositeur Albert Doyen, entre autres, l'auteur des Houles, grande symphonie, exécutée en 1906 au Palais du Trocadéro. Or, je trouvai l'autre jour^ dans mon courrier du matin, une jolie carte où.. Ton m'invitait, en lettres d'or (ces messieurs font, bien les choses) à visiter la iëre exposition des peintres et sculpteurs de ïiAbbayey à Paris, 49, rue Laffitte. Je puis bien avouer a présent que je me rendis à l'invitation avec quelque scepticisme. Je pensais tomber dans une de ces ahurissantes pyrotechnies à l'aide desquelles divers arrivistes tentent, de masquer leur insignifiance, selon l'avis de Florian-Parmentier, et d'épater non le Bourgeois, comme au bon temps de Flaubert, mais la. Critique. (Il est juste d'ajouter que la critique d'art à présent n'existe pas plus que la critique littéraire^
la plupart de nos critiques étant aussi improvisés que les artistes dont ils s'occupent.) Or, j'eus une agréable surprise. Tous ces peintres ne sont pas des génies, mais plusieurs possèdent un tempérament. Je suis persuadé que nous aurons l'occasion, dans quelques années, de saluer comme de très beaux talents : MlleE. de Krouglicoff, MM. Henri Doucet (sa toile : la Seine au Tont-Neuf est puissante et mouvementée), Essaïan, Maurice Robin (sa vision s'apparie à celles de Steinlen et de Renefer) et Louis Triquigneaux (coloriste remarquable, mais dessinateur paresseux). Maurice Drouard, Jean de Sczezpkowski, Constantin Brancusi et surtout Naoum Aronson font preuve de vigueur et d'intelligence ; le ciseleur Géo Printemps manifeste une délicate virtuosité. Mais les deux noms à retenir, les deux artistes qui dominent cette exposition sont, sans conteste. Umberto Brunelleschi, dessinateur, et Albert Gleizes, peintre. Umberto Brunelleschi est déjà maître de sa forme. Il est, par excellence, un fixateur de visages étranges. Il est de la famille de Gustave Moreau (à la technique près) et les masques de Botticelli ont fait sur lui une impression qui ne s'eflacera point. Brunelleschi est le chantre d'élection des dames et des éphèbes légendaires, des longues et souples silhouettes aux cheveux ruisselants, évoluant dans des décors de fable, des princesses dont les baisers sont mortels et qui coupent, dans de
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prodigieux jardins, des corolles géantes capables de souffrir et de saigner, princesses semblables à des fleurs et fleurs semblables à des princesses. Brunelleschi est le peintre des reines diadèméesde chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocard et d'orfroi, et dont les yeux sont bleus comme des lacs ou verts comme l'aiguë marine, et qui vont escortées de paons multicolores et de grands lévriers blancs... Je rêve d'une édition des Princesses de Jade et de Jadis de Jérôme Doucet, illustrée par Brunelleschi. — Toute différente est la manière de M. Albert Gleizes... Terrains vagues, banlieues salies par une herbe galeuse et rare, arbres poitrinaires perdus dans un chaos de sites ouvriers... « six étages » serrés les uns contre les autres, sites de barrière, maladives campagnes suburbaines.. .
M. Albert Gleizes quitte peu Paris, « la ville empoisonnée » et ses faubourgs. Sa formule est déjà très intéressante. Son talent souple, un peu trop « pignocheur », un peu trop synthétique parfois aussi suivant les sujets, dénote une lucidité d'observation tout à fait exceptionnelle. Sou Soir sur le pont de Neuilly fait songer à Renoir. L'arbre blond de son Abbaye impose à la fois le souvenir de Jonckind et de Sisley. M. Albert Gleizes, s'il travaille, sera demain Fun des meilleurs défenseurs de l'art social. Je comprends à présent que l'Abbaye, qui compte, en outre, parmi ses
adhérents un poète comme René Arcos, intéresse à son sort des personnalités de la valeur d'Anatole France, de Robert de Montesquiou ou de mes amis René Ghil et Paul Adam...
Valence-sur-Rhone
Je suis allé tout de suite à la poste. C'est avec la nervosité délicieuse que connaissent bien les gens privés depuis longtemps de leur courrier quotidien (quelqu'un baptisa cette nervosité : « la maladie du facteur ») que j'ai reçu des mains tachées d'un employé l'encombrant paquet de papiers que je viens d'étaler sur un banc, à côté de moi, sous les arbres de la promenade.
— Cinq heures dégringolent des clochers de la ville. Sur son piédestal, le Louis Gallet d'Injalbert sourit et rêve. Devant moi: le Rhône, dans la vallée, et le double pont qui l'enjambe. Plus loin, les montagnes nues et violettes et, sur un pic inaccessible, le surhumain, le fantomatique château de Crussol, en plein ciel ! Ces ruines étaient dignes de la plume de Hugo. Des cartes, des journaux
que je ne lirai pas, des livres que j'aurai à peine le temps de feuilleter, des revues aux couvertures attrayantes. Des lettres gaies, affectueuses, cocasses... Mais il y a beaucoup plus de douleurs que de joies dans ce courrier de toute une semaine. Un vieil acteur écrit d'une ville de la Manche :
«... Le Casino est en déconfiture. , . Les direc- « teurs nous ont laissé sur le pavé de Ch... sans « un sou et à une époque où toutes les affaires « d'été sont faites. Si j'avais pu rentrer à Paris, je « me serais peut-être débrouillé pour trouver des « représentations au cachet, mais, avec ma pauvre « vieille compagne de misère, je n'ai pu, même en « engageant ma montre, réaliser de quoi payer « nos deux voyages,.. Je ne pourrais compter sur « quelque « travail » qu'à Angers, à moins que i<r d'ici là, fatigué, je ne prenne une résolution qui « me tente depuis quelques jours ».
Et cet homme a du talent. 11 a, de plus, un passé *d'art.
Un jeune littérateur, qui montra mieux que de la facilité, a griffonné quatre pages follement violentes. Il dit :
« .. . Je suis dégoûté de tout. L'effort est inutile
« et la littérature, tueuse d'hommes pauvres,
« ferait de moi une victime de plus si je m'y
« acharnais plus longtemps...
« ... Les convaincus, les tendres, sont toujours
« dupes. J'ai 27 ans, l'âge où l'existence est déjà « décidée. J'ai en manuscrit, après dix ans de « travail acharné, deux romans, une relation de « voyage d'un genre que je crois nouveau, un « livre de poèmes, sans compter ce que je sacrifie : « conférences, articles, etc.. Et après tout cela, je « constate que, sans relations puissantes et sans « fortune suffisante, je n'ai plus qu'à me tuer mo- « ralement, de telle sorte que je me contraigne à « arracher une à une les mille pensées qui m'ob- « sèdent pour mettre toutes les fibres de mon être « au service de la vie matérielle, condition sine qua (( non de mon existence. Pendant ce temps, quelquesce crétins, etc. . .
«... Je travaille 17 heures par jour pour tenter de « me créer une situation commerciale. Je ne réus- « sis guère... »
Ce cri de désespoir se rencontre avec un message plus affligeant encore dont l'auteur est un agent colonial actuellement sous le climat meurtrier de Bimbo (Congo français). Mais la plus navrante de ces missives est encore celle-ci, qui voudrait faire sourire encore:
« Paris, 27 août.
« Cher Monsieur,
« Vous m'excuserez quand vous saurez quelle « triste période s'est écoulée depuis que j'ai eu le
« plaisir de vous voir... C'est la dêche, la dèche <( noire qui s'est abattue sur moi. Je me suis fâché « avec ma famille à cause de mon échec au prix « de Rome, à cause de mes idées libres, à cause de « mon dédain pour les préjugés de toutes sortes, « etc., etc ! Tableau ! Poème sympbonique ! Epo- « pée ! La musique ne marche plus. Plus de pa- « pier pour écrire. Ça n'est pas drôle : pas de sire tuation sûre. . .
«... Ne pouiriez-vous trouver à me caser, « comme gratte-papier, quelque part, j'accepterais « tout. Mille excuses de vous entretenir ainsi de « mon fait divers... »
L'auteur de cette lettre est l'un des plus en vue parmi nos jeunes musiciens. Ses œuvres eurent les honneurs des grands concerts. Son avenir paraît devoir être brillant.. . Hélas!
Ma gaîté de tout à l'heure n'est plus. Mille idées se heurtent en moi. Je n'ai pas l'énergie de les coordonner. Une grande lassitude m'abat. Le Rhône semble chanter, de tous ses violents remous, les paroles fameuses qui scintillent dans l'œuvre vigoureuse de Charpentier :
« Tout homme a le droit d'être libre... Tout homme a le devoir d'aimer.. . »
La mélancolie du crépuscule descend. Et, les ruines de Crussol lançant, toujours en vain, leurs
murailles mutilées vers le ciel d'or, prennent à mes yeux l'importance d'un navrant symbole. En bas, le fleuve, irrésistible, passe...
Poèmes de France et de Bourbon
Alors que tant de poètes sont artificiels, alorsr que les réputations s'imposent, à la foule ébahie, du jour au lendemain (par la toute-puissance de Foret l'habileté de la réclame), alors qu'il aurait le droit d'être orgueilleux de son œuvre, je salue en M. Maurice Olivaint un poète sincère, consciencieux et modeste.
M. Maurice Olivaint n'a publié qu'un petit nombre de volumes, mais aucun d'eux n'est passé inaperçu. Depuis son livre de début, Les Fleurs du Mé-Kong et les Fleurs de Corail ^couronné par l'Académie) jusqu'aux Poèmes de France et de Bourbon, M. Olivaint n'a donné en librairie, il me semble, que deux pièces : La Muse de Corneille, un acte envers, et Les Deux Gentilshommes de Vérone y 5 actes en vers, représentées toutes deux sur la. scène de l'Odéon. .
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Les Toèmes de France et de Hourbon sont la synthèse du talent de M. Maurice Olivaint. C'est à ce titre que je veux les examiner, — rapidement, hélas ! car l'encombrement des publications nouvelles intéressantes ne diminue guère.
Les Heures de*Bourbon sont exquises à souhait : vers lumineux, harmonieux, bien rythmés, très émus et très habiles, mais peut-être pas assez violents dans certains cas. La qualité principale du talent de M. Olivaint est la délicatesse. Cela ne signifie pas qu'il manque de vigueur. Mais, je lui reprocherai tout de même d'éviter avec trop de soin la brutalité. J'ai savouré avec un plaisir particulier les poèmes réunis sous le titre : Amours créoles. Il y a dans ces pièces une fraîcheur, une spontanéité, une sensibilité, un pittoresque de couleur et de sonorité de tout premier ordre.
Citerai je quelques vers des Heures de Bourbon ?
... Au rythme triste et lent des complaintes créoles, Par les escarpements sauvages, nos porteurs, De la plaine brûlante aux sereines senteurs, Hissaient les palanquins en tendant leurs bricoles.
Il faut lire aussi Le Goyavier et Le Givre. Le givre à Bourbon, parmi les aloès penchés sur les ravins ruisselants de fleurs étoilant les fouillis de lianes, les bois de filaos et les palmiers géants surgis dans tous les paysages !.. Je déplore que les vers con-
sacrés au cirque pierreux du grand pays TSrûlé x\t soient pas plus heurtés, plus rudes, plus retentissants. S'ils sont ainsi, c'est que M, Olivaint l'a voulu (et il a eu tort), car il est absolument maître de son art comme le prouvent, pris au hasard, ces' vers très musicaux :
Vous voici devenu l'hôte du mont sonore Où le bois, que jamais l'automne n'a jauni, Eparpille au matin, dans l'azur infini, Des carillons d'oiseaux pour saluer l'aurore !
Ces vers agiles :
... Les rayo ns du soleil, pointant leurs fers de lance, Font miroiter la mer comme un bouclier d'or; Tout languit et se tait ; seul, un vol de condor, Dans l'air appesanti lentement se balance. Sous leur feuillage fauve et lourd de somnolence, Abritant des oiseaux paresseux à l'essor, Les palmiers, dans l'azur, découpent le décor D'un théâtre d'ennui, de rêve et de silence.
Et enfin ce vers si simple, si limpide, parfait :
... Les vantaux entrouverts montraient les cours
[fleuries
Ou tinte, en bondissant, le cristal des bassins.,.
Les voyages nombreux de M. Olivaint lui ont tait trouver des accents poignants pour exprimer l'émotion qui vous étreint à l'heure des départs
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pour des pays que Ton n'est pas très sûr d'atteindre et d'où l'on n'est pas certain de revenir. Oh ! le déchirement de l'âme, la souffrance du cœur éperdu qui se contracte et défaille comme si quelque main d'ombre le pétrissait dans ses doigts rageurs, maigres, osseux!... Les Adieux, c'est peut-être, dans le livre de M. Olivaint (dont les sentiments sont quelquefois un peu compassés, il faut le dire) le poème qui émeut le plus. Et il émeut profondément.
Je reconnais l'aimée à ses vêtements blancs. Debout sur la falaise, entre ses doigts tremblants, Elle agite dans l'air un mouchoir de dentelle...
Et pendant que l'avant du navire soulève deux copeaux symétriques dans rétain de l'océan, le voyageur fouille encore l'espace de son regard voilé de larmes :
Plus de feux sur le port : l'eau, le ciel et la nuit ! Partout l'horreur obscure a répandu ses voiles, L'eau, la nuit et le ciel ! Le navire, sans bruit, Vogue sous les regards attendris des étoiles.
Les Heures de France nous révèlent un Olivaint un peu trop exclusivement individualiste, plus volontiers penché sur lui-même que vers la douleur humaine, mais animé par des pensées hautes, des aspirations noblement orgueilleuses. Parfois son vers atteint presque la splendeur simple et sévère
de celui auquel notre grand Sébastien-Charles Leconte nous accoutuma. Ecoutez ceux-ci :
A) ... Poète la souffrance est source de beauté, ... Si tu veux la chanter il faut vivre la vie : O poète ! sois homme, un jour tu seras dieu ! B) ... Si quelque passion, d'une flèche d'argent, Traverse le cristal de sa noble pensée. L'âme de l'homme fort ne se sent point blessée. ... Et lorsque le désir apparaît triomphant, Il le laiise à ses pieds jouer comme un enfant.
Lorsque M. Maurice Olivaintse gardera un peu plus de sa « facilité » qui dépare les Heures de France et de Bourbon d'insignifiances, agaçantes parmi tant de beaux vers, (le Rondel pour Rose par exemple,) je suis certain qu'il nous donnera des œuvres de tout premier ordre M. Olivaint est un poète habile et un artiste sincère. J'ai pour son talent la plus haute estime. J'ai le devoir de le publier.
La Pente, roman par Claude Lorris
La Pentes, pour titre : Etude de femmes au XXe siècle, et cette œuvre entre dans la catégorie de
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celles qui modifient, rajeunissent et consolident la forme littéraire dite roman. Le roman, tel que notre génération paraît le comprendre, n'est plus seulement le compte-rendu impartial ou non, exact ou tronqué, observé ou truqué, des conflits passionnels, des aventures sentimentales, financières, ou autres qui troublent Tordre social.
Il cherche à extraire une leçon des faits,, il marque une tendance vers l'utilisation noble qui fait de la littérature le véhicule des idées de progrès
— et ce véhicule-là est plus rapide que tous les autres. Le roman ne prêche pas ; il intéresse l'imagination d'abord, il accapare ensuite peu à peu toutes les fibres du lecteur qui, le livre fermé — sur une conclusion écrite ou suggérée par l'auteur
— le regard vague, se remémore ses émois, ses approbations ou ses révoltes et conclut à son tour. Le roman contemporain veut taire penser. Il est remarquable que le théâtre et la poésie subissent une évolution parallèle.
Qu'on ne dise pas que la littérature y perd ! — Il serait puéril d'affirmer qu'il est impossible de produire de belles œuvres en abandonnant un peu les thèmes surannés : adultère, divorce, escarmouches d'alcôves et, en général, tout ce qui occupe la majorité des gens qui* s'ennuient de trop bien vivre et peuplent leur oisiveté de petites secousses illégales et des suites qu'elles comportent ! Somme toute, ces exercices sont peut-être
moins blâmables, au point de vue artistique, que les vers, les proses, les mélodies, et les cuirs travaillés que les mondains de tous les mondes s'obstinent à commettre.
La littérature veut avoir une valeur sociale : elle doit être autre chose qu'un agrément, qu'une futilité; elle tente de faire penser plus que de divertir, elle essaie d'indiquer plus que de constater, et les émotions qu'elle suscite pénètrent audelà des glandes lacrymales. Je ne crois pas que les protestations de quelques paradoxistes professionnels, ajoutées aux lamentations d'un quarteron de réactionnaires systématiques et de snobs versatiles, puissent retarder le mouvement qui s'accentue et se généralise. Le vent du siècle emportera tout cela. On n'arrête pas l'évolution d'un peuple, d'une époque, d'une littérature, comme on maîtrise un cheval de fiacre ou comme on anéantit une campagne de presse. Je suis persuadé que le roman, à thèse si l'on veut, est la forme littéraire dé l'avenir, celle qui sera la plus goûtée par le public, celle que chériront les auteurs, car elle leur permettra de couler leur pensée dans une forme artistique, saisissante, viable, et d'offrir à la foule leur personnalité complète : sensibilité, science esthétique et philosophie mêlées.
Dans cet ordre d'idée, La Tente n'est pas très loin d'être un livre parfait. Le sujet traité par Claude Lorris est tout d'actualité : c'est le fémi-
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nisme. Claude Lorris, comme nous, se proclame adversaire résolu de ce féminisme, un peu passé de mode déjà, qui pose l'homme et h femme en antagonistes, alors que biologiquement ils sont destinés à s'unir. Le féminisme qui érigeait la femme comme la statue vivante de l'éternelle opprimée, de l'Esclave, de la Victime, n'obtint d'ailleurs que le succès dont il était digne. Les virginités navrées de leur persistance semiséculaiic, les épaves du mariage qu'anime une rancarié agrandie d'un individu à toute son espèce, les détraquées dont le cerveau vit seul et que les couvents réclamaient naguère, plus les intoxiquées cérébrales qui opèrent à Lesbos, le fomentèrent. Le public fut vite" fixé. Mais dans certaines classes sociales (les plus intéressantes) ses doctrines persistent, et c'est à la lisière de la jeunesse et de l'âge mûr, au carrefour vers lequel convergent la plupart des carrières libérales, que Claude Lorris vient courageusement les combattre. Ses héroïnes sont des anciennes de Sèvres, très artistes, supérieures pour la plupart, mais dévoyées par la vie, « les désenchantées, celles qui s'étaient rêvées si haut qu'elles s'estiment tombées Chacune d'elles est un sujet, une réalité, un argument. Raconter ce livre serait long, mais que les femmes, que les jeunes filles même, le lisent. Son action sera salutaire. Certes, nous n'entendons pas que la femme demeure exclusivement une créature de tendresse,
une ignorante de tout ce qui n'est pas du domaine culinaire ou domestique, mais nous lui demandons de garder jalousement son caractère d'amante, d'épouse, de mère, nous lui demandons de rester femme ? de laisser les mathématiques aux professeurs à cheveux courts, les muscles aux lutteurs, et les manifestations publiques aux apôtres et aux énergumènes. Nous la conjurons d'être pour Thomme ce qu'elle fut toujours, et de n'oublier point que sa force la plus redoutable réside dans sa faiblesse. Son évolution s'accomplit et s'accomplira en même temps que celle de l'individu et de la société. — Et la société elle aussi, il ne faut point cesser de le redire, souvent a tort. Claude Lorris le montre d'une façon saisissante en ce qui concerne la maternité. Le droit d'être mère ! Les odieuses convenances sociales n'admettent pas ce droit qui est pourtant le plus sacré de tous. Et, si Ton n'y prend garde, l'abomination croîtra. « Les femmes auxquelles l'enfant demeurera interdit (et les femmes professeurs sont de celles-là) incapables en leur mentalité nouvelle et leurs besoins nouveaux de commander à l'exaspération de leur désir, recourront aux pires fraudes. Légitimés par l'intolérance publique, l'avortement sera courant, l'ovariotomie habituelle, jusqu'à ce que, dégoûtées de l'homme, certaines de trouver l'impunité et la jouissance assurées dans les amours lesbiennes,
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elles s'accouplent comme Marcelle et Céleste (i), •ces créatures d'ignominie, reçues partout ».
En vérité, ce roman mériterait une longue analyse que je ne puis songer à faire pour l'instant. J'ai trouvé dans La Pente, outre une pensée saine et clairvoyante, de la vigueur et, plus fréquemment, •une délicatesse quasi-féminine. Les descriptions, courtes, sont suffisantes, pures de lignes et harmonieuses,
La psychologie est exacte et consciencieuse. Le paysage et l'état d'âme des héros principaux sont en correspondance constante : c'est parfait, cela. — J'ai noté aussi deux études d'enfants tout à fait exquises — et la dernière scène de l'épilogue, si pathétique, si douce, si précise dans son art et si sobre dans sa composition, devrait tenter le pinceau du grand peintre Maxence. Claude Lorris est mieux qu'un bon romancier professionnel.
Son livre séduira Mme Gabriel Réval, le délicieux auteur des SévrUnnes. Il choquera sans doute Mme Renée Vivien, l'aimable styliste qui nous infligea la Dame a la louve. . .
(i) Deux des personnages de La Pente.
Gaston Coûté, poète beauceron
On vient de publier un album contenant une sélection des poésies et des chansons de Gaston Coûté. Né à Beaugency, dans le moulin paternel, mais venu à Paris, de Meung-sur-Loire, où sa famille vint s'établir, l'auteur de la Chanson d'un gas qui a mal tourné nous revient de Montmartre. Il y débuta (aux Funambules, alors dirigés par le mime Séverin), et il n'a pas subi — prodige ! — l'influence de ce milieu spécial. C'est le propre des tempéraments d'échapper aux influences et de conserver intacte leur personnalité. Coûté est un tempérament. Il suffit de lire, au hasard, trois de ses œuvres pour en être convaincu. Son art, très réel, très vigoureux, dans sa simplicité voulue, demeure très régionaliste. Gaston Coûté, par Tâpreté de son talent, par la connaissance approfondie du glossaire paysan de sa contrée, peut être appelé le Bruant de la Beauce, — un Bruant plus philosophe et plus artiste surtout. Avec Hugues Lapaire — le Lapaire d'antan, - Coûté est le seul , patoisant qui fasse œuvre sociale. Dans la Préface de l'album de Coûté — illustré par le crayon vengeur de Grandjouan — Maurice Duhamel a affirmé avec raison: « ... Il apporte une note
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« vraiment nouvelle. Et, qu'on partage ou non la <( farouche indépendance de ses conceptions, on « ne peut s'empêcher d'en admirer la sincérité, en « même temps que l'art pittoresque qu'il met à « leur service. Intensément, ses personnages vice vent; nous les voyons agir; nous assistons à « l'obscur travail de leur pensée rudimentaire, aux « gestes logiques qu'elle déclanche ». Voici, par exemple, l'époque où les filles sentent des désirs monter en elles « en regardant, par la plaine, épier les blés nouviaux »...
L'souleil leu' coll' des bécots roug's, à mêm' la piau, Qui font bouilli' leu sang cou m me eun' cuvé' d'septemb'e... ... Et, d'vant les homm's qui passant en revenant des
[champs,
A s'sent'nt le cœur taq'ter coumme un moulin à vent... ...Y a pas à dir' ! Via qu'il est temps ! il est grand
[temps ! .. .
Les vieux larmiers qui vont vend' leu' taure à la fouère Entr' répontront des accordailTs en sortant d'bouère :
— Disez-don' Mét' Jean-Pierr' v'ia vout'fiir qu'est en
J'ai un gâs et j'ai tant d'arpents d'terre au souleil. Via c'que j'eompte y bailler pour le mett'e en ménage.
— Tope là !... L'marché quient !. . .
— Pour faire eun' femme honnête, en faut pas davantage ! Voui, mais faut l'fair' !... faut-i' encor pouvouèr le faire? Les garces des loué's, les souillons, les vachères,
Cell's qu'ont qu'leu'pain et quat'pâr's de sabiots par an, ... Cell's-là a'peuv'nt attend' longtemps eun épouseux... ... Attend' !... Mais coumment don' qu'vous v'Iez qu'a'
[fass'nt, bon gueiu 1 Empêchez vouer un peu d'fleuri' les aubépines
Et les moigueaux d'chanter au joli cœur de mai !... Celî's-là charch'ront l'Amour par les mauvais senquiers....
A côté de ces alexandrins rudes, Coûté sait, chanter avec douceur les confitures de Grand9mère Gâteau, avec émotion les pensées de deux vieilles gens à la vue de leurs enfants heureux de s'aimer; et « les vieux » revivent leurs bonheursd'antan En suivant leus noces . .. Je regrette de ne pouvoir citer les rimes farouches des Mangeux d1 terre et les ironies corrosives de Mossieu Imbu ou de la Dot. Nous avons entendu Broka, l'hiver dernier, lancer ces cris terribles à la face stupéfaite des fêtards assis dans les loges de Parisiana... Mais comment ne pas proclamer la beauté violente du poème qui a pour titre : Idylles des grands gâs coutume il faut et des Jeunesses ben sages !... C'est toute la tristesse et toute l'hypocrisie cruelle, mais morale, paraît-il, qui sévissent aujourd'hui dans « les chefs-yieux d'canton » de « troués mille âm's... et guère avec » .
...La moiquié du pays moucharde aux chauss's de l'aut'& Et les vilans coups d'yeux pond'nt les mauvais coups d'bec ! Pourtant su' les vieux murs, nouèrs coumm' l'esprit du
bourg,,
La bell'saison fait berlancer les giroflées...
Et, derrière les façades des petites maisons, à colombages, des drames se cachent, comme sous l'immobilité voulue des visages les mauvais senti-
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ments et les bonnes passions se dissimulent. Les garçons aiment les filles platoniquement.
M. Gaston Coûté, parti de Meung-sur-Loirc, at-il subi l'influence de Jehan de Meurg, dit Gopinel, aLteur du Romande la Rose?,.. Je crois plutôt que l'âme de Villon, qui fut détenu dans les prisons de Meung pour crime de sacrilège, a voulu faire passer un peu de sa verve et de son insubordination dans les poèmes du fils de l'ancien meunier de Beaugency . . *
Jules Charles-Roux
Il n'y a guère de nom qui soit plus célèbre en Provence, à Paris (et ailleurs) que celui de Jules Charles- Roux. Aussi je me garderai bien dem'occuper ici de l'industriel phocéen qui fut membre du tribunal de commerce, administrateur de la Banque de France et du canal de Suez, député libre-échangiste de la 3e circonscription de Marseille, président de la Société de Géographie, etc., etc.. Ce Jules Charles-Roux très décoré, « arrivé » depuis longtemps, notoire au point que son nom
vient d'être donné au plus moderne de nos paquebots, ne doit pas m'intéresser ici. Son éloge a été fait, et bien fait, cent fois. Je saluerai cette figure énergique, ce vieillard qui, après une existence de luttes et de travail, ne veut pas connaître le repos et je ne m'occuperai que du régionaliste qui publia le plus beau des monuments littéraires élevés à la gloire d'une province française. C'est un grand ouvrage en deux volumes modestement intitulé : Souvenirs du Passé. Le Costume en Provence. Ah ! l'admirable travail, le plus complet, le plus documenté, le plus artistique que je connaisse ! Pourtant, depuis près de quinze ans que je m'occupe de régionalisme, bien des œuvres me sont parvenues ; pourtant, depuis quelque temps, les efforts des décentralisateurs se multiplient et, avec leurs efforts, leurs succès. Pour ne pas remonter très loin, je viens de recevoir en une semaine : Les â nes errantes, légendes bretonnes recueillies à Quiberon par Marie-René Le Fur, le Tays Berrichon, exquise monographie d'Hugues Lapaire, la nouvelle édition de la Littérature sociale de M.-C. Poinsot, contenant tout un chapitre sur le traditionnalisme, et le premier volume du formidable Glossaire étymologique et historique des patois et des parlers de V Anjou de MM. A.-J. Verrier et R. Onillon. Cette floraison me réjouit, mais si magnifique qu'elle soit, je doute qu'elle donne jamais
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une oeuvre comparable, même de loin, à celle de Jules Charles-Roux.
Ce qui nous frappe tout de suite dans le Costume en Provence, c'est le caractère d'extraordinaire univeisalité de cet ouvrage, qui va de l'époque préhistorique à l'époque contemporaine inclusivement. Pour Charles-Roux, le capuchon (bardocucullus) des Gaulois de jadis est aussi familier que htaiolo des Alpins d'à présent. Rien de ce qui est provençal ne lui est étranger. On peut dire que lui seul pouvait signer un travail si grandiose qu'il s'impose à l'attention comme le résultat d'un demisiècle de recherches, d'études, d'expérience et de voyages. Si l'on jette un regard, en effet, sur l'oeuvre publiée par Charles -Roux (encore une fois je m'occupe seulement de l'écrivain que le grand public, hypnotisé par l'éclat de la carrière industrielle, politique et financière de ce célèbre Marseillais, oublie trop) si l'on jette un regard sur cette œuvre, dis-je, on s'aperçoit que tous ces volumes ne sont que des essais résumés et achevés dans ces « Souvenirs du Passé ». C'est Vingt ans de vie publique (questions municipales, rapports, études économiques, discours parlementaires), c est Le Canal de Jonction du Rhône à Marseille, c'est Une cour d'amour en 1886, ce sont d'érudites monographies de Nîmes, ville latine, et d'^Aix-en-Provence, ville parlementaire, ce sont des légions d'études publiées par la Revue des Deux-Mondes, etc., etc. . . et, pour
tout dire, un labeur si considérable qu'il suffirait à remplir l'existence de plus d'un, lui qui représente une partie minime de l'activité de Jules Charles- Roux.
Peut-être, pour mon goût personnel, eût-il mieux valu que l'auteur du Costume en Provence s'abandonnât un peu plus au lyrisme mesuré qui distingue de toutes les races les Français du pays du soleil. Par crainte de manquer de méthode, Charles Roux s'en est gardé, avec raison certes, mais aussi avec trop de soin. Il a préféré faire appel au talent d'artistes tels que Montenard, Robida, L. Lelée, Valère Bernard, Mori.ce Viel, d'autres, et à la fidélité de la photographie pour faire passer devant nos yeux ce qu'il n'a voulu ni décrire, ni chanter. Sa collaboratrice Mme Jeanne de Flandreysy, écrivain lyrique que le Figaro nous fit aimer, imita sa réserve en se bornant à rechercher avec discipline des documents encore inconnus. J'accorde que l'éloquence des faits, en pareille .matière, est préférable à celle des mots, mais. .. D'ailleurs si Jules Charles-Roux s'est gardé de la littérature, il faut reconnaître qu'il s'est montré plein d'enthousiasme pour les littérateurs : Mistral -et Félix Gras, Arnavielle et Charloun Rieu, -Aubanel et Roumanille, Clovis Hugues et Jean Aicard et, plus près de nous, Frédéric Charpin et Emile Ripert.. . C'est parfait, d'autant plus qu'il leur laisse parfois, à travers ses pages précises et
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précieuses, ouvrir l'aile de quelque strophe choisie. — Il serait insensé de vouloir, dans les limites étroites d'un article examiner en détail deux tomes de cette importance. Il est préférable de prévoir leur portée.
C'est avec de telles armes que Ton combat l'excès de centralisation dont nous commençons à .souffrir. C'est par la diffusion de telles pages que l'on fortifie l'esprit racique qui existe, du moins à l'état talent, chez tous les citoyens d'une même pro /ince, d'une même cité, d'un même village. C'est aussi par de telles lectures qu'on trouve le chemin de l'âme des travailleurs et qu'on peut élever peu à peu, de génération en génération, le niveau intellectuel de la foule. Ce que l'école primaire commence,ces travaux le continuent. Le député Alfred Massé écrivait récemment : « C'est faire œuvre démocratique que de chercher à répandre chaque jour davantage le goût des œuvres d'art et le sentiment du beau. D'abord, le plus grand nombre se trouve ainsi initié à des jouissances qui étaient jusque là le privilège de quelques-uns ; mais les œuvres .d'art, de plus, concourent à améliorer la mentalité de la nation ». Le Costume en Provence devrait donc, sinon être édité sous une forme populaire, du moins prendre place dans les bibliothèques scolaires provençales.
Il est incontestable que, si notre enseignement •universitaire n'était plus soumis à des programmes
trop généraux,les résultats produits par lui seraient meilleurs. Il gagnerait à être un peu plus particu- j lariste. De même l'enseignement primaire serait meilleur si, tout en respectant les programmes généraux, (nécessaires ici, car les rudiments ne sauraient être négligés nulle part, il comprenait un cours historique, agricole, littéraire exclusivement régional. (La culture de l'olive indiffère les gens de Lille ; celle de la betterave n'intéresse pas les habitants de Beaucaire). Et Mistral n'aurait pas pu me dire, avec raison, il y a quelque trois ans, dans une conversation que nous eûmes parmi la splendeur glorieuse d'Arles : « Aujourd'hui on arrive à ce résultat que si vous montrez un insecte ou une plante à un enfant, il vous répond invariablement : Ça, c'est une bête ! ou pi, c'est une herbe ! » Qu'on ne s'y trompe pas, le million de bacheliers qui encombrent les antichambres administratives et que notre Paul Adam fouaille si vigoureusement dans la magistrale préface de sa ^Morale de la France n'a pas un savoir d'une qualité supérieure.
Mistral a créé le Muséon Arlaten. On a si bien compris ta nécessité de son initiative que, partout, des musées locaux se sont créés suivant une doctrine analogue. Tournus a son Musée Greu%e,Gros- Rouvre a son Musée de l'Yveline, Les Andelys ont leur Musée Toussin, etc.. Et ce sont des collections que beaucoup de grandes villes pourraient
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<envier. Rien n'est meilleur à tous points de vue.
Or, je ne puis mieux qualifier le splendide ouvrage de Jules Charles-Roux qu'en disant : Le Costume en Provence est au Muséon Arlaten ce que Le Louvre est à Carnavalet. Et il présente cet avantage inappréciable de pouvoir prendre place dans toutes les demeures !... Ah ! comme Mistral a raison d'écrire dans « la langue archéologique » {selon le mot d'Antide Boyer) qu'il sait seul manier avec une incomparable maîtrise :
N'aguessian quauquis-un, fort e bon coume tu î E veirian dou païs regreta la vertu, Lis art sagateja sus nosto roucassiho.
L'oulivié patriau flouca lou terradou E lou mounde crida souto TAmiradou :
<i Toustems per si grand-fa resplendiguè Marsiho ! ».
Heures de Cannes
Le Salon de Y « Association des Beaux Jirls » . — La Côte fabuleuse renouvelle à profusion les impressions qu'elle procure. Chacune de ses villes, chacun de ses hameaux, chacun de ses . sites se
différencie de la ville, du hameau, du site que Ton vient de quitter. Jamais, dans les nombreux pays que mes vagabondages heureux me firent traverser, jamais je n'ai trouvé cette variété de spectaclesdans une aussi prodigieuse et lumineuse unité. Cannes est, au pays bleu, la seule cité riche où le rastaquouère n'ose se risquer : il y mourrait de faim. Cannes est belle et paisible, aristocratique et galante, avec tact, réserve et bon goût. Cannes vit dans un calme parfait et dans une frénésie suffisante, — suivant les époques. Les palmiers élégants de sa resplendissante Croisette ignorent assez les hideurs anormales et les inquiétantes beautés qui pullulent ailleurs. Son port, plus animé que celui, si paisible et si affable, d'Antibes, étale des eaux que ne souillent point les navires marchands accaparés par Nice. Des yachts de plaisance y plongent leur image à l'envers. Des pavois de fête claquent dans les mâtures... Cannes,, au surplus, ne se montre pas puritaine à l'excès pour les chercheurs de documents humains. Elle offre, dans le cadre familier et banal d'un cordial Albert" s-Bar , établissement américain tenu par un italien malicieux, une suffisante galerie d'épaves amusantes, d'âmes pour porte-faix et d'organismes pour cliniques : « donneurs » ivres, en bordée, « gommeuses » en représentations dans les musichalls de l'endroit, banquiers qui savent s'amuser où tant d'autres s'ennuient, comtesses « à la man-
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que » revenues, après le décès de leurs maris, à leurs anciennes amours, et baronnes déchues faute de prévoyance pleurant, dans des bras généreux, la disparition du meunier cossu qui jeta leur bonnet par dessus son moulin... Cannes est aussi une •cité d'art. On l'oublie trop. On ne loue pas assez les efforts heureux de 1' « Association des Beaux- Arts » locale, présidée avec vaillance et sagacité par M. Havez. J'ai voulu voir le Salon de cette Société. Malgré mon régionalisme éprouvé, je ne m'attendais pas à voir ce que j'ai vu. L'exposition cannoise tolère autant d'horreurs que les Salons de Paris et d'ailleurs, mais pas plus. C'est bien. Il y a mieux : à côté d'œuvres signées de noms connus, parmi lesquels je veux remarquer : Denys Puech (quelques machinettes sans importance, bons débris d'atelier),Chigot (une pochade exquise laite parmi la splendeur humide de Dordrecht) et Gonyn de Lurieux (si je disais que Mme T. Rambosson a peint autre chose qu'un intérieur normand, personne ne me croirait !), à côté de ces œuvres, dis-je, ce Salon révèle des inconnus <le talent. Le prodigieux de l'aventure réside en ce fait que les meilleurs de ces nouveaux venus sont d'origine cannoise ou qu'ils traitent des sujets du terroir. C'est un argument de plus pour le régionalisme en faveur de quoi tant d'arguments, déjà, militent. (Il est permis de rappeler, en passant, que l'excellent Dujardin-Beaumetz pratique le
régionalisme artistique et qu'il chargeait hier Louis Lumet d'une mission en vue de créer une section de céramique à Y Ecole des Arts "Décoratifs de Nice). J'ai remarqué spécialement les œuvres de MM. Bonamici, Louis German, Arluc et Tavel. M. Bonamici connaît bien son métier ;il le prati~ que avec une verve un peu lourdement farouche. Il y a dans ses marines une puissance d'évocation et une justesse d'interprétation dignes d'éloges. Son lever de lune en pleine mer satisfait à la fois le regard et l'esprit. M. Louis German sait à merveille manier l'aquarelle. Il conserve dans ces petites études de nature locale un brio qui plaît et qui retient. Sa cour déserte, sous le soleil qui dore une vigne folle, publie à la fois que la peinture à l'huile n'a plus de secrets pour lui et qu'il ne sort pas beaucoup de son atelier. J'aime assez la manière de M. Tavel. Sa couleur est un peu savonneuse, notamment dans un paysage — du Cannet il me semble, — où des montagnes bleues et des tuiles roses apparaissent à travers l'argent d'oliviers séculaires. M. Tavel est un bon artiste. M. Arluc en est un autre. Plus hardi, plus vigoureux, aussi sincère que ses trois concitoyens, il a trouvé une harmonie assez neuve en juxtaposant la blancheur aveuglante de quelques rochers et le bleu violacé d'une Méditerranée estivale. M. Arluc peut tout oser. 11 peut aller aussi loin que l'insolite et téméraire Zo. M. Arluc est aussi un
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excellent amateur du professorat puisque, me diton, il donna des leçons amicales à un débutant que je veux saluer (après quelques confrères, il paraît), comme un de nos meilleurs paysagistes de demain. Je veux parler de M. Pastour. Oh ! la sincérité charmante de M. Pastour ! Quelles jolies maladresses et quelles roueries enfantines ! Quelle facture indépendante et surtout quelle gaîté, quelle fougue bienheureuse dans ces sites de la Riviera : collines escaladées par des verdures denses, brumeuses parfois de chaleur ; pins élancés au hasard et bruissants de reflets lumineux et de cabridans en joie, ou bien, lointains, perdus, irréels, comme évaporés sous le soleil ; vallées mauves -et dorées ; ciels d'une variété possible, d'une simplicité sans pareille, d'une délicatesse charmante !... M, Pastour progressera certes, — il le peut et il le doit. Il doit aussi travailler beaucoup et seuLW est un des rares peintres jeunes (est-il jeune ? je l'ignore, mais je le crois tel) capables de travailler en prenant pour guides leur instinct et leur sincérité. — Cannes peut devenir une cité d'art, un « centre d'art » comme Nizza-la-Bella. Quelques peintres l'ont compris. Je viens de contempler un solide portrait de M. Angelo Garino, artiste niçois. Pourquoi faut-il qu'un individualisme excessif introduise dans les ateliers des mœurs de coulisses ? Pourquoi faut- il que l'indifférence des critiques d'art (on affirme qu'il en existe encore
quelques-uns) omette d'encourager les efforts sincères dans les quelques journaux qui ont encorel'héroïsme d'être indépendants ? Pourquoi les amateurs locaux préfèrent-ils une excursion en auto à une promenade au Salon ? Et pourquoi les snobs envahissent-ils les salles de tel ou tel établissement où la calomnie règne, alors qu'ils désertent celles où l'art triomphe ?Je doute pourtant que le chic et le « chien » de Dolorès ou de Léa soit comparable à la beauté de quelques œuvres. Les joies artistiques durent et elles affinent. Les maladies de la moelle épinière sont un châtiment qui remplace la morale. Disciie justiîiam moniti, et non temnere divos !
Pierre Valdagne
Près de la place Péreire c'est, dans une petite rue paisible, un appartement affable comme le sourire de celui qui l'occupe. Des meubles choisis avec soin, des tentures sobres, des toiles charmantes signées de nom d'amis, depuis Jaudin, peintre des brumes fluviales, jusqu'à Camille
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Mauclair — car ce critique a mis un joli crayon de pastel au bout de son porte-plume. Devant le bureau où le papier déjà noirci attend le stylographe avec lequel furent écrits tant de livres charmants, Pierre Valdagne, accoudé, parie avec une élégance instinctive et une tranquillité obtenue. L'œil doux, mais sagace, embusqué derrière le binocle, dévisage et sonde. Le masque, d'une distinction parfaite, est d'une douceur rare. C'est à peine si les i mains, sans cesse agitées d'une sorte de léger tremblement involontaire, trahissent chez cet homme une activité cérébrale constante et fiévreuse. Pierre Valdagne est bien l'homme de ses livres. Si la littérature doit beaucoup à l'auteur des Variations sur le même air, les littérateurs lui doivent encore plus. Certains n'en ont pas assez: conscience. Je viens de relire tous les livres de Pierre Valdagne (le Valdagne auteur dramatique,, le dramaturge à' Allô ! Allô / (Vaudeville), de la Peur de l'être (Menus-Plaisirs) et de la Elague (Odéon) ne diffère pas du romancier des Femmes charmantes.) Je viens de relire tous les livres de- Pierre Valdagne. Je veux essayer de dire en quelques lignes tout le délicat plaisir que j'y ai pris.
Si Pierre Valdagne n'avait pas signé les deux chefs-d'œuvre qui s'intitulent : la Confession de Nicaise et Touti, je suis persuadé qu'on aurait cru avoir affaire avec une femme. Quel style simple, discret, souple, sans longueur, précisant en quel-
ques mots non seulement un état d'âme, mais toutes les nuances infiniment légères Je cet état d'âme ! Quelle adorable compréhension de la femme moderne! Avec quelle aisance — et cela est du grand art — ce romancier démonte -t-ii tous les rouages des petites âmes que la majorité des hommes se tue à étudier en vain ! Quel sens précieux de la vie contemporaine ces deux livres décèlent !... Oh ! Touti ! cette Touti surtout, pas femme forte pour deux sous ni pour plus cher, bonne comme le bon pain, impulsive comme tous les êtres de belle race, sincère en toute chose et si admirablement passionnée, cette Touti mariée à seize ans et qui acquiert de sa fille le sens de la vie contemporaine, seulement à trente-cinq... (au prix de quelles peines : tout se paie aujourd'hui !) Touti « si gaie, dont on vante l'âme claire et contente » et qui redoute tant la sévérité de sa fille Catherine! Quelles jolies notations j'ai pu cueillir à foison à toutes les pages ! Jamais, à ma connaissance, personne n'est allé aussi loin dans l'analyse du cœur et des sens de la femme, avec une semblable désinvolture et en en ayant aussi peu l'air. Pourtant la tâche est fort ardue. La femme est impulsive par nature, instinctive par destination, indisciplinée si elle ne se Htm pas dans la vie. Elle -est pareille à une plage de sable fin. La vague vient, la caresse et laisse sur elle une empreinte jusqu'à ce que la vague suivante l'efface et la
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remplace par une autre. La femme est suggestionnée sans cesse par l'ambiance dans laquelle elle vit. Ainsi, elle paraît être d'une infinie complexité alors qu'infiniment simple, elle n'est que le reflet: de la vie perpétuellement changeante. Mais lorsqu'elle a fixé son existence sur un seul objet, pour un temps, elle se soustrait pendant ce temps à. l'ambiance. Elle s'hypnotise sur cet objet et elle demeure immuable, avec autant d'excès qu'elle obéissait auparavant à la suggestion de son entourage. Elle pousse aux conséquences les plus ignobles et les plus sublimes les principes qu'elle a élus. Elle devient alors V égoïste par excellence. L'âme de la femme est une âme d'enfant. Tout: cela caractérise l'œuvre entière de Pierre Valdagne, et en particulier Touti et la Confession de Nicaise. Caractériser est aisé. Il fallait créer. Cela est incomparablement moins facile. Cela nécessite des qualités de psychologue qui ne doivent pas entamer une sensibilité exceptionnelle. J'admire la. science de Valdagne, mais j'admire tout autant sa sensibilité, cette sensibilité, qui s'est traduite d'une façon si émouvante dans la dédicace (à notre grand Pozzi) de Parenthèse amoureuse. J'airne les tendres. Ils sont si rares à notre temps d'arrivisme féroce,, de pédanterie et de sottise !.. .
Les sages comme Pierre Valdagne propagent la: notion de la relativité universelle que nous nous obstinons à vouloir ignorer. Ils nous apprennent
<que la joie est bornée et que, parce qu'il en est ainsi, nous pouvons mieux l'atteindre tout entière. Ils nous font douter des grands bonheurs pour nous apprendre à mieux savourer les petits. Suivons-les. Soyons sceptiques et indulgents à la fois. Soyons bons, dignes et justes. Remplaçons la misérable vallée de larmes, inventée par les prêtres pour mieux dominer les êtres abîmés dans l'humilité, la pénitence et la foi aveugle, par la radieuse vallée de joie où chantent l'orgueil de savoir et la volupté de sentir. Sachons vivre. L'homme n'a que le bonheur qu'il se fait. Sachons nous faire le plus de bonheur possible. Regardons devant nous au lieu, comme jadis, de regarder au dessus de nous et derrière nous — parce que derrière c'est l'Ignorance et que là-haut, c'est l'Incertitude.
Soyons tolérants, soyons indulgents. Jean Lorrain, dans son dernier livre Hélie, garçon d'Hôtel, nous donne des maximes de ce genre. Elkn se terminait déjà par un appel à la résignation. « L'atroce Nicaise » de Pierre Valdagne « n'est peutêtre qu'une pauvre femme amoureuse à qui il importe peu que ce soit l'enfer qui l'ait prise pourvu qu'elle ait pu se donner ». Et Maeterlinck a écrit une phrase que je ne cesserai jamais de citer. Elle pourrait servir d'épigraphe à toute l'œuvre de Valdagne, à laquelle Coolus et quelques autres doivent décidément beaucoup : « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du pauvre cœur des hommes ».
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Il faut remercier l'auteur souriant (pour ne pas pleurer, peut-être !) de Y Amour par principes d'avoir su, en les séduisant, protéger ses fidèles contre le funeste Vertige de l'Absolu . « Les vérités changent selon les générations », conclut l'exquise Touti, Touti que j'adore... J'ose avouer cette passion. Je n'ai pas de défauts, mais j'ai des vices. Heureusement !... Touti est un de mes vices.
Heures de Nice
Quitter un Paris de neige et de boue, de tristesse et de « rosserie » et se retrouver peu après, par la grâce un peu brutale du Côte-d'Azur-Rapide, dans la féerie de la Nice hivernale, produit d'abord la sensation heureuse d'une évasion définitive. On a vu fuir la mélancolie de la banlieue souffreteuse et la torpeur des vallées bourguignonnes ; on a fui devant la pluie qui dévidait sur le Lyonnais un formidable écheveau gris et sale ; on s'est réjoui de voir le paysage se transformer peu à peu : les rochers rouges succédèrent aux montagnes violettes ; les eucalyptus rempla-
cèrent les chênes-liège... Et c'est Nizza-la-Bella, étendue comme une écharpe blanche dénouée auprès de la mer chantante. Il sied alors de se laisser emporter par la nouvelle vie qui vous entoure. 11 faut exister, sans réfléchir, dans le tourbillon de tous les agréments factices et stériles accumulés à plaisir pour séduire tous les blasés à plaindre, et tous les malheureux qui ont atteint l'âge variable où Ton n'a plus d'impressions vives. Il faut savoir faner le teint de villageois qu'on avait acquis devant les flots, dans l'atmosphère ouatée des lieux dits de luxe. Il faut souper, aller d'Opéra en Casino et de music-halls en bars américains ; il faut accepter des invitations implacables, répondre à des louanges, échanger des mots..- Il faut écouter des musiques, des musiques de tous les pays, des musiques et des chansons que leurs exécutants miment... Il faut voir passer des beautés prostituées à tant d'infirmités fardées, à tant de brutalités gourmandes, à tant de neurasthénies bien entretenues. Les belles filles vont, gestes étudiés, nudités offertes malgré le mensonge des toilettes adroites quelquefois, les belles filles qui s'oublient dans la fièvre du jeu, de l'électricité et des passions mêlées, jusqu'à se permettre quelques coups de cœur parmi d'innombrables coups de reins — à la grande joie des croupiers à faces de milliardaires, et pour la plus grande nervosité des milliardaires à gueules de croupiers. Splendeurs
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superficielles, âmes lourdes Je vices, poches lourdes d'or !... Des idylles interdites s'ébauchent autour des blancs troupeaux de vierges rétribuées (Datnen •orchester), qui submergent les propos hardis dans un océan de mélodies cosmopolites. Folie des corps, folie des nerfs, folie heureuse des sensitifs qui se laissent délicieusement aller au charme trouble de cette ambiance unique ! Femmes, .amours, mensonges... fumées !...
Quel spectacle peut être comparé à celui de certains buveurs, de quelques joueurs, humanités typiques revenues riches de quelles traites défendues ? masques basanés, couturés, distendus de pirates et de forbans! Quelles évocations! Quels frissons peu ressentis ailleurs !... Abolir le sommeil, vivre ainsi dans un délire constant — parmi toute la puissante animalité qui se dégage de cette ville agitée, — sans but, sans trêve, ardemment, jusqu'à mourir. .. Et mourir, enfin, parmi la magnificence naturelle, revenir à la terre après un dernier regard jeté, de haut, sur la ville qui paraît couverte avec des toitures faites de roses roses... Folies ! Bonnes folies spontanées, dont il est bienséant de sourire ; folies qu'il importe de railler, mais auxquelles il est doux de s'abandonner parfois, pendant une heure, attablé paresseusement au milieu de la fumée pâle de quelque cigare <Toutre-mer... Et puis il y a des réveils amusants, lorsqu'on voisine avec les « bons confrères », tou-
jours loquaces par nécessité : ils parlent de leurs articles ; ils récitent ceux qu'on n'a pas eu la bonne fortune de lire. . . — Des gens passent.
— Voyez-vous ce jeune homme ? — Eh ! bien ?... — Eh! bien, je vous présente un de nos prochains ministres... — Ministre — Oui, dans un cabinet Briand, dont l'avènement ne tardera guère plus de trois ans... — Vous avez raté votre vocation : vous feriez une excellente somnambule. — Que pariez-vous ?... C'est couru. — Je joue quelquefois. Je ne parie jamais. Mais vous oubliez le principal : qui est ce ministrable. .. apparemment bien jeune ? — La jeunesse n'est pas une question d'âge... pas plus que le talent... — Vous, vous voulez les palmes : je ne vous ai jamais vu aussi élogieux... Mais qui est-ce, encore une lois? — *. Vous ne connaissez donc personne ?... C'est Zévaès, parbleu !...
%Autre groupe. — Voici Chadi de Brouage, écrivain militaire... — Ah ! oui, Fenimore DéCooper !... — Horrible !... Je vous souhaiterais son talent... — Vous ne lisez pas ses articles alors! Il est vrai que si vous lisez les revues... — Vous êtes ignoble, vous... Vous vous feriez pendre pour dire une méchanceté inoubliable... — On fait ce qu'on peut... D'ailleurs Chadi de Brouage est un ami charmant... — Nous sommes d'accord. Mais vous retardez» Il y a belle lurette que la mode des surnoms n'existe plus à Paris... — Vous vous
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trompez ? Savez-vous comment on a baptisé Grébauval qui, au dernier dîner des Gens de Lettres, « postillonna » aussi désagréablement que de coutume ? — Non, je l'avoue. — La Source Crachat... — Au secours !...
Les médisances continuent... J'ai l'illusion d'être attablé dans les parages du Napolitain. On ne s'évade pas de Paris.
Le Bréviaire d'un panthéiste kt le pessimisme héroïque
C'est le titre, un peu long du nouveau livre, un peu court, que vient de publier le bon poète Jean Lahor. On connaît les ouvrages médicaux de Jean Lahor et tous les gens goût le vénèrent depuis qu'il fonda la Société pour la protection des paysages. Je regrette de ne pouvoir signaler longuement ici la valeur philosophique de son œuvre; je tiens pourtant à reproduire cette pensée qui peut servir de base à tout V altruisme contemporain : « L'amour physique n'est qu'un apparent égoïsme. C'est, en effet, l'acte impulsif le plus puissant du moi pour
sortir de lui-même, rentrer dans la vie générale, se donner, se sacrifier au tout, chaque être mourant quelque peu d'avoir transmis sa vie. Le moi n'est donc pas l'unique, comme le prétendent certains penseurs. L'amour le fait rentrer dans cette vie du tout, qui contient la sienne, et à laquelle il devait, pour croître, opposer longtemps, sans doute, son égoïsme obstiné ». Excellent agnosticisme !
De telles maximes nous consolent des innombrables sous-La Rochefoucauld qui encombrent les salons de leurs « lapalissades » inexorables.
Nizza -la-Bella
Le Hall du Casino. — Il faut choisir. Il faut contempler la Baie des Anges, remueuse, soleilleuse, déserte, — et si bleue devant le Mont- Boron et le Cap Ferrât ! ou se laisser accaparer par l'étrange spectacle des oisivetés cosmopolites qui encombrent la Promenade des Anglais. A. mon goût de sauvage « assez orgueilleux pour vivre solitaire », une rouge voile de tartane perdue parmi l'immensité des flots, ou la silhouette parfaite d'un
jeune pâtre (bronzé comme ceux de Sicile), appuyée contre un cyprès noir au flanc d'une colline plantée d'oliviers et de chênes-verts, représentent l'importance de l'humanité admissible dans la Nature. La ville est composée de quartiers très divers. Ils forment pourtant une vague harmonie. Le Hall, l'incomparable Hall du Casino, est une synthèse et une réduction de la Cité. Rien n'y manque, pas même, transposés, l'attitude des porteris (avec ou sans banastres), et les propos des ouvriers du port. Suivant les heures, des groupes se forment h des places aussi invariables (mais moins connues) que le talent de Lillian Grenville ou la jeunesse de Liane de Pougy. Il y a le coin des acteurs, le faubourg des siècles autochtones qui paient un louis par saison le droit de médire en rond, la table des paisibles rentiers locaux, l'hémicycle des politiciens, le terrain des hommes d'épée et la zone franche des gens de plume qui, comme il sied, tiennent des propos plutôt légers. Les mots tintent sèchement, sur les passants, comme des matraques, d'un groupe à l'autre. Lorsqu'on est prévenu, il devient nécessaire de se livrer à quelques discrètes manœuvres stratégiques à travers ces régions inexplorées. Çà vaut le voyage. Ecoutez, au hasard :
— Il était hier dans le rapide de 2 h. 15 « se rendant à Menton » (style d'échotier mondain).
— Loti ? Vous blaguez ! — Pendez-vous, mon cher: vous ne le saviez pas!... Je l'ai vu, de mes yeux vu., très affaissé. — Et très peint? — Parbleu ! Une crème. On en mangerait. — Je préférerais la fouetter. — Tâchez à être convenable, vous! S'il était ici, il saurait vous répondre. — Vous croyez qu'il serait froissé ? — Mieux, mon bon, piqué... Viaux piqué ! — Vous êtes mûr pour fournir des nouvelles à la main au Sergines des bacchanales politiques et littéraires. — Urissonslà.
— Je ne me trompe pas; c'est bien Mnriéton avec son charmant associé AntonyRéal. — Quoi! Mariéton, le grand, l'olympien, le Seul? — Luimême — Mais, comment ? Il n'est pas décoré ? (*) Non, vous confondez avec Castelbon de Beauxhostes. — Orange ! ô désespoir !... Et que faitil à présent? — Il prépare des choses... des choses... — L'oisif errant ? — Que non. Vous lirez avant peu deux livres qui vous feront regretter cet à peu près détestable... — A rendre jaloux Mariéton, n'est-il pas vrai ? — Vous tenez donc bien à être odieux?... Willv nous arrive aussi. — Oui, on le dit. Quel bonheur est le nôtre ! Tiens ! la générale W... C'est un défilé.
(*) Heureusement, Paul Mariéton a vu saigner sa boutonnière depuis le jour ou j'écrivis ces lignes. G. N.
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Quelle coiffure, seigneur ! — La natte chiche. — Dieu, que vous êtes embêtant !... Cette pauvre W..., elle est encore plus maigre que Tan passé. — « C'est la lance nouvelle, mademoiselle»... — — Vous êtes impitoyable. — Pardon ! je suis bienveillant : j'ai dit c< nouvelle » sans raison pour la rime. — Assez!... Car voici l'Unique Ch.. , le Maître des Colles. — Il y a longtemps qu'on ne l'avait vu... Il a un lorgnon, on dirait. Il paraît assez flapi. — Oui. Il va sans cesse de thermes en buvettes. — * Le résultat complet des sources, alors! Ça ne me donne pas envie de l'imiter. — N'essayez pas. Il faut avoir son estomac pour vivre une existence aussi mouvementée que la sienne. — Quel âge a-t il ? — 47 ans... ou la Vie d'un Joueur. — Ne vous excitez pas: on ne démantèle pas les ruines. — Vous avez une façon de défendre vos ennemis! Je la retiens. Je vais l'appeler: il saura se justifier. — Ne faites pas ça. On sait quand il commence ; on ignore s'il terminera. — Le Félicien «courant» quoi! — Ah! qui dira les méfaits du poison de la littérature ! — Surveillez votre prononciation : vous venez de zézayer ! — Si l'on avait sténographié notre dialogue, cher, on aurait pu l'intituler sans inconvénient: Un apacht $%Amour. — Il suffit. Vous me paraissez très atteint, mon ami. Et puis, vous aurez beau dire, Ch... se vend bien. — Vous ne sauriez mieux dire... en substituant le passé au temps pré-
sent. — Vous êtes si rosse que vous finirez par me le rendre sympathique.
Vous ne la reconnaissez pas ? Elle a embelli, il est vrai. — Qui est-ce ? — M... — Pas possible ! La Berceuse de Coquelin? — Méchante. — Le mot vous déplaît ? — On dit qu'elle s'est rangée.
— Soit. Appelons-la si vous voulez : « Pouliche privée, Célérité, Indiscrétion » et n'en parlons plus. Qui est celui-ci ? — Cet exotique au teint de lait, si mat ? Vous ne le reconnaissez pas non plus ? Voyons: le comte M... R..., le fameux banquier.
— Ah ! oui : le Comte des Mille et Une fuites ! — Lui-même. .. blanchi à l'ombre... — Avec qui estil donc ? — Avec P..., la danseuse américaine.
— La courtisane des Shakers (réclame payée) !... ... Un peu d'habitude est nécessaire pour s'accoutumer à ce langage spécial, signe des temps. Il importe de savoir cheminer à travers les ordures contemporaines: elles tiennent tant de place! Je propose à ces bonnes âmes de baptiser l'argot dont elles usent pour leurs dialogues (Tristan Bernard m'excusera) : l'Engrais tel qu'on le parle.
Oh ! la joie de quitter cette atmosphère déprimante et de demeurer longtemps, immobile, devant la mer ! L'ivresse de sentir dans mes cheveux la fraîche caresse de la brise du large !...
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La dame en noir
Guidé par quelques amis, j'avais consenti à visiter le vieux Cannes. Après les auberges du quai, après des escaliers et des rues montantes, après la visite de l'église hideusement badigeonnée, dorée, peinturlurée de hideux motifs au pochoir, je m'étais absorbé longuement dans la contemplation de la Côte rouge surgie tout à coup, devant nos yeux éblouis, — la Côte rouge où Agay,cher au peintre Valtat, le Trayas, la Figuarette, Théoules et son château désert, la Rague et son viaduc doré mettent des taches blondes que surlignent les silhouettes tumultueuses de PEstérel. Dans nne rue déclive, une femme, modestement vêtue de noir, allait de maisons en maisons. Intrigués, nous descendîmes vers cette voie. Pauvre rue habitée par des humbles et des pauvres honteux, toitures de guingois, façades lézardées dont le soleil masquait mal la misère et la mélancolie ! La dame en noir allait, coiffée comme une bonne, chapeautée comme une petite rentière de souspréfecture, — avec une simplicité silencieuse et comme furtive. Je voulus être renseigné.
— C'est une bonne dame riche, une étrangère, qui vient deux fois par semaine donner de l'argent
aux pauvres. Elle habite Cannes, mais je ne connais pas son nom.
J'allais, intrigué et toujours ignorant. La dame en noir sortit d'un couloir sombre. Je faillis pousser un cri en la reconnaissant. J'étais devant la princesse Anniira Gagarine-Stourdza. Je feignis de ne pas la reconnaître. Et je poursuivis, ému, mon chemin en murmurant les vers du poète suisse Warnery :
Donner, parfois, c'est presque rendre.
Ouvrez vos cœurs, ouvrez vos mains :
Les seuls vrais des bonheurs humains Sont ceux qui savent se répandre...
La dame en noir m'a fait oublier un peu les innombrables arthritismes orageux des bêtes de proie armoriées en réforme qui déshonorent leurs noms et la Riviera.
Le Roman de Jésus, par Michel Epuy
DansTavant-propos de ce volume, remarquable à divers titres, M. Michel Epuy avoue qu'il
s'attend à être combattu. Je ne serais pas surpris que Fauteur obtînt un succès qu'il n'avait pas prévu ; je ne serais pas surpris, dis-je, si le roman de Jésus occasionnait un retentissant scandale. La donnée en est pourtant très simple, mais à notre époque où tout ce qui ressemble à un ostensoir prend les proportions d'un soleil et où la moindre pantoufle à boucle d'argent vous a des airs de navire de guerre, il ne m'étonneraii pas qu'elle scandalisât aussi bien les gens dits « bien pensants » que la majorité de leurs adversaires, lesquels n'ont pas encore atteint à la sérénité areligieuse. Se fondant sur la raison, M. Epuy considère l'homme d'une sensibilité suraiguë, le neurasthénique exceptionnel que fut le charpentier Jésus, non pendant sa vie publique (qu'il ne commença qu'à l'âge de 29 ans), mais pendant une période de sa jeunesse, « à l'époque de la vie où les désirs sexuels sont les plus ardents à enfiévrer le sang de l'homme ». Comme un pur Oriental l'eût (ait, avec un lyrisme lumineux et une innocente crudité, M. Epuy essaie de reconstituer,pour sa satisfaction d'artiste et de penseur, l'attitude, très humaine d'ailleurs, de Jésus à l'égard de la Femme, en l'espèce la courtisane Mariam établie à Magdala .
Il serait puéril, à mon sens, de chicaner l'auteur -du roman de Jésus sur l'identité de cette Mariam, qui est ou n'est peut-être pas la femme au vase
de parfum de la maison de Simon le lépreux, à Béthanie, non plus que la sœur de Lazare. Cela n'a aucune importance. D'autre part, si quelques esprits timorés protestaient bruyamment, nous pourrions nous rappeler qu'en une circonstance semblable, pour un livre beaucoup plus grave et d'une impeccable documentation, les gens que la foi guide et que la raison abandonne s'acharnèrent, sous la conduite de M. Freppel, contre un M.Renan qui leur survit à tous. — Je regrette que letemps me manque : j'aurais voulu insister sur ua certain nombre d'hypothèses, habiles ou discutables, faites par M. Epuy. Je tiens, néanmoins, à. signaler la splendeur voluptueuse de quelques chapitres très osés du roman de Jésus, la vigueur des descriptions qu'il renferme et l'élégance de son style, d'une pureté pourtant quelquefois contestable. M. Michel Epuy a beaucoup lu, évidemment, Anatole France et Pierre Loti. Mais son tempérament est très voisin de celui du délicieux Pierre Louys.
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Les salons ou l'on pose
Rassurez-vous : il ne s'agit ni de ceux du Ritz, ni de ceux de Mme de N.. ., qui ne les valent pas, ni de ceux où Pierre Petit opère lui-même. Je veux parler des salons artistiques. Ils sévissent actuellement avec une exceptionnelle rigueur. Nous recevons, d'ordinaire, de soixante à quatrevingts invitations de ce genre par saison. Nous dépasserons ce chiffre cette année. Peintres du ^Paris Moderne, Quinquennale des achats de l'Etat et des Boursiers de Voyages f Exposition Scott, Exposition Frank, Exposition de la Société des Aquarellistes, Salon des Femmes peintres et sculpteurs, Salon de X ^Automobile Club, que sais-je ? Excellente préparation à la titanesque corvée des grands Salons ! Il ne faut pas songer à s'attarder à toutes ces exhibitionnettes. Les artistes le mériteraient, mais le temps manque. Il est pourtant malaisé de ne pas citer, aux Femmes peintres et sculpteurs, les œuvres de Mme Clovis Hugues et celles de Mme Bourgonnier. J'aurai l'occasion de reparler de ce sculpteur charmant et de ce peintre gracieux. Aux Aquarellistes, Doigneaux triomphe avec ses aspects -de Hollande, une Hollande lumineuse et paisible-
ment dorée ; Zuber délaisse Versailles, mais demeure digne de son renom ; Calbet déshabille de jolies femmes et Tenré en accoude quelquesunes dans des attitudes élégantes. Il a su choisir son modèle, Germaine, célèbre dans les grands ateliers par sa gentillesse et pour son exceptionnelle distinction.
À Y Automobile Club, peu d'oeuvres et peu d œuvres bonnes. Je veux mettre hors de pair : le 'Printemps d'Emile Barau, tout vibrant de lueurs blanches et roses ; un bon Profil en plein air, de Roll ; Grosse Fortune, excellente farce de Jean Véber etr surtout, le Portrait de Mlle Yvonne F., si simplement puéril, et le Ollé! /, semblable à un Lunoismeilleur que nature, de Claude Bourgonnier. Mais quelle jolie chose expose Abel Faivre! Oh i ce Portrait de Mlle cTU*èsl cette face étroite, longue, trop sérieuse et trop pâle, ce menton prognathe tout de même élégant, ce menton révélateur et ce front bas abritant des yeux tombants, des yeux troublés par l'âge où la femme naît dans, la jeune fille, des yeux sombres, des yeux de velours usé et d'anthracite un peu gris ! Quelle extraordinaire, pathétique, attristante et fragile effigie de dégénérée, masque d'infante cruelle ou de victime révoltée, masque pour cloître maudit ou pour orgie morose, hallucinant masque de décadence ! Princesse de Castille, de Souabe ou d'Orient ! Fin de race !...
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... Les vierges, pour le sang, n'ont pas l'horreur des mères
Frissonnantes toujours pour un fils adoré ;
Leur cœur n'a pas souffert, leurs yeux n'ont pas pleuré...
Devant les vitrines d'art précieux. Un groupe d" « exquis ». — Ce Lalique ! Il n'y a que lui pour trouver ces présentations sur mousseline blanche.
— Oui, ça et les bijoux... Mais dès qu'il aborde l'objet d'art... — Rien ne va plus... Voyez ce pichet... — Ce n'est pas un objet d'art; c'est un ustensile de ménage. . . Et cette dégringolade de nudités d'ivoire... — Aux flancs du Vase... Çà aurait ravi Samain. — Moi, çà me fait songer à la fois au Cirque Médrano et au Marquis de Sade !
— Horreur!... Qui a dit çà ? — Vous le demandez ?I1 n'y a, vous le savez, que cette rosse de Lecœur de Saint-André pour oser... — Il n'ose pas être timide... — Çà lui irait trop bien ! Venez voir les peignes de Gaillard... — Je préfère l'envoi de Falize. — Et moi les coiffures de théâtre de Fouquer. . . — Pour les mettre à la ville... ? Vous êtes toujours en représentation ! — Pas plus que vous ! Vous cherchez une scène ? — Moins que vous quand vous avez envie d'un bijou... — Rosse !
Kratès, l'ouvreur de portes
Ce livre m'arrive de Cannes. Il porte la firme d'un éditeur régional. Il est intéressant. Je me •dois donc de ne point le laisser passer inaperçu. Il a pour auteur M. Gaston Dumestre. Si mes souvenirs sont exacts, M. Gaston Dumestre fut l'un des chansonniers les plus répandus parmi la gaîté de « la Butte » à l'heure où, là-haut, la Folie montmartroise n'avait pas encore fêlé les grelots de sa marotte. Il écrivait des choses douces et sentimentales : la ballade du souvenir, la Cloche,.. Il chantait :
... L'homme fort est devenu vieux; L'aile obscure des agonies Qui fiole lés tempes jaunies Appesantit déjà ses yeux.
Inexorable, approche l'heure Des suprêmes renoncements Et la cloche, à longs tintements, Mélancolique et grave, pleure Sur tout ce qui n'est plus...
Il partit un jour, vers des Belgiqueset des Norwèges... Kratès, V ouvreur de portes, m'apprend <ju'il s'oublie maintenant parmi la splendeur de la Côte fabuleuse... Cette œuvre nouvelle est un
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roman, un roman de mœurs athéniennes. M. Dumestre a su y glisser quelques belles pages assez originales, quelques fresques curieuses, — et aussi quelques réflexions, incidentes, qui viennent directement de la Place Pigalle en passant par l'Agora. Le style, pas très pur, pas aussi curieux que celui de Jean Lombard mais plus lisible, amuse et vibre. Certes, Pierre Louys peut savourer en paix l'amertume du laurier. M. Dumestre ne veut pas être son rival. — J'espère que Gaston Dumestre abordera bientôt un sujet moderne, régionaliste, vécu. Autrefois il faisait « avec ses grands chagrins des petites chansons » ; qu'il fixe, demain, en tomes durables, les splendeurs naturelles parmi lesquelles se déroule à présent sa vie.
Florise. Quatre actes, en vers, de.Théodore de Banville
Nous devions déjà beaucoup à M. Antoine* Parti de Montmartre en 1885 (au temps légendaire où Jules Roques fondait le Courrier Français f
qui révélait Willette, Henry Somm, Mac-Nab, et d'autres ; le temps du Quadrille naturaliste né du succès de Zola; le temps de l'ancien Echo deTaris, quotidien du soir, de l'Evénement, grand journal littéraire du matin... le bon temps, enfin î...
Mais où sont les neiges d'antan?)
... parti de Montmartre, dis-je, André Antoine a pu accomplir le miracle d'aller de succès en succès en montant d'audace en audace. Il sait aujourd'hui, comme fonctionnaire de l'Etat, couronner sa carrière par cette invraisemblance : il continue son œuvre avec la même activité. Il n'a pas mis de rond-de-cuir sur son fauteuil directorial. Après Shakespeare, après Zola-Bruneau, voici qu'il rend justice à l'auteur du Baiser. Et nous avons pu entendre, trente ans après la mort du poète, cette phrase inconnue dans l'histoire du théâtre contemporain : «. La pièce que la troupe de VOdéon vient, etc., est de jeu Théodore de Banville » !... La pensée, l'émotion, la sincérité sont douées d'une éternelle jeunesse. Florise n'a pas vieilli. Ce drame poétique a conquis le public, las des singularités et des paradoxes morbides qui envahissent toutes nos scènes. Oh ! la joie simple et douce d'écouter et de revoir sur nos tréteaux l'étique Jodelleet le bravache Rosidor ! Et la musique magnifique de ces vers bien pensés, bien écrits et
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bien articulés ! M. Desjardins, dont on a critiqué le débit, dit prosaïquement les vers de théâtre et lyriquement les vers poétiques. C'est à merveille. Mme Dux (Célidée) demeure excellente dans les rôles de douceur et de mélancolie et M. Desfontaines a composé une inoubliable silhouette de Jodelle.
Mais avec quelle vigueur Mlle Berthe Bady (Florise) se détache sur la grisaille de ses partenaires ! Elle prouve que l'enseignement des poètes vaut celui de tous les conservatoires de l'univers. Oh ! l'élégance et la délicatesse de ses gestes lents, la science instinctive de ses attitudes, la spontanéité de ses élans, le charme de ses émois ! Et, surtout, quels accents pathétiques dans sa voix, cette voix unique éternellement brisée et sombrée tout à coup, cette voix presque surnaturelle et pourtant humaine, — la voix de Bady, Berthe Bady — Florise Bady ! . . .
Vanité, roman de Paul et Victor Margueritte.
Pendant que je guidais ma liseuse entre les pages du nouveau livre de Paul et Victor Margueritte, j'évoquai le souvenir des heures que j'eus la joie de vivre en compagnie de l'aîné de ces écrivains, là-bas, entre Juan les-Pins et Amibes, au Pays- Bleu. C'est une villa heureuse et paisible, dressée sur une collinnette, dans la lumière et dans les fleurs, devant le plus admirable paysage maritime qui se puisse voir... C'est la Villa de V Oranger. Des roses blanches montent vers elle. Des oliviers déferlent en flots d'argent sur les pentes. Sur terre, un moutonnement bleuâtre — r qui noircit ou blêmit suivant les heures et suivant l'éclairage — s'élance à la poursuite des horizons évaporés. Dans le golfe, pareil à une opale gigantesque, une escadre immobilise la silhouette lourde de ses cuirassés. Oh ! h joie de pouvoir, loin des fracas et des tracas de Paris, vivre là, dans la torpeur heureuse des rêveries fécondes ! Et je revoyais le bon Paul Margueritte étendu sur la « terre maternelle », face aux flots, une pèlerine à agrafes d'argent sur les épaules C'était en janvier dernier... Les bonnes heures réconfortantes que je vécus là-bas!... Il y a en-
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core quelques maisons « littéraires » où Ton peut aller quérir du courage. Avant de commencer la lecture de Vanité, je me revoyais quittant la Villa de V Oranger, — comme à regret. A la route de Cannes, je pris congé de Mme Renée d'Ulmès, l'auteur des Forces perdues, venue, en visite, dans l'après-midi. Regagnant Antibes par la route de la Badine, je levai les yeux vers les terrasses de la villa. Le manteau de Paul Margueritte y flottait doucement. Plus loin, irréelle et comme divinisée^ sur un fond muet et grave de vergers très siciliens, une écharpe bleue déroulait ses plis souples au gré de la brise du soir... Un crépuscule pâle allongeait sur le ciel d'interminables mains d'or. A la journée bienheureuse succédait une nuit de rêves et de légende... Comme Paris était loin !... — Avec quelle joie les Margueritte savent quitter la capitale ! Comme je les félicite de fuir « la ville empoisonnée » et comme je les approuve d'avoir dit dans Vanité pourquoi elle est haïssable. Vanité est un roman très attachant, parfaitement construit, vigoureusement mené. Depuis longtemps aucun livre ne m'avait fait songer aussi impérieusement que celui-ci à la « manière » du grand Alphonse Daudet, dont on paraît déjà oublier un peu trop l'influence sur la littérature contemporaine. Peut-être la partie descriptive est-elle un peu restreinte dans ces pages vibrantes. Mais la vivacité haletante du
récit explique cette discrétion des auteurs. Il serait aussi puéril de vouloir narrer l'intrigue complexe de Vanité que de tenter de rappeler en quelques lignes les actes et les œuvres de Paul et Victor Margueritte.
Voir ces artistes et ces sociologues dire son fait à l'Hypocrisie, reine de la Société contemporaine : quelle joie ! Quelle saveur dans cette analyse de la mondanité parisienne, quelle vérité dans cette succession de tableaux où la vie des riches est criblée à jour, la vie des riches, la misère et les misères des riches, — le Crime des Riches, écrivait même Jean Lorrain ! Vanité, c'est toute la vie d'aujourd'hui, absurde, frénétique, menteuse et féroce ; c'est la lâcheté réciproque de la Fortune et de la Pauvreté, la bêtise des millionnaires grisés par la stupidité des foules en hypnose devant le Veau d'or ; c'est le faisandage des forçats du capital, des parvenus fidèles à leurs habitudes de bourgeois doués, comme des petites lorettes, d'appétits mesquins et de vices sans caractère; c'est l'étalage de toutes les lâchetés dérivées du principe : pas pris, pas pendu, qui nous domine malgré la comédie des Codes, c'est toute la Misère corporelle et intellectuelle, c'est toute l'aberration sentimentale de l'Humanité étranglée par le carcan social !... Et la morne parole de Byron, qui sert d'épigraphe à la troisième partie, pourrait être inscrite sur la couverture du livre :
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« Le meilleur de la vie n'est qu'une ivresse; c'est vers la gloire, la grappe, l'amour et l'or que tendent les espérances de tous les hommes. » — Vanité, livre profondément sincère, serait déprimant si l'impartialité de Paul et Victor Marguerite ne se manifestait, en conclusion, par une -scène courte, intime et douce, dans laquelle ils opposent à la folie des ambitions et des passions -actuelles la sagesse de la famille et du travail paisible. — kAu travail! Vanité se ferme sur ces mots. Et c'est un monument nouveau élevé à la gloire de la Santé, de la Vérité, de la Simplicité, <le la Vie normale.
A l'Elysée-Palace. — Une heure d'art.
Dans une salle (luxe banal mais sobre) du Palace Hôtel, vis-à-vis du Château-Lafitte (c'est la maison de Je sais tout, Fémina, Musica, etc.. que je veux dire), le Comité du Prix « Vie Heureuse » nous convie. Je veux ignorer que deux magazines se font concurrence. D'une part, je ne suis pas assez américain pour m'arrêter à ces détails
matériels, et, d'autre part, je suis insuffisamment parisien pour cacher le plaisir que je pris durant cette « heure d'art : musique, poésie, danse », disent les programmes. — C'est le triomphe des. nouveautés de printemps déjà. Le bleu Nattier,. le vert Lancret, les plumes « arrachées » se marient sur des chapeaux à la Charlotte Corday- Au fond de la salle, les derniers venus s'écrasent obstinément. Dans un angle, quelques « exquis » papotent avec entrain. — Chambrée assez belle,, dites? — Oui, mais, pour une fois, le spectacle n'est pas au parterre. — Où donc voulez-vous qu'il niche alors?... — Il est très du Boulevard, ce cher comte!... Mais sur la scène, voyons! — C'est une chose impossible cela, croyez-en mon expérience, chère amie... Jamais de ma vie, je n'ai vu... — Vous arriverez à fréquenter les théâtres pour y entendre des pièces... — Ne plaisantez donc pas.. . Le jour où vous me verrez m'asseoir, en bourgeois, dans un fauteuil pour écouter. . . — Ce jour-là n'est pas loin. Les temps sont changés... Le progrès marche. .. — Moi pas!... Vous vous moquez, n'est-ce pas? — Je n'oserais! Et je vous pardonne : il faut bien que vieil» lesse se passe !.. . — Zut, na !... Comment ? Voici Marie Leconte ! Ils ne suivent pas le programme. Nous qui venions pour Simone Le Bargy ! Nous sommes peut-être arrivés trop tard.., — Cette petite Leconte... — ... Petite !... Oubliez-vous
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son acte de naissance ? — Oh ! dès qu'il s'agit de prouver que vous êtes seul à avouer votre âge... — Il n'y a pas moyen de causer avec vous. Mais, même en colère, vous ne réussissez pas à paraître moins jolie. — Un mot de plus et je pars. Des rosseries, soit. Mais des compliments? De vous, •cela deviendrait injurieux. — ... Vous aimeriez mieux que le joli David Devriès... — Assez! — Ne vous défendez pas. Tout à l'heure, quand il chantait sa machinette de Richepin, cette poésie barbare, pleine de brutalité, de férocité et de sang, j'ai vu vos yeux luire. Vous en avez cassé votre éventail... Ne niez pas !... La femme est réfractaire au progrès... que vous invoquiez tout à l'heure, exquise méchante... En vérité, je vous le dis, il avait raison Pierre de Bourdelles, abbé et seigneur de Brantôme... — Mon cher, vous dépassez les bornes... — Vous m'avez demandé -des rosseries. — Oui, mais vous oubliez trop qu'ici vous n'êtes ni au palais de Glace, ni chez Maxim's... - Ni chez vous... Et voici Cécile :Sorel. Il n'y a qu'elle pour savoir porter ces chapeaux immenses... — ... Et ces robes d'un invraisemblable rose. Elle est toujours jolie et elle dit toujours bien. — Ces inflexions de voix!... Elle laisse tomber les mots avec un chic ! . . . — Et sa poitrine... « Ah! n'insultez jamais. . . » — Vous êtes ignoble et d'une mauvaise foi ! Je ne sortirai Jamais plus avec vous. — Alors, je vais pleurer.
C'était par esprit de contraste. Je ne veux pas être Régence puisque Sorel... — Taisez-vous. Ecoutez... — On annonce Massenet. — Vous avez pu entendre ?... Le voici, en effet... — Avec Grandjean. Il va l'accompagner au piano. Regardezle prendre possession du clavier. Ce n'est pas l'arrogance splendide d'Harold Bauër. — Ces virtuoses charlatanisent assez... — Trop. Accordez-moi> en revanche, que Massenet là-bas, a bien l'air d'un tout petit rentier qui ferait son ménage... Sa façon d'épousseter les touches d'un mouchoir soigneux... — Vous n'épargnez donc personne ?... — On a sa réputation... — Et on y tient ! — Fatalement : quand je veux être galant, vous criez à l'outrage... Quelle voix posée, tout de même, que celle de Grandjean !...
Accompagnée par l'auteur d'<yiriane, Mlle Grandjean emplit la salle de notes pures...
Une chanson d'amour sort des sources troublées...
Les bonnes langues poursuivent leurs exploits. La scène ne leur suffit plus. La salle, à son tour, est criblée :
... — Que de grosses dames à effusions... — Et quels Bluze ! Quels Lère-Cathelain ! - Cherchez bien, vous découvrirez des Plimsaul... — La jeunesse se fait rare... Pigez-moi celle-ci... Cette grosse mère zouzou. Il lui manque des médailles.
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— On en porte aussi au Concours Agricole. D'ailleurs, ce mastodonte écoute religieusement. Un vrai chanoine. — Mieux : Y obèse de Jouarre... Attendrez-vous les sœurs Mante dans leurs danses Louis XIII? — Les Mantes prieuses? Jamais. Ça manque de mouvement et de « chien ». — Vous préférez Bullier ?...
Et la séance continue.
Un homme
Nous avons tous entendu nos parents évoquer le siège — nous savons qu'il s'agit du siège de Paris — et « Tannée de la guerre » — nous savons qu'il s'agit de la guerre de 1870. Cela nous apparaît un peu comme le souvenir d'une époque très lointaine ou comme l'un des contes effrayants que les vieillardes narrent à la veillée, « chez nous », pendant que, tout près, l'océan gronde. Nous avons peur de la guerre : on craint toujours ce qu'on ignore. Et nous espérons que nos diplomates nous éviteront de la connaître autrement que par ouï-dire... Or, voici que l'on fait revivre*
avec une intensité magnifique, l'Année Terrible, en publiant les écrits de Louis Rossel fusillé, le 28 novembre 187^ sur le plateau de Satory. • Il y a quelque chose de plus horrible que la guerre ; ce sont les suites de la guerre. Pourtant il est déjà assez effroyable de voir une foule de braves gens se massacrer parce que, pour assouvir une haine instinctive et pour se faire un nom, M. de Bismarck falsifie un télégramme sur une table d'auberge ! . . . Oh ! ce cataclysme dément qui précipite les éléments et les hommes les uns contre les autres, mêle toutes les classes sociales, toutes les intelligences, tous les grades, tous les héroïsmes, toutes les lâchetés, toutes les hideurs, toutes les abnégations, tous les crimes, dans un charnier sans nom ! La guerre, il faut le répéter toujours, est monstrueuse, haïssable et stupide. Elle est une longue folie pendant laquelle le monde voit rouge, une folie qui fait rouler des tonnerres plus épouvantables que la foudre. Car la foudre frappe aveuglément et passe. La guerre ! C'est le cortège des journées assombries par la fumée, par la poussière, et des nuits zébrées de coups de feu ; ce sont les rugissements des gueules d'acier, l'incendie des villes répondant aux feux de bivouac : jours et nuits pourpres, comme si le ciel était un miroir placé au-dessus de la terre gorgée de sang coagulé et de chair morte !... On ne peut pas imaginer sans trouble
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ces mêlées aussi géantes qu'immondes, ces mêlées où des pères et des fils, de la jeunesse et de l'expérience, de l'espoir, de l'avenir, s'anéantissent volontairement, se déchirent et s'entrégorgent parce qu'un caprice du sort les fit naître en deçà ou au delà d'une frontière inexistante, conventionnelle, tracée, jadis, par la volonté de quelquesuns. C'est la Guerre cela — et cela, malgré tout, a sa beauté^ son horrible beauté. Les suites de la Guerre, elles, sont toujours infâmes, car elles permettent aux lâchetés, aux ignominies, aux haines individuelles, perdues jusqu'alors dans les grands élans de la multitude, de se faire jour. Les vengeances s'assouvissent, les représailles s'exercent, d'ordinaire, pendant la transition qui précède le rétablissement complet de l'ordre. Mais, l'ordre revenu, comment stigmatiser l'homicide décrété par les dirigeants contre un sincère, contre un brave, contre un intellectuel, contre un héros tel que Louis Rossel ?
L'histoire est connue de cet homme qui, en 1869, à 25 ans, était déjà capitaine de génie et qui, dès la déclaration de la guerre, demanda à être des premiers au feu. Immobilisé, à Metz, durant trois mois, avec la meilleure armée de France, il prend patience à grand'peine, pendant que Bazaine et ses généraux ignares capitulent; puis il traverse les lignes prussiennes pour se mettre, enfin, au service de la Défense Nationale. Or, là,.
puisqu'on tient le pouvoir, on veut la paix. Rossel est un gêneur: il incarne le Devoir. Il n'admet pas qu'on se soumette. On se débarrasse habilement de lui en lui confiant des missions vagues. Paris se soulève. Le Gouvernement s'enfuit honteusement à Versailles. Rossel écrit au ministre de la guerre : * Il y a deux partis en lutte dans le pays. Je.me range sans hésitation du côté de celui qui n'a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs de généraux coupables d'avoir signé la capitulation ». Voilà pourquoi, malgré la pitié et la sympathie de la France entière, malgré les supplications des Dames de Metz, malgré l'intervention de Victor Hugo, malgré les démarches d'officiers de toutes armes et de tous grades, malgré tout et malgré tous, par peur sans doute et peut-être par haine, l'exécution fut ordonnée après des manœuvres d'une dégoûtante hypocrisie. Dans cette affaire, il importe de le dire, car il faut avoir le courage de regarder la vérité toujours en face, Freycinet et Gambetta agirent comme des pleutres, tandis que Challemel-Lacour et Thiers surtout, petit bourgeois inexorable, se conduisaient comme des lâches. Ces deux derniers doivent rendre compte de ce crime à l'Histoire. Ils n'osèrent pourtant pas faire dégrader Rossel avant de l'envoyer au mur. Ah ! comme ils étaient qualifiés pour s'ériger en justiciers, ces politiciens qui n'avaient su, selon le mot de Georges Deherme,
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<( ni pourvoir, ni prévoir, ni mourir ! » Aucune nécessité d'ordre n'excuse cet assassinat. D'ailleurs, Rossel, héros digne de Rome, intelligence -exceptionnelle, âme de bronze et cœur d'or, écrivait deux jours avant son exécution, avec cette lucidité prodigieuse qui ne l'abandonna jamais : « Quelle faute pour ceux qui me tueront ! Une fois mort, je suis inattaquable. La Mort est mon triomphe ; j'ai coupé le lien trompeur qui attache le soldat à des chefs même traîtres et infâmes. J'ai prouvé qu'on pouvait briser ce lien avec honneur >/. Remercions Mlle Isabella Rossel, sœur du héros, et Victor Margueritte de nous avoir fait complètement comprendre Louis Rossel. Mémoires et correspondance de Louis Rossel est une excellente leçon pour nos contemporains, gens incapables, pour la plupart, d'aimer ou de haïr franchement, tas d'aveulis prétentieux , méchants et perfides. Ce livre leur apprendra ce que c'est qu'un Homme. Ils éduqueront peut être ainsi leur volonté et ils apprendront, comme l'écrit Paul Margueritte dans ses délicieux souvenirs de jeunesse • Les Jours s'allongent (Paul Margueritte fut élevé comme Rossel au Prytanée militaire de La Flèche), ils apprendront, dis je, à lire le roman de notre pays, « ce roman que chaque minute imprime avec une perpétuelle suite à demain » et « à mieux aimer la patrie à travers la race, les idées, la terre des vivants et des morts » .
Les œuvres de Henri Zuber
Che^ Georges Petit. Naturellement!... Henri Zuber nous était connu jusqu'à présent surtout comme le traducteur séduisant des parcs du Grand Siècle et en particulier de la mélancolie dorée desallées et des sous-bois du Versailles automnal. Il y avait dans ces bassins déserts, sur l'eau glauque et morte desquels surnageaient des feuilles rousses, un charme que peu d'artistes surent traduire avec autant d'intensité. L'exposition que voici rend manifeste le désir que M, Zuber a de se renouveler. Ce désir est peut-être un peu bien volontaire,, car ce qui convient à l'interprétation des sites engrisaillés de la Haute-Alsace est difficilement applicable à la fabuleuse féerie des couleurs qui caractérise la Riviera. Or, dans les œuvres que M. Zuber offre aujourd'hui à notre suffrage, nous pouvons, en reconnaissant que le procédé qui consiste à unir, sur un même carton, le dessin, l'aquarelle et le pastel est très neuf, nous pouvons remarquer que la Vallée de FUI ne paraît pas d'un éclairage sensiblement distinct de celui de la région d'Antibes et de Juan-les-Pins, pas plus que la Forêt de Sondersdorf ne se différencie nettement de Maillyle-Château, sur les rives de l'Yonne. Pour aller
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"jusqu'au bout de ma pensée, avec une brutalité que je ne veux pas atténuer, mais qu'on ne peut me reprocher, je dirai qu'à mon sens M. Zuber fait preuve d'une virtuosité admirable plus que d'un véritable tempérament d'artiste. Je puis bien, sans qu'on m'en tienne rigueur, déplorer cette habileté trop confiante en elle-même. L'inquiétude constante, le souci d'être sincère absolument, -valent mieux, pour un peintre, qu'une trop absolue sûreté de main qui tend à l'endormir dans une conscience excessive de sa valeur. Ceci dit, après avoir noté au passage : le calme du Village de Vieux- Ferrette adossant ses toits d'ardoises et son clocher pointu à la frontière violacée d'une haute montagne ; la solitude poignante d'un Lever de .Lune où, au bord d'un étang assombri, une paysanne pousse sa vache devant elle, dans l'ombre ; la gaîté d'une petite procession effarant des oies à la sortie d'un village et la largeur d'exécution d'un groupe de Cyprès et Oliviers à Antibes, nous reconnaissons mieux Zuber dans le panneau décoratif qu'il intitule : Les Champs Elysêens.
Devenere locos laetos et amœna verita Fortunatorum nemorum sedesque beatas.
C'est un calme paysage orangé, brumeux à souhait, idéal et doux, dans lequel errent ou se reposent des êtres immatériels enveloppés d'amples
et légers voiles. Peut-être encore pourrions nous reprocher à cette œuvre très belle d'avoir été vue petitement. Mais, en somme, l'exposition que voici nous montre Henri Zuber en pleine évolution. Il ne lui suffit plus d'être le peintre par excellence des vieux arbres, des eaux ternes, des feuilles mortes, des vasques moussues, des marbres mutilés... C'est une idée extrêmement louable et qu'on ne saurait trop approuver. Les médiocres,, seuls, se confinent dans le genre que la foule préfère : c'est de l'excellent commerce. — M. Henri Zuber veut faire, avant tout, de l'Art.
<( Fil de-fer » par Jehan Rictus; « l'Epuiseusk ■> par Gaston Tournier
Ils sont très différents aux points de vue du style, de la couleur, de l'impression. Ils ont chacun l'âge de leurs auteurs. Lorsqu'en 1895 v Jehan Rictus publia Les Soliloques du Pauvre au Mercure de France^ il avait (étant né à Boulognesur-Mer, en septembre 1867) vingt-huit ans. Jus-
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qu'à cette heure, Jehan Rictus n'était connu que d'une élite pour avoir collaboré, depuis l'âge de 17 ans, à des revues jeunes comme : la Muse Française, h Plume, le Pierrot de Willette, la Deuxième Pléiade de Brinn' Gaubasr, la Revue Septentrionale, etc., et aussi à quelques journaux : le Figaro de Magnard, Y Écho de Paris, le Soir, et d'autres. D'ailleurs, tous les essais de poésie lyrique de Gabriel Randon, dit Jehan Rictus, La <Dame de Troue, par exemple, ont été, depuis, considérés par lui comme « des bégaiements poétiques » qui ne valaient que par leur intention. En 1896, malgré des relations avec Albert Samain, avec le pauvre Dubus, mort victime de la morphine, etc., la vie de Jehan Rictus n'avait été qu'une lutte affreuse contre toutes les réalités, — l'odyssée de tous les jeunes gens de lettres sans fortune. Il roula, disparut, revint, toujours digne et vaillant, conservant la fierté hautaine de ceux qui connaissent trop la souffrance pour ne pas la mépriser. En 1896, donc, Jehan Rictus trouva sa voie. Il débuta aux Quat\Arts et donna ses Soliloques écrits dans cette langue faubourienne dont il a su fixer la beauté brutale, savoureuse, pittoresque, éloquente, gouailleuse, et si triste ! cet argot dont on ne peut ne pas se souvenir après l'avoir entendu. Mais parler des Soliloques du Tauvre, c'est un peu vouloir faire connaître au monde une chose que le monde connaît déjà très bien !
Les éditions successives de cet ouvrage et celles des 'Doléances (qui sont de nouveaux Soliloques) me dispensent d'insister là dessus. Fi!-de-ftr est moins connu. C'est, parmi les livres de Jehan Rictus, un ouvrage d'un genre complètement nouveau : c'est un roman!... Un roman ? Entendons-nous !.., Fil-de-Fer se rapproche, autant qu'il est possible lorsqu'il s'agit d'un auteur aussi puissamment original que Jehan Rictus, de la forme dite roman. C'est l'histoire simple (racontée avec une simplicité qui est une des formes les plus parfaites de la science), d'un pauvre gamin à qui sa taille qui ne finissait plus et « sa maigreur qui était terrible » valaient ce surnom populaire. C'est l'histoire type de l'enfant-martyr, — martyr dans les limites tolérées par nos lois. On peut imaginer à quel degré d'émotion, de comique irrésistible (*) mais navrant, atteint Jehan Rictus, puisqu'il termine sa déclaration liminaire par ceci : « Fil-de-Fer est
(*) Extrait d'une lettre de Jehan Rictus à Fauteur : «... }e vous remercie d'avoir souligné le sens comique de Fil-de-Fer , car c'est bien là ce que je cherche à apporter dans le Roman français. De l'Humour ! Or, l'Humour n'est réellement l'Humour que lorsqu'il exprime joycurement des tristesses ou des ridicules de la vie. — Fil-de-Fer ne résiste à la pression générale que grâce à sa patience et à sa bonne humeur, indices de belle santé et de bon estomac. Rabelais Ta dit avant moi . . .
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devenu mon Sosie, mon double, et moi je suis devenu pour lui un véritable frère, un consolateur et un ami, comme je voudrais devenir l'ami, le frère et le consolateur de tous les Enfants qui furent honnis, pollués, exploités et battus ». Jehan Rictus, qui a produit, dit- il, « quand il a pu », devait, même à l'heure où il possédait un nom, souffrir, une fois encore, du destin qui semble s'acharner contre lui, comme il s'acharne « sur tous ceux que TAnimad version qui accueillit leur naissance laissa, pour jamais, timides, faibles et désarmés devant ia Femme et devant la Vie », — sur tous ceux-là qui sont « les enfants perdus de la Douleur ! » Fil-de-Fer, en effet, n'a même pas pu être composé comme tous les livres. Rictus ne m'écrivait-il pas l'autre jour : « Si vous parlez de mon œuvre, tenez compte du « sabotage » qu'il subit de la part des typos astucieux, car on l'imprima durant et malgré la grève des ouvriers du livre, — ce, sous la protection .les fusils \ » — - Peu nous chault !... L'imagier Marcel Lenoir a dit : « Rien n'a d'importance en art sauf la Douleur, qui est utile ». Fil-de-Fer et tout l'œuvre de Jehan Rictus justifient une fois de plus la mélancolie de cette parole. A ce roman peut s'appliquer l'opinion de M. Georges Oudinot : « C'est un réquisitoire heureux contre l'iniquité des Forts et des Puissants, une leçon à l'usage d'une société soi-disant Chrétienne, dont la cons-
cience semble dormir, en toute sécurité, au milieu d'un bourbier ».
L'Êpuiseuse de M. Gaston Tournier esc l'œuvre d'un auteur visiblement beaucoup plus jeune que Jehan Rictus et beaucoup plus favorisé par la fortune, par la vie, peut-être aussi par la chance. V Epuiseuse est une œuvre hardie et morale dans laquelle, avec une vigueur parfois un peu audessous de ses intentions, M. Gaston Tournier stigmatise un certain nombre de tares sociales dont souffre la jeunesse contemporaine. Par là, son roman s'apparente à Fil de-Fer. V Epuiseuse dévoile, avec une belle audace, encore insuffisante à mon gré, la déplorable action de l'internat sur les jeunes gens. C'est une question dont les familles ne se préoccupent pas assez. Les nécessités nous font arriver à cette monstruosité : pour pouvoir élever l'enfant, il faut, le plus généralement, cesser de s'occuper personnellement de lui. Comme si la promiscuité des cours moroses et des dortoirs pouvait remplacer l'existence et les conseils delà famille !... L'internat permet à 1' « Epuiseuse » d'entrer dans la vie des adolescents aux sensualités neuves. V Epuiseuse, c'est la banale femme de proie, la destructrice d'énergies et de cerveaux. Elle atrophie les âmes et ruine les organismes. Rançon des solitudes du collège !... M. Gaston Tournier permet par cette œuvre qui est, ou à peu près, un début, de fonder sur son
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avenir littéraire de belles espérances. Quoique Ton puisse reprocher à ce roman de n'être pas écrit avec assez de soin et d'art, la fin du livre fait espérer que ces promesses seront réalisées dans quelques années... Si d'ici là l'auteur veut bien adopter pour bréviaire l'œuvre de notre dieu : le créateur de Salammbô, de Madame Bovary et de la Tentation, — ces solides merveilles !...
Le bal des Quat'z'Arts
« Didon, le ij mai, à Wagram, Ta seras Carthaginois ou Mercenaire, escorté de tes Concubines en leurs plus légers atours, car, Amilcar, Autocar et autres car, Asdrubal, Annibal seront à ce *Bal ! Que ce sera Bô ! Mathô et Salammbô en outre.,. ». On croirait quasi lire une gaminerie verbale du pauvre Verlaine. C'est l'invitation du Bal fameux où j'irai ce soir, en bon fidèle de ces fêtes de la jeunesse, de la gaîté et de !a couleur. Sur la souche de l'invitation, assez lourdement dessinée par G. Bonnet, mais joliment gravée par Y « Atelier du Bois de l'Ecole des Beaux-Arts », on lit cet
avis qui remplira d'aise M. Bérenger : « La Carte est rigoureusement personnelle. Les Voyeurs de Choses-Immondes seront sacqués ainsi que les Godasses bourgeoises et les Locatis ». J'ai dit antérieurement toute la joie d'art que procure cette apothéose de la Chair et de l'Oripeau. Il est un spectacle îlioins vanté, plus difficilement visible pour le profane et qui mérite une heure d'observation : celui de l'installation des loges. A six heures du matin, les architectes, les peintres, les sculpteurs ont pris possession de la salle. Wagram absolument vide. Les déesses en « pâtisserie » et la décoration vaguement moderne du lieu dispa< raissent en un clin d'œil sous des toiles pudiques qui se couvriront, dans la journée, de cartonnages de l'époque phénicienne. Car c'est Carthage, cette année, qu'on ressuscite. Une activité prodigieuse règne de toutes parts. On cloue, on peint, on chante, on fume, on sculpte, on scelle, on court, on grimpe, on oublie de déjeuner, on s'interpelle : on travaille!... Une frénésie incomparable anime un peuple d'ouvriers et d'artistes. Et ce soir les remparts de Kart-Hadatsch verront saigner sur leurs pierres des têtes de vaincus et des cadavres de suppliciés. Ils seront à peine surpris, aussi, ces remparts, d'être ornés de légendes peu prévues au temps des guerres puniques et vouant à la gloire et aux gémonies — déjà ! — les noms des triomphateurs de l'année, lauréats du « Chenavard »,
etc.. Sur la loge des ateliers Coutan et Injaibert je lis, par exemples : Pourquet est un... et M... Zut pour Févola ! Massiers et sous-massiers promènent à travers ces chansons, ces appels et cette poussière, leurs pipes très respectées. L'or commence à se plaquer sur des Astartés gigantesques, mais joviales... Finira-ton ?... Parbleu !... La jeunesse est communicative comme le Rire — qui est son apanage. Dans cette salle sombre et vibrante de vacarmes sans nom, je vois déjà, sous l'éclairage fabuleux du soir, tourbillonner la Multitude ardente, folle et belle d'être outrancière et démente, qui ne cessera même pas de gambader et de tonitruer quand l'aurore, plus implacable que Caton l'Ancien, viendra écrire, d'un doigt morose, sur l'azur du ciel, son inévitable : Delendà Carthago ! . . .
Expositions
Les galeries parisiennes innovent un tantinet. Elles ont une excellente raison pour le faire : il y a tant d'expositions que le public se lasse, après les critiques, de ces promenades à travers des intérieurs et des campagnes qui ne présenteront jamais le charme des intimités et des paysages réels. Cette maladie nouvelle fait tant de ravages que Mauclair pouvait écrire naguère sans rien exagérer : «... D'abord, il y a eu deux salons, et puis trois, et puis quatre, avec les Indépendants et le Salon d'Automne. Ensuite les peintres se sont tous mis à exposer dans de petites sociétés ; il y en a dix ou douze à Paris. Puis ils ont exposé individuellement et sans relâche, en sorte que de Janvier à Juillet et de Septembre à Décembre il est loisible de les admirer. Ils ne se réservent guère que les deux mois de grande chaleur pour fabriquer ce qu'ils montreront. Dans ces conditions, les Salons n'ont plus de sens et la critique devient impossible. » On ne saurait mieux dire. Je dois à la vérité d'ajouter qu'il n'y a pas quatre Salons, mais six; les deux supplémentaires s'intitulant : Salon de l'Ecole Française et Salon des Humoristes. Jadis, aux temps fabuleux où Ton savait encore
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construire des cathédrales, les humbles imagiers créaient, au pied des tours et sous les porches, des centaines de chefs-d'œuvre qu'ils déposaient docilement dans les niches assignées par les architectes. On savait encore à cette époque que l'architecture est un rudiment et non pas un complément. Aujourd'hui, dés qu'un « boueux » quelconque a mis debout un informe petit bonhomme, il l'affuble d'un titre pompeux ou obscur et le livre, sous vitrine, à l'adoration de la multitude des snobs. Cet exhibitionnisme spécial est tellement intense que j'ai pu lire avec stupeur, avant-hier que les envois pour le Salon d'Automne commençaient « dès maintenant » ! Or, cette exposition s'ouvrira dans quatre mois. En vérité, je vous le dis, il n'est plus nécessaire de créer des œuvres parfaites. Il est seulement indispensable d'exposer partout, n'importe quand et n'importe comment, n'importe quoi. C'est d'un comique à faire pleurer.
Quelques galeries innovent, ai-je dit. L'autre jour, MM. Shirleys, les marchands du Boulevard Malesherbes, nous convoquaient au Trivate View de leur Exposition (remarquable) des œuvres de Monticelli, — et les cartes portaient cette mention assez neuve : Five dcloch tea.
Le pauvre grand coloriste Monticelli aurait grimacé dans sa barbe de fleuve en lisant ces cartes et en feuilletant ce catalogue très chic, lui de qui
les toiles se vendaient, peu après sa mort, vers- 1889, pour des sommes dérisoires chez les brocanteurs. Le temps est un grand justicier... un peu bien lent tout de même.
Une tentative plus digne d'attention vient d'être faite par Chaîne et Simonson en leur Galerie des Artistes Modernes, rue Caumartin. Sous les auspices d'une intéressante revue régionale : YiAme Normande, dirigée par M Jacques Hébertôt, ils nous offrent la ire Exposition des Artiste?' cJSLormands. Voilà du régionalisme et du meilleur.- Je suis décentralisateur au point de préférer en art la distinction des races à celle des nationuliiès . — Quelle joie de voir réunis tous les artistes, c'est-àdire toutes les caractéristiques de la mentalité d'une région choisie! Ces sortes d'expositions sont uti~ les. Elles permettent de discerner les qualités et les défauts d'un peuple. Elles rassemblent les éléments épars de la Personnalité d'un terroir, si j'ose ainsi m'exprimer. A côté des diverses hideurs inévitables, que de jolies choses dans ces trois salles!... Une symphonie en rose mineur de M. Maurice Halay : La Roche Ferrée, à Thomas ; de malicieux dessins rehaussés d'aquarelle d'A.- M. Le Petit : Le Marché aux Cochons, Le Marché aux Volailles ; un solide Monet : A Etretat... De vieilles maisons si sombres et si misérables que le maupiteux mendiant, écroulé devant elles fait songer à la Misère implorant la Pauvreté ; cela s'ap-
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pelle Y Impasse, à Lisieux : c'est très évocateur (j'ai rêvé là de la bizarre Rue aux Febvres et de la Touques aux remous d'huile et d'or) et c'est de M. Payret-Dortail. Il faudrait citer encore de splendides Lebourg, d'exquis Léandre, les gravures de Brunet-Debaines, médaille d'honneur du Salon de l'an passé, de très lumineux essais d'impressionnisme de M. R. Pinchon : Le Tonlaux-<Anglais à Rouen et la Grue Flottante, de vigoureuses toiles de J.-L. Rame : Le Hameau des Vignes (sous la neige) surtout, si paisible et si morne, cinq adorables aquarelles de Raymond-Renefer qui a abandonné, pour une fois, ses chères rives séquanaises, une romantique Tour aux Corbeaux, de Raymond Pallier, qui aura bien du talent s'il est jeune, une harmonieuse Marine, un peu naïve, de P. Musart, et d'autres : Alexandre Bertin, M. Coignet, Mauprat, Hermann Léon et d'autres encore.. Mais, après avoir salué au passage quatre toiles de feu Eugène Boudin et une belle étude pour le monument de Jean Lorrain par Georges de Ribaucourt, je veux m'arrêter devant un su» perbe pastel de ce dernier : Portrait de Mlle G. A, L'étrange et l'attirante femme h.. Gestes délicats, un peu apprêtés, donc un peu maladroits, mais si puérils ! nudité offerte sous le mensonge léger de la robe de soie blanche, épaules grasses, mains délicates bien qu'assez « peuple », chevelure légère, soyeuse et teinte, afféteries et naïvetés. . .
Ce modèle peut paraître à l'observateur superficiel un simple et doux nid à baisers. Cependant, quel faux mystère dans ce visage charmant — pour combien d'années encore ? — quelle fascination d'abord, quelle déception ensuite, et quelle tristesse enfin!... Ce masque jeune de princesse de légende, d'enfant inquiète ou de gouge avide,, on ne sait, ces yeux immenses griffés par la luxure ou par des chagrins irraisonnés, ce nez aristocratique démenti par une bouche jolie, mais assez bestiale avec sa lèvre inférieure avançante, charnue et rouge comme une grenade ouverte, ce front bref d'impulsive et de créatuie faite pour le malheur, l'incohérence et la névrose.. ! Et ces yeux encore, ces yeux béants, humides, implorants et violents comme ceux d'une bête mal tuée,, ces yeux qui semblent avouer que dans l'être auquel ils appartiennent quelque chose devait naître qui ne vivra pas!... M. Georges de Ribaucourt a fait de ce Portrait une synthèse voisine du chef-d'œuvre : c'est la femme-enfant, le petit papillon inconscient et fou qui se brûlera les ailes aux flammes nocturnes de Paris, — « la ville empoisonnée » !...
... Il est désirable que les cent expositions qui nous sollicitent chaque saison cèdent progressivement la place à des initiatives régionalistes du genre de celle-ci. L'ordre y gagnera. L'art aussi. JEt les critiques, je le jure, ne protesteront point
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contre cette répartition logique de la production artistique.
43, Rue des Belles-Feuilles. Chez Ernest Charles
Comment les femmes deviennent écrivains , par Mme Alfred Mortier (Aurel). — Tendant la causerie. — Dans le salon harmonieux et simple, deux palmiers entrecroisent leurs feuillages au-dessus du plus amenuisé des visages — - un visage de jeunesse avertie et d'orgueil obtenu, un visage aristocratique., malgré des yeux changeants, malgré le front orageux qui semble souffrir du poids de la chevelure domptée, un visage sérieux ou souriant, alors qu'il est marqué pour les éclats de rire ou pour les sanglots, un visage qui fait songer à une porcelaine éclairée à l'intérieur. Au-dessus du menton bref, un peu vipérin, la bouche sinueuse exprime seule, dans ce masque soigneusement fermé, quelques impressions, quelques sensations que des mots cruels précisent. Il y a du mépris, sous ces amabilités ; il y a dans ces
franchises, un manque de franchise qui dépasse (par ce qu'il suggère) la sincérité ; il y a toujours et surtout le beau tempérament que nous découvrit ce livre vraiment neuf : Les Jeux de la Flamme. Aurel préconise la disparition de la femme de lettres, au profit de la vraie Femme — qui, dans notre société et dans notre littérature, est à peine née. Aurel sait — elle voit que la femme sera perdue, le jour où, par un excès de cérébralité qui lui fait annihiler (pour combien de temps ?) sa chair et son cœur, elle renoncera à l'irrésistible force que nous appelons,par fierté, sa faiblesse. Aurel est toujours Aurel. Sa complexité séduisante et fausse ne peut que me faire répéter ce que j'écrivais naguère : le cœur féminin est simple, trop simple, excessivement simple. C'est cette simplicité extrême qui fait croire à de la complexité. La femme est impulsive par nature, instinctive par prédestination, indisciplinée... Elle est pareille à une plage de sable fin. La vague vient, la caresse et laisse sur elle une empreinte en se retirant. La plage gardera cette empreintejusqu'àce que la vague suivante l'efface et la remplace par une autre. La femme est suggestionnée sans cesse par l'ambiance dans laquelle elle vit. Ainsi, elle paraît être d'une infinie complexité, alors qu'infiniment simple elle n'est que le reflet de la vie perpétuellement changeante. — La femme donne trop, même lorsqu'elle refuse.
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La causerie d'Aurel est utile, passionnante, ironique,.. Et douloureuse aussi. La voix monte, hésite, se brise harmonieusement, se rue, éperdue, dans un délire de mots choisis, d'images audacieuses, d'observations mordantes; elle glisse et frappe, enveloppe et fuit, brutalise et s'attendrit, comme voilée de larmes, et c'est instinctif tout cela, ou très cherché (et parfois, trouvé), à moins que ce soit à la fois l'un et l'autre! Les phrases s'enlacent et les mots se mêlent comme des lianes et leurs fleurs, aux branches des mangliers des rives du Tapajoz.
A côté de moi, Alfred Mortier écoute avec une dévotion anxieuse qui émeut et charme. Mais je n'ai pas vu Jean Dolent. — Là-bas, debout derrière l'auditoire nombreux et choisi, Jules Bois et Ernest-Charles nous rappellent par leur présence qu'il y a encore une critique littéraire en France. Il sera très amusant de la voir, cette critique, essayer de définir Aurel... si elle ne songe pas à voir, en l'auteur des Jeux de la Flamme, une femme ou mieux, la Femme intégralement soumise à la Destinée, — la Destinée qu'on ne change pas plus qu'on n'échappe à l'Atavisme. La Race dirige. Les morts ne meurent jamais pour ceux qu'ils enfantèrent.