AU THÉÂTRE MOLIERE
Première des « Etoiles »} comédie dramatique en 4 actes de Jean Jullien. Dialogues à! entr acte. — Qu'en dites-vous ? — C'est trop bien ou pas assez mal pour réussir. Et puis, il y a les uniformes.... Cette histoire de képi.. . — Et ces étoiles qui ne
(*) Lapaire a suivi mon conseil. Il s'en est trouvé, bien . Les romans Le Fardeau et Y Epervier sont des chefs-d'œuvre qui classent du coup leur auteur entre Cladel et Pouvillon. N.
sont pas au ciel... mais sur le drap, couleur de nuit, d'une manche d'uniforme... — C'est un peu bas, oui. . . Ça ne vaut pas les Plumes du geai. D'ailleurs, là dedans, Gladys Maxhance... ! Elle ne sait pas encore marcher en scène... — Ça ne l'empêche pas de se tenir tout le temps le ventre en avant... — Bonne âme ! Mais Pouctal est satisfaisant... Tout est relatif. — En somme un four... (On ne peut pas dire çà de la salle !. . . Je gèle...) — Un succès d'estime pour Jullien, travailleur consciencieux. Mais sa pièce paraît avoir été écrite trop vite. — Çà ne lui réussit pas à lui... comme, par exemple, à Bernstein. — Le Voleur ?... Oui... Oh! celui-là ! Moins il travaille, mieux il réussit. Il a toutes les veines. — Toutes ? — Toutes. — Vous êtes bien bon ! ... A propos. .. et Soleilland?... — Vous êtes meilleur ! ... Je savoure l'adresse de cette transition... — On fait ce qu'on peut : Giadys-Maxhance partage mon avis ! — Vous, vous l'aimez ! — Moins que Jeanne Dortzal que nous verrons, quand les Etoiles seront éteintes, dans le nouveau spectacle d'ici. — C'est ...? — Vous ne savez donc rien ? C'est YOrnière, drame social, en 4 actes, de deux jeunes qui feront parler d'eux. Vous verrez çj. On dit... (maison dit tant de choses !) que certain ministère... — Hein ? — Vous êtes trop curieux vraiment !... Je clos. Songez à Jeanne Dortzal : ça vaudra mieux. Elle a eu naguère un Ier prix de beauté... — Naguère \ Fiat-
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teur va ! — Et elle possède un talent de poète très réel. Lisez plutôt son Jardin des T)ieux. — En vérité?... Alors c'est un ange !... — Mais Y Ornière est écrite en prose. — Depuis longtemps, en «ffet, vous aviez oublié d'être méchant... On sonne...
Les peintres du paris moderne
Là-bas, au fond d'un des jardins qui entourent le Grp.nd-Palais des Champs-Elysées, une vaste mais unique salle. Dehors, c'est la désolation, adoucie par une brume bleue, d'un Paris d'hiver, d'un Paris de rêve et de légende, très septentrional. Sur les gazons,d'un vert atténué, quelques feuilles mortes oubliées... Elles mettent de paradoxales taches de rouille sur ce vert-de-gris. Un jet d'eau, captif de la glace, murmure à peine. Et ces premiers plans, plaqués en vigueur sur les masses violâtres des arbres de l'avenue, me font évoquer d'immenses parcs déserts, des Suèdes, des Norwèges et des Finlandes peuplées d'elfes de toutes sortes qui gambadent, la nuit, autour du voya-
geur enroulé dans son manteau et, de l'aube au crépuscule, batifolent dans les arbres et dans les airs, sur la neige des vallées et sur la glace des étangs gelés, aux fabuleux poissons aveugles... C'est avec la vision, toujours demeurée dans mort âme, depuis 1900, des œuvres d'Axel Gallen que je pénètre chez les peintres du Paris Moderne- Quel changement ! Quelle sorte de surprise : passer de Viborg à Gennevilliers et de Gothenbourg à Montrouge ! Quitter la blancheur pure des fjords d'hiver pour la suie, la fumée, les plâtras de la banlieue sinistre ! Passer de l'abbaye de Borgund aux baraquements vacillants de Vanves et de Malakoff! Quitter Saint-Olaaf pour Zidore dit le Vertige des Epinettes !. .. La sensation vaut d'être savourée. Il y a une beauté dans ces coins de Paris et de la banlieue, une beauté très spéciale et très réelle. Il fallait oser la chercher jusque dans les immondices de Javel et dans les arrière-bouges du Chemin des Perrichaux, à Vaugirard. Les peintres du Paris Moderne osent. Ils ont raison. Ils ne réussissent pas toujours, faute de savoir choisir. Qui n'interprète pas mutile. — J'aime quelques-unes des toiles de Gaston Prunier qui nous restituent une banlieue hallucinée sous des nuages dramatiques ; j'aime moins la peinture, trop sèche, que les dessins de Ricardo Florès, ami: des gueuseries, gueuseries un peu trop de convention d'ailleurs, comme celles de Poulbot-aux-gosses-
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illustres et celles de Mirande-i-la p'tite -femme-potelée... Je hais les Minartz de cette exposition et je ne comprends pas pourquoi Whidopft, quia bien du talent, choisit comme modèle cette nudité mafflue et maculiforme devant laquelle on songe horriblement à quelque Jeanne Bloch cloîtrée rue de la Lune ou rue Joubert ! Il y a des jolies femmes à Paris... Ou bien, alors, il fallait traiter ce sujet avec la belle brutalité dont Rodin fit preuve en sa Vieille Heaulmière du Luxembourg. Mais quelle consolation de pouvoir s'arrêter devant les Renefer et les Frank Boggs ! Pierre Vauthier, certes, mérite son H.-C, mais ses coins de chiffonniers, ses sites de fours à chaux, ses zones de fortifs et ses plaines pour bals de guinches et d'escarpes dénotent trop de talent à9 atelier. Comme Boggs, avec ses Notre-Dame, et comme Renefer, avec ses bords de Seine, sont vibrants et probes ! Ces artistes frémissent devant les spectacles qu'ils fixent. Ils font aux paysages le don magnifique de leur âme. Ils sont depuis longtemps considérés comme les meilleurs chantres de Paris, Je ne puis faire d'eux un meilleur éloge que celui-ci : ils demeurent dignes de leur renommée. Oh ! la joie de voir la silhouette formidable de Notre-Dame- •de- Paris, autour de laquelle les strophes romantiques claquent encore des ailes, magnifiée par le pinceau fougueux de Frank Boggs ! Et la mélancolie délicieuse qui monte dans le ciel plombé de
Grenelle, là-bas, derrière le pont, derrière la statue de la République, derrière le bateau qui mêle des reflets sur l'eau : un Renefer et des meilleurs. — Dehors, les passants enlaidis de froid fuient à travers les arbres gelés et noirs.
Irène et les Eunuques
C'est le titre de l'avant-dernier roman de Pauï Adam, — l'avant-dernier, car ce formidable manieur de verbes et d'idées a publié trois livres en trois mois : les 'Mouettes (ses 3 actes des Français), Irène et les Eunuques, et, hier : les Feux du Sabbat. Cette fécondité stupéfiante provoquait naguère contre l'auteur de Robes Rouges, au temps héroïque des combats symbolistes, une hostilité qui se déguisait mal. Les ignorants et les envieux ont pour châtiment d'être sincères, d'instinct. A cette époque, Paul Adam avait déjà publié, avec une régularité admirable, dix ou douze romans, lyriques,, pensés, écrits : ce qui explique l'avis des impuissants. Depuis, l'auteur des Lions poursuit sa route sans hésitation, sans arrêt. Il a bâti, sans fatigue
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apparente, deux temples à l'intérieur desquels la musique splendide des mots accompagne dignement le gigantesque cortège des idées humaines. Sur le fronton de l'un, il a gravé ce titre solide : l'époque. Sur le fronton de l'autre, il a gravé ce titre gigantesque : Le Temps et la Vie, Histoire d'un idéal à travers les siècles. L'envie et l'impuissance ne capitulent jamais ; elles ne se taisent que par crainte du ridicule. Depuis quelques années elles se sont tues. Elles se sont aperçues que personne n'a souci des roquets qui, las d'aboyer en vain, pissent au pied des cathédrales. Or, notre Mauclair disait naguère à Paul Adam, dans un discours vibrant et juste, le jour où « après de longues années d'acharnement, après le Mystère des Foules, après la Force, vous êtes devenu un maître par l'assentiment universel, la jeunesse s'est aperçue avec stupeur que vous étieç^ aussi jeune quelle. Vous aviez créé et supporté de quoi remplir une destinée et, pourtant, vous entriez à peine dans la vôtre ». Oui, Paul Adam est jeune. Il ne paraît pas plus que son âge. La vie — pourtant il connut, comme nous tous, des heures mauvaises, — la vie ne Ta point marqué. Son visage, insolent de santé, publie la joie de vivre et de travailler. Sa pensée ardente, élancée éperdument à travers le monde, au delà du monde, à travers le temps et en plein espace, ne se lasse pas. La fréquentation des pauvres âmes hargneuses qui constituent la
grande majorité des gens de lettres d'aujourd'hui n'a pas pu le rendre amer. Il est bon avec la sérénité souriante des puissances sûres d'elles-mêmes. Il est une des plus belles et l'une des plus séduisantes figures françaises. Il faut le considérer (le mot doit être rendu à Pierre de Coubertin) comme l'un de nos meilleurs « professeurs d'énergie ».
Irène et les Eunuques, roman antique, ramène Paul Adam parmi le faste de Byzance, au vme siècle. Le thème ? Très simple : Jean Bythométrès, philosophe et mathématicien, le Maître d'Irène (épdûse du Basileus Léon) aime sa disciple. Il veut que l'Impératrice Irène applique les théories scientifiques qu'il propage et, pour parvenir à vaincre, dans ce but, sa chair (et celle de son élève surtout, qui dans « son cœur véritable, celui que ne commandaient ni la science, ni l'orgueil », songeait à la « douceur de baiser cette chevelure noire et bleuâtre, de caresser, avec tout son corps de vierge ardente, cette poitrine gonflant la tunique de byssus,») il se mutile. Dès lors, à travers une succession de fresques violentes, Irène devient la Synthèse de la Femme égale à l'homme par l'Intelligence, mais soumise à lui par les Sens. — Quel charme irrésistible dans ces pages où grouille toute la civilisation féroce et toute la corruption splendide de Byzance !. ..Quelle joie de s'égarer, avec Paul Adam, dans les rues et les places de la ville
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d'or à toutes les heures de la vie : à l'heure où les maisons sont roses, à l'heure où les palais sont bleus, à l'heure où toute la ville est pareille à une fabuleuse émeraude pailletée d'argent!-.. Aller sous les parvis des églises, s'attarder sous la Spina de l'Hippodrome, s'accroupir autour des puits, rêver à bord des nefs du Pélagion, contempler les maçons gâchant du ciment rouge sur des échafaudages étranges, manier des colliers d'émaux et des étoffes multicolores dans les boutiques des vieux marchands!... Jean Lombard, le malheureux et maladif Jean Lombard, avait fait défiler devant nous une Byzance coruscante à souhait. Mais, par son style d'autodidacte, nous devions expier notre joie d'artistes. Dans Irène et les Eunuques, notre félicité se complète. Il faut mettre cette œuvre immédiatement à cô.té — un peu au-dessous — de la Salammbô àt Fkuberr, — notre dieu. La fougue tumultueuse, que d'aucuns reprochent à Paul Adam d'apporter dans l'exposé de ses idées, le sert ici. Tant pis pour les essoufflés qui ne peuvent admettre que des défilés réglés par Mme Mariquita et pour les myopes dont le regard ne peut embrasser les ensembles vastes !... Ceux-là, aveuglés et chancelants, ne savoureront jamais la forte joie d'admirer intégralement }a richesse fabuleuse d'un talent qui paraît toujours revenir d'Ophirs et de Golcondes littéraires insoupçonnées ; — ceux-là n'aimeront jamais comme il doit être aimé le talent
extraordinaire de Paul Ad;.m — le Magnifique.
Je hais les peseurs d'éloges. Les défauts de Paul Adam sont ceux de tous ses pairs. Reproche t on à Vicior Hugo d'avoir trop produit ? Peut-on regretter vraiment, à Gênes, l'excessive richesse delà cathédrale de l'Annunziata ?
La solidarité chez les forains
Tour M. Marin, ex-dresseur. — Nulle classe sociale n'est plus populaire que celle des forains, et nulle, en réalité, n'est plus mal connue qu'elle. Il est admis, par l'esprit superficiel de la foule, que ce qui paraît être existe effectivement. L'intérêt que l'on porte à ceux que l'on désigne, avec une sympathie dont le mépris n'est pas banni, du nom de « saltimbanques », est tout littéraire chez les uns, tout instinctif chez les autres, tout platonique chez les uns et les autres. Le lettré envie, de loin, leur existence de vagabondage et d'aventure ; le vulgaire aime surtout le souvenir des heures qu'il passa sous leurs tentes.
Il semble, en vérité, que les forains ne font pas
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partie de l'humanité, qu'ils sont exempts des nécessités sociales, que la faim ne les atteint pas et qu'ils n'ont jamais à combattre le monstre Echéance. On est resté à la conception ancienne des errants voleurs d'enfants. C'est assez romanesque, mais on ne peut plus faux. Le banquiste, au contraire, dans la plupart des cas honnête industriel, mène une vie très rude. Père de famille presque toujours, il tente de revenir au modus vivendi biblique, tout en satisfaisant aux actuelles conventions sociales. La classe des forains est tenue à part; pourtant les roulottes qui vont sur les routes de France abritent de bons citoyens, et l'ensemble des campements qui, périodiquement, envahissent avenues, places et promenades, dans toutes nos cités et jusque dans nos hameaux les plus reculés, forme une ville entière, une immense ville !
Il me paraît utile de faire connaître un peu mieux ce monde ignoré qui ne vit pas en dehors des nouveaux courants d'idées par lesquels notre siècle est traversé.
La solidarité florit chez les forains. Une Union syndicale foraine existe, depuis longtemps déjà, dont l'utilité principale se résume dans l'article 108 de ses statuts. Cet article permet, en effet, de donner à tout adhérent dans la gêne un secours immédiat de cent vingt francs. Cent vingt francs ! Pour ce modeste petit monde cette somme représente parfois le salut. Il est rare de trouver dans
nos syndicats de sédentaires, et même à l'Assistance publique — tant sollicitée, il est vrai, — des allocations aussi importantes. Pourtant cette Union syndicale ne se différencie pas très nettement des autres comme Y Union ^Mutualiste familiale foraine fondée depuis peu. Et c'est surtout de cette association, destinée à compléter l'œuvre de Y Union syndicale foraine, que je veux m'occuper aujourd'hui.
V Union mutualiste familiale foraine (U. M. F. F.) fut constituée, il y a deux ans, à Dieppe, par les quelques industriels voyageurs que l'on voit toujours au premier rang lorsque les questions d'assistance et d'union sont en jeu. Ils exprimèrent, sans phraséologie vaine, que leur désir était de venir en aide à « leurs confrères poursuivis par la guigne ». Nul plus que le «camp-volant» n'est exposé à la guigne ! Un accident de route peut lui faire manquer l'ouverture de la foire, c'est-à-dire le meilleur jour de gain ; une tempête peut s'abattre sur ses toiles fragiles, comme cela s'est produit à Cahors, en août dernier, et le ruiner en une heure ; l'imprudence d'un spectateur, ou la maladresse d'un voisin, peut anéantir sa fortune dans les flammes, irrémédiablement ; le public attiré par d'autres spectacles peut déserter ses banquettes ou son éventaire ; etc !... La création de l'U. M F. F. s'imposait donc.
Ses organisateurs précisèrent ainsi leur idée :
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« L'Union mutualiste familiale foraine a pour but « de secourir tout adhérent victime : i°d,un acci- « dent matériel quelconque : incendie, tempête, «effondrement, inondation, etc.; 2° les vic- « times d'un chômage forcé, par suite de maladie « ou d'accident corporel ; 30 les poursuivis de la « guigne noire (sic) gênés momentanément pour « une cause ou pour une autre ; 40 enfin, une in- « demnité est accordée aux ayants-droit au décès <( d'un adhérent ».
11 sied d'ajouter que ces avantages ne privent point le sociétaire du secours immédiat accordé par l'Union syndicale. Le forain malade arrive ainsi à toucher, suivant les circonstances : a) le secours immédiat de cent vingt francs donné par l'U. S. F. ; b) l'allocation de l'U. M. F. F. pour chômage forcé par maladie; c) une somme variable, remise à titre de prêt, pour gêne momentanée, lorsqu'après guérison il peut continuer sa tournée.
Or, tout cela est concédé moyennant le versement d'une somme de six francs par adhésion. Un franc est prélevé pour les frais d'administration ; cinq francs parviennent à la caisse de l'Union mutualiste. Lorsqu'un membre de l'association doit être secouru, une somme variable, déterminée par les statuts, est prélevée sur le versement de chacun. Ce prélèvement est à remplacer, par les adhérents, dans un court délai. Donc, pas de cotisation annuelle ou fixe. Moins il y a de se-
cours à distribuer, moins il faut verser. Dans le cas d'accidents matériels, les sommes allouées le sont proportionnellement au nombre des adhérents et au montant des dégâts. En outre, les soustractions opérées sur chaque unité de cinq francs sont faites au prorata de la valeur de chaque matériel, d'après une échelle établie dans les statuts. Ou bien, pour m'exprimer en un langage moins technique, chacun fournit son obole d'après la valeur du matériel qu'il possède, — valeur qu'il aura déclarée. Rien n'est plus juste et plus pratique.
Cette jeune société compte déjà plus de cent membres. Elle est dirigée par cinq administrateurs et trois contrôleurs.
Voilà, nVst-il pas vrai ? une organisation viable et vivante. Je ne crois pas que l'on puisse dire qu'elle est indigne de notre époque.
Les forains, un peu traités dans notre société comme des hors-la-loi, ont compris en même temps la nécessité d'être solidaires, celle de demeurer constamment en relations les uns avec les autres, quelles que soient les distances qui les séparent. Ils possèdent un journal, un organe hebdomadaire de grand format et à six pages, que les sédentaires comme nous ne lisent pas, — à tort.
Le journalisme forain pourrait être, d'ailleurs, considéré par l'autre comme un document et comme une leçon.
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Il est à souhaiter que notie société, emportée irrésistiblement, par le grand courant de la solidarité universelle, sur le chemin du progrès social, n'écarte pas d'elle, a priori, par des préventions injustifiées, une de ses classes les plus intéressantes, les plus vaillantes, les plus conscientes et les moins fortunées.
Yvée Jourdan, roman par Liane de Tougy
Je suis vraiment d'une immoralité révoltante. Je le publie, humblement — ce qui n'est pas sans mérite en un siècle où la confession publique n'est plus imposée. Je le publie, car je ne puis plus •douter. Une grande dame (détentrice de bijoux dont le titre est plus apprécié que celui de noblesse dont elle est orgueilleuse) me l'a dit tout à l'heure avec indignation. Avec l'indignation véhémente des vertus paisibles supplantant, un peu tard, des beautés naguère plutôt tumultueuses. J'avouais candidement la préférence que j'éprouve pour les femmes belles et spirituelles, quelle que soit leur « condition ». Je déclarais, sans arrière-pensée,
que les hypocrisies immondaines m'épouvantent. J'opposais la franchise de certains sourires officieux au mensonge de grimaces certaines, officielles. Ceux, et celles qui m'écoutaient furent très bons : ils ne me jetèrent pas à la porte. Mais Mme de Saint- Ampapaoustal (noblesse de robes et de manteaux) prononça le discours vengeur qui ouvrit sous mes pas l'abîme d'humilité dans lequel je m'égare.
Tant pis (ne le dites pas) mais je veux proclamer que le dernier livre de Liane de Pougy n'est pas pour m'inspirer l'horreur de mon péché. Yvée Jourdan, suite à' Yvée Lester, est une œuvre délicate, madrée et maladroite, exquise et révoltante. La Divine princesse de légende, la reine au collier fameux, l'enfantine petite fille d'un peu plus de vingt ans (elle ne paraît pas les avoir,) qui depuis tant de jours révolutionne tous les messieurs à. cheveux d'or ou d'argent, pourvus, le plus souvent, d'avisés conseils judiciaires, les messieurs qui font, défont, refont, redéfont et consacrent enfin les réputations du quart, du demi et du double monde, l'admirable statue de nacre et de rose qui fit toutes les folies (Bergères comprises) et ne commit jamais de bêtises, livre toute son âme capiteuse et caressante, puérile et brutale, frêle et violente,, fine et naïve, corrosive et sensible, — originale,. — unique, dans ces pages bien écrites et mal pensées.
Le lyrisme que voilà me valut la réprobation
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universelle dont Mme de Saint-Ampapaoustal fut le porte-parole tout à l'heure. Je me laissai, en effet, entraîner à dire le charme insolite et doux que je trouvais tout récemment encore à converser avec Lianon par un triste matin où les passants, enlaidis par le froid, se hâtaient à travers une capitale de grésil et de pluie. Perdue dans l'immensité d'un lit pareil à un champ de manœuvres,i'auteur à'Yvée Jour dan semblait garder sur son visage irréel toute la lumière qui manquait à la Ville. Les bras — on dirait qu'elle a trouvé ceux que la Vénus de Milo cherche en vain depuis des siècles ! — les bras allongés, fleuris de mains incomparables, elle prononçait, d'une voix lointaine, des phrases assez littéraires. Elle disait des choses intelligentes avec des mots justes et beaux. Mais sa voix surtout, sa voix paisible et musicale sonnait dans le clair obscur de la chambre trop petite où Ton ne peut entrer sans se heurter au lit — comme les clochettes d'or des pagodes laotiennes tintinnabulent dans le vent du soir. A mes côtésv le statuaire Georges de Ilibaucourt, embusqué dans un siège ancien, observait avidement ce masque miraculeux, ce visage étroit de pairesse d'Angleterre, ce visage si doux et si pur qui se balance au-dessus du plus long cou du monde, — ce cou si flexible et si long que Liane de Pougy peut paraître grande dame ou petite écolière suivant qu'elle l'érigé ou le fléchit. Sous un front pur
couronné de cheveux rabattus à la grecque et maintenus par un lien de soie rose, deux yeux, mobiles, ardents, féroces parfois et, plus souvent, pensifs et languissants, luisaient. Or, tout à coup,, nous évoquâmes le souvenir d'un être cher et disparu. Alors, sur cette face tranquille, une silencieuse tempête passa. Les traits, plus beaux d'être ravagés, parurent soutenir de leurs courbes les yeux voilés, brumeux, pareils à deux fleurs vivantes, humides de rosée, et la voix de Liane, changée mais plus musicale que jamais, articula des mots de rêve et d'au-delà. Nous nous taisions. Et j'imaginais, en regardant l'exquise femme, le spectacle immatériel d'une pluie de roses pâles croulant dans une brume blonde toute frémissante de carillons voilés. J'ai retrouvé cette sensation en lisant Yvée Jourdan. Je l'avoue.
J'avoue aussi n'avoir jamais eu de sensations pareilles en écoutant jaser la vertueuse Madame de Saint-Ampapaoustal. Elle a pourtant autant de bijoux que Liane. Elle s'habille pourtant chez les mêmes couturiers.
En vérité, je suis d'une immoralité révoltante, — puisque Mme de Saint-Ampapaoustal prétend être une de nos rares princesses poinçonnées par d'Hozier. Mais Dranem a dit (citons les bons auteurs) : « Moi, f m'en... »
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La poésie sociale contemporaine en France
La poésie sociale est un des éléments les plus importants de la littérature sociale. Cette littérature n'a pris le développement qui nous autorise à la qualifier ainsi que depuis un nombre d'années relativement petit. Il serait puéril de croire qu'elle est née d'un seul coup sans genèse connue, maisil est incontestable, d'autre part, qu'elle n'est devenue consciente de son caractère et certaine de son but que depuis l'avènement de la démocratie.
Il est peut-être intéressant de suivre à travers huit siècles de notre glorieuse littérature le développement de l'idée de société. Je vais essayer de le faire très rapidement.
La conscience sociale — cette notion individuelle que nous possédons d'être une unité dans la foule, un élément de l'humanité, de l'humanité qui se développe par l'action de ses forces intelligentes transformatrices des forces aveugles de la Nature — la conscience sociale, dis-je, est déjà perceptible dans le vieux Roman de la Rose, du moins dans la partie attribuée au savant Jean de Meung, qui bat en brèche vaillamment toutes les admirations conventionnelles du moyen-âge et qui ose mépriser
les nobles indignes et ne les considérer que comme des individus pareils à tous les autres, aux titres près. A cette époque, penser cela et l'écrire n'allait pas sans une appréciable lucidité et sans une vaillance digne de mémoire. L'idée d'égalité devant la vie est évidente, notamment dans ces vers de Jean de Meung :
« Car leur corps ne vaut une pomme Plus que le corps d'un charretier Ou d'un clerc ou d'un écuyer. »
Et personne, d'autre part, n'ignore que Jean de Meung, dit Clopinel, dit le Boiteux, garde l'insigne honneur d'avoir créé de toutes pièces Faux semblant, ce prototype de l'hypocrisie, l'ancêtre direct de Tartufe. Plusieurs fabliaux, ces fabliaux si délicieux de malice et de vigueur et qui ne vieillissent pas, sont des manifestations de la conscience sociale. Bien que leurs auteurs soient pour la plupart inconnus, ces fabliaux que personne n'a officiellement inventés et que tout le monde répète, peuvent être attribués en grand nombre au pauvre, au douloureux, au terrible Rutebeuf qui sans cotte y sans vivres, sans lit, toussant de froid, baillant de faim, quasi-aveugle, trouve l'énergie de flageller les injustices de son époque et de critiquer les mœurs des classes dites supérieures. En particulier, il ose s'attaquer aux prélats, bien qu'il
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sache pertinemment qu'ils sont protégés par le roi. Que lui importe ! Rutebeuf dédaigne les questions d'intérêt personnel ; il clame sa pensée indépendante et vigoureuse avec une verve qui est: demeurée sienne et qui n'a jamais été surpassée.
La conscience sociale existe aussi dans le célèbre Roman de Renart « qui doit son succès, dit Demo- » geot, à ce que justice seigneuriale, sièges, mo- » nastères, hommages liges, pèlerinages, tout passe » sous nos yeux, tout est étudié, critiqué, blâmé ». Le %pman de %enart demeure le reflet fidèle d'une époque, de ses aspirations, de ses abus, de ses combats, de ses héroïsmes et de ses tares. Il est la critique de toute la société féodale qu'il traverse,, depuis 1236, époque à laquelle Goupil, le Renart fut composé, jusqu'à la fin du cycle de ses compléments successifs : le Couronnement de Renard, Renard le Nouvel, Renard contrefait, Renard le Bestourné. . .
La conscience sociale se précise ensuite chez des auteurs assez mal connus qui suivent. Elle a dù évoluer chez d'autres écrivains dont les textes ne sont pas venus jusqu'à nous. Mais, malgré le petit nombre de documents dont nous pouvons disposer, il est visible que les vieux français se sont transmis la flamme de mains en mains et qu'ils ont apporté leur bûche au grand foyer qui devait plus tard illuminer le monde. Parmi ces au-
leurs ignorés, il importe de citer Jean d'Antville qui, dans son poème principal Architrenius ou la Grande Lamentation nous restitue le tableau fidèle, et réaliste discrètement, de l'existence des écoliers de son époque. Cela est de première importance, car il est le seul à s'être livré à cette tâche, à l'avoir réalisée d'une façon complète, — et il importe de ne pas oublier qu'en ce temps là, l'Université occupait tout un quartier de Paris, — ou, pour mieux dire, environ le tiers de la ville. Elle formait une sorte de ville à part, ayant ses idées d'avant-garde, ses mœurs, son mécanisme vital et ses tolérances personnelles. Les étrangers les plus illustres, Roger Bacon, le moine qui prophétisa la plupart des découvertes admirables de notre science et de notre industrialisme, Brunetto Latini, professeur du Dante, et beaucoup d'autres, prirent place parmi les écoliers de la rue du Fouare pour écouter le fameux professeur Sigier. Pour avoir une idée de l'importance de l'université de ce temps, il suffira de rappeler que chaque année, lorsqu'elle se rendait, au complet, à la bénédiction de l'illustre assemblée du Landit, en juin, « la tête de la procession, dit un contemporain, était déjà à Saint-Denis que le Recteur qui fermait la marche, n'avait pas encore franchi le seuil de Saint-Julienle Pauvre». Et, quand votait cette république au suffrage universel, on pouvait recueillir en faveur d'une question jusqu'à 10.000 voix ! . ..
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Puis l'évolution se poursuit sans arrêt. La conscience sociale progresse, grandit . Les idées s'en hardissent et voici qu'aux farces et aux Soties des Enfants Sans-Souci succède la gravité impétueuse des prévôts et des sermon naires. C'est Raulin, c'est Maillart, c'est Ménot surtout, qui s'écrie du haut de la chaire, dans un mouvement d'indignation superbe : « Aujourd'hui, messieurs les gens de » justice portent de longues robes et leurs femmes » sont vêtues comme des princesses. Mais si leurs » vêtements étaient placés sous le pressoir, le sang » du peuple en découlerait ». Et puis c'est, dans une fièvre qui croît sans cesse et qui ne fera que s'amplifier jusqu'en 1789, l'ouragan qui s'élève, le cyclone qui lève ses torsades et qui va se ruer. C'est d'Aubigné qui gronde ses Tragiques, c'est Montaigne-le-Sage, c'est la Boëtie, énergique et fier, •qui s'étonne et qui s'indigne :
« Comment se peut-il faire, dit-il, que tant » d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant » de nations, endurent quelquefois un tyran seul, » qui n'a puissance que celle qu'on lui donne, qui » n'a pouvoir de leur nuire sinon de tant qu'ils » ont vouloir de l'endurer?... Quel malheur, ou » plutôt quel malheureux vice, voir un nombre » infini non pas obéir, mais servir, non pas être i» gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens, ni » enfants, ni leur vie même qui soit à eux ; souf- » frir les pilleries, les paillardises, les cruautés,
» non pas d'une armée, non pas d'un camp » barbare contre lequel il faudroit dépendre (dé- » penser) son sang et sa vie, mais d'un seul ; non » pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un seul » hommeau et souvent le plus lâche et le plus féminin de la nation ! »
Permettez-moi de vous citer encore ce passage, où sous le procédé de l'éloquence antique, avec ses surprises, ses gradations, ses habiletés, sa vigueur toujours croissante, vous percevrez un son bien moderne et bien surprenant chez un auteur aussi ancien :
(( Celui qui vous maîtrise n'a que deux yeux, » n'a que deux mains, n'a qu'un corps... D'où » a-t-il pris tant d'yeux d'où il vous épie, si vous » ne les lui donnez ? Commenta t-il tant de mains » pour vous frapper s'il ne les prend de vous ?Les » pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, » s'ils ne sont les vôtres ? Comment a-t-il" au- » cun pouvoir sur vous que par vous autres » mêmes ? Comment oseroit-il vous courir sus
s'il n'avoit intelligence avec vous ? Que vous » pourrait-il faire, si vous n'étiez recéleurs du lar- » ron qui vous pille, complices du meunier qui » vous tue et traîtres de vous-mêmes!... Vous » semez vos fruits afin qu'il en fasse le dégât ; vous » meublez, remplissez vos maisons pour fournir à » ses voleries; vous nourrissez vos filles afin qu'il » ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez
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» vos enfants afin qu'il les mène, pour mieux qu'il » en fasse en ses guerres, qu'il les mène à la bou- » chérie!... De tant d'indignités que les bêtes » mêmes ou ne sentiroient point ou n'endureroient » point, vous pouvez vous en délivrer, si vous » essayez, non pas de vous délivrer, mais seulement :» de le vouloir faire : Soye^ résolus de ne plus servir, » et vous voilà libres!... Je ne veux pas que vous le » poussiez ni l'ébranliez ; mais seulement ne le » soutenez plus : vous le verrez comme un grand » colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids » même, fondre en bas et se rompre. »
Après la Boëtie, c'est le formidable Rabelais, notre Shakespeare hilare et si fin sous sa grossièreté systématique ! C'est Jean Cousin, c'est Cujas, c'est Erasme, tant d'autres ! et désormais il est impossible, ou à peu près, de lire une page où ne se reflètent pas, faiblement ou rudementjes aspirations de la Foule, son désir d'ascension, le besoin de justice et de liberté qui se fait impérieusement sentir dans la Masse. Et il deviendrait fastidieux aussi de citer tous les auteurs dignes de l'être désormais. Enfin, avecles précurseurs directs de la Grande Révolution, éclate la littérature dite subversive, démolisseuse de l'ancien état de choses, essentiellement sociale puisqu'elle agite les plus graves problèmes sociaux. La science a progressé. La philosophie évolue sous l'impulsion puissante et tenace <du sarcastique Voltaire, de Montesquieu et de
Buffon, graves et paisibles, et de Rousseau « ardent et fier comme un tribun et entraînant comme un poète ». A leur suite, c'est la nuée valeureuse des novateurs : c'est Diderot, c'est d'Alembert,. c'est Helvétius, c'est d'Holbach, c'est Lamettrie, d'autres, d'autres. La belle lutte des doctrines est engagée. Cet esprit se perpétue dans les œuvres de Mme de Staël : Delphine, roman, et De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Mme de Staël proclame hautement,, ardemment, le dogme du progrès. La conscience sociale est née. Elle va éclore, mais nous sommes au début du xixe siècle ! Un siècle d'ailleurs sera nécessaire pour parachever l'épanouissement de cette conscience sociale.
Voici Hugo, reflet immense et complet de tout son siècle et qui réalisera magnifiquement ce rêve de jeune homme : « être le plus grand poète de tous les temps » . Hugo si surprenant, si éclatant, si splendide, et dont Eugénie de Guérin écrivait avec justesse : « Il est divin, il est infernal, il est « fou, il est peuple, il est roi, il est homme, «femme, peintre, poète, sculpteur, il est tout ! Il a « tout vu, tout fait, tout senti.... » C'est avec lui que nous allons quitter la littérature en général pour nous occuper exclusivement de la poésie sociale. Dans la préface de Hernani il énonce : « Il faut qu'à une littérature de cour succède une littérature du peuple ». Et il nous offre de magnifi-
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«ques exemples dans les grouillements admirables -de Notre-Dame de Paris, dans les Misérables et dans 93.
Aujourd'hui, l'idée qui flottait sur notre territoire comme les feux-follets bleus, qui font frissonner certains de nos paysans naïfs lorsqu'ils cheminent dans la nuit, — l'idée, un peu effrayante d'abord, qui sollicitait la foule marchant à tâtons dans la nuit de l'ignorance, — l'idée tremblotante -et pâle, enhardie peu à peu, métamorphosée, s'est multipliée pour éclairer les esprits en une nouvelle Pentecôte!... Depuis, elle a rougi, elle a grandi, elle est devenue immense, elle a illuminé, puis elle a incendié le temple magnifique que les siècles avaient construit sur des bases mauvaises •durant les âges de l'hésitation et de l'erreur. Les mauvais fragments de l'édifice croulèrent dans les rugissements de la flamme idéale et dans les clameurs du peuple, vociférant l'impétueuse Marseillaise de ses espoirs î
La poésie sociale devint consciente. Elle fut certaine de son bat et des moyens qu'elle devait employer pour l'atteindre. Et le moment est venu de définir la poésie sociale.
M. Léon Blum, l'érudit et sagace critique littéraire, donnait naguère, dans l'Humanité, du roman social — né d'hier — une définition qui
pourrait parfaitement s'appliquer à toute la littérature sociale, et dont je me sers pour définir la: poésie qui nous occupe. Je dirai : j'appelle poésie sociale non pas celle qui est composée dans un esprit de propagande, non pas celle qui n'a que le but d'être persuasive, non pas celle quiconclut toujours, (car la poésie ainsi comprise pourrait cesser d'être de la poésie), mais celle qui peint des tableaux sc^ ciaux, des rapports sociaux. Je ne veux pas dire par là que toute poésie doit être sociale ou n'être pas* Je ne suis pas en effet assez barbare pour ne pas aimer les poèmes de notre grande compatriote Lucie Delarue-Mardrus ou les vers hautains, purs, splendides, de Sébastien-Charles Leconte, par exemple. . .
Mais je crois fermement à la nécessité et à la légitimité d'une poésie sociale — d'une poésie et d'un art complet même ! — qui, au lieu de s'adresser à une minorité d'oisifs ou à une élite de professionnels, dirigera son observation sur la majorité et pourra agir sur elle. Et, par majorité, j'entends la< foule des travailleurs de toutes classes et de tous métiers, des intellectuels et des manuels, car il me semble bien que plusieurs poètes nouveaux ont une tendance persistante à ne considérer la foule que. comme une réunion de manieurs de marteaux et de porteurs de pioches. Je ne crois pas être trop hardi en me hasardant à dire que la vie sociale comprend peut-être des gens qui ne sont ni forge-
rons ni terrassiers et qui, pour avoir une allure moins sculpturale que les ouvriers précités, ne sont pas indignes de l'intérêt le plus vif. J'aurai même l'audace de conclure que bien des poètes travaillent avec la méthode généralement employée par les modistes de second ordre : ils suivent la mode... Ils ont tort. S'ils étaient convaincus, ils agiraient autrement.
Je n'insisterai pas plus sur l'évolution de la conscience sociale. Mieux vaut que nous nous occupions, rapidement, des principaux poètes sociaux contemporains.
D'abord Eugène Manuel. Je n'ignore pas que l'on pourrait trouver dans l'Œuvre de Sainte- Beuve des passages se rapportant à notre définition. Mais si je place ici, en première ligne, Eugène Manuel ce nTest pas par inconscience littéraire, mais parce qu'il a le droit d'être le premier par ordre de date.Etcela n'est pas un paradoxe. Alors que Sainte-Beuve poète mourut jeune pour faire place au critique, alors que Sainte Beuve anatomiste d'âmes et de livres (n'étudia-il pas la médecine avant de s'occuper de littérature ?) devient bizarre, détruit l'inspiration et donne une importance démesurée à sa personnalité — ce qui le •met en contradiction avec les principes de la poé-
sie sociale, — Eugène Manuel, lui, peut être considéré comme le père de cette poésie moderne, en France. Il a eu conscience le premier de la nécessité, de l'utilité, de la beauté de la poésie sociale; il a dit le premier ce qu'il fallait accomplir et vers quel but on devait tendre. Je considère la préface, trop peu lue, de ses Poèmes populaires comme l'acte de naissance de la poésie sociale contemporaine. Voici ce qu'il y écrivait :
« Aujourd'hui, d'autres devoirs s'imposent aux » poètes er, sans qu'il soit nécessaire de leur attri- » buer une mission spéciale qui pèserait à la mo- » destie de quelques-uns, il est permis d'affirmer » que la poésie, comme le théâtre, a une tâche à » remplir : qu'elle doit, de plus en plus, dans ses » peintures, être de son temps, s'associer à cette » recherche ardente des problèmes de la vie mo- » derne, et ne pas craindre de se hasarder plus » avant et plus bas dans l'expression des idées, des » passions et des souffrances qui agitent la société » démocratique. Oui, la pauvreté, l'ignorance,, le » travail pénible, le vice dégradant, l'héroïsme » obscur, toutes les inégalités, toutes les détresses » et toutes les résignations, voilà le thème de cette » poésie nouvelle, où ne manqueront aux mains » des plus habiles, ni les vives images, ni les émo- » tions poignantes, ni les puissants contrastes » d'ombre et de lumière, ni les sévères enseigne- )) ments. »
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C'est net. C'est précis. C'est très beau. Eh oui,, certes! je sais bien que la poésie de Manuel est un peu bien simple, un peu bien familière, sa langue est claire, harmonieuse sans relief puis sant, sans originalité bien déterminée. Mais les. œuvres de Manuel sont accessibles à la foule et je crois bien que ce que leur auteur perd en talent il le gagne en précision et même en prévision, car je ne connais guère de manieurs de lyres capables, d'écrire comme lui :
« Et nous nous sommes mis en route avant » d'autres, comptant bien que nous serions rejoint » par de plus jeunes qui déjà nous suivent, mais » prêt à nous arrêter sans regret pour les regar- » der passer ». Ces lignes furent publiées en octobre 1871 .
Souffrez enfin que je salue ici la mémoire de: cet homme affable et vaillant et que j'évoque un instant ce beau visage de grand'père ceint d'une auréole pailletée d'argent, son cher visage qui s'est si souvent courbé vers la misère, avec une pitié jamais méprisante, car Manuel était de ces hommes qui estiment que faire l'aumône à un infortuné est un prétexte suffisant pour lui serrer la main.
Eugène Manuel fut longtemps sans disciples dignes de ce titre. C'est à peine si l'on peut lui trouver quelques lointains imitateurs, parmi lesquels., un M. Michel d'Ambur, auteur (avec préface-
«d'Achille Le Roy) d'un livre à couverture sang de bœuf sur laquelle ce titre tonitrue : Les Cris d'un *Paria. Je croyais trouver de belles clameurs — quoique des clameurs seulement — dans ces pages. Je n'y ai découvert que des grossièretés et des incorrections. Je passe aussi très rapidement sur les TZJrnes Plébéiennes, de M. Théodore Vibert. Dans l'œuvre énorme (comme poids) de cet écrivain, le nombre de sujets traités que l'on rencontre est aussi nombreux que les cçquilles dans un livre composé par un typographe inexpert. Les Teintes Plébéiennes ne sont plébéiennes que de nom et les vers impitoyables dont elles sont les « queues tambourinantes », selon l'expression de Bauër, nous montrent jusqu'où peut aller la banalité exprimée par la platitude. Passons vite.
Avant de m'occuper de poètes tout contemporains dont je veux vous entretenir plus spécialement, il convient de mentionner Ferdinand Massy dont l'œuvre, Vers la Lumière, contient de sérieuses promesses, et Eugène Pottier, l'auteur de ['Internationale. L 'Internationale, qui fut élevée par un hasard étrange au rang d'hymne des revendications populaires, n'est pas une des meilleures poésies de Pottier. La Veuve du Carrier, pour ne citer que celle-là, lui est de beaucoup supérieure.
Mais les vrais disciples de Manuel ne devaient venir que plus tard. D'ailleurs, si Manuel ne fut pas suivi tout de suite pat les poètes, il avait
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été précédé, et de loin, par les chansonniers. La chanson !... « La chanson, dit Julien Tiersot dans « son Histoire de la Chanson populaire, la chanson « est la première forme sous laquelle les peuples « naissants ont conçu la poésie et la musique ; « vers et mélodie sont nés ensemble d'une même « inspiration, engendrés, en quelque sorte, l'une « par l'autre, et d'abord inséparables.
« Le vers n'est il pas l'intermédiaire naturel « entre la parole et le chant, lui qui possède de ce « dernier l'élément vital par excellence : le « rythme ? » Dans la chanson française « la phra- « se est courte et nette ; le mot juste y ressort « avec un éclat qu'envierait le vers le plus savant ; « et toujours une concision admirable ; point de- « développement superflu ; — le récit va droit au « but par déductions logiques et naturelles, sans « s'attarder à rien d'inutile ; ou bien le sentiment « s'exprime en mots simples mais profonds et pé- « nétrants, et sur ces vers sont d'admirables mé- « lodies comme eux simples et concises, mais « d'une saveur intense et d'une inépuisable vita- « lité ». Voilà la chanson normale. Elle peut être modifiée dans son objet et son expression, maisjamais dans son essence.
Et de fait elle évolua beaucoup. Elle eut son heure de splendeur avec Pierre Dupont, Béranger, | Désaugiers, qui furent à proprement parler des chansonniers sociaux. De nos jours,de bons chan-
sonniers ont conservé la tradition saine, et nous avons eu J.-B. Clément, Xavier Privas, Marcel Legay, Pierre Trimouillat, Gaston Perducet, le bon Chebroux, et vingt autres qui n'ignorent pas, ainsi que le disait récemment l'un d'eux, que «la poésie doit être saine et réconfortante »,que « c'est à « sa source que l'homme puisera l'amour du trace vail, de l'équité, de l'indulgence » et « qu'à la « période d'évolution où nous sommes il faut que « toutes les forces intellectuelles s'unissent pour « assurer le triomphe de la raison sur le préjugé, « de la justice sur l'iniquité, de l'amour sur la « haine, de la vérité sur le mensonge ». Ce chansonnier avait raison. Je crois même que l'influence de la chanson peut préparer utilement à celle de la poésie, plus profonde mais moins familière, moins directe. La chanson, en effet, accompagne tous les gestes de travail, toutes les joies violentes et souvent aussi toutes les peines. Elle peuple la solitude, elle fait prendre l'oisiveté en patience, elle redonne des forces aux membres las — il faudrait n'avoir jamais vu des soldats en marche pour le nier. — Par la chanson, le cœur est joie, l'enthousiasme^puvre ses ailes, le courage renaît... « La chanson est une de nos expressions naturelles », dit avec raison Louis Lumet.
Mais, si la chanson sociale est nécessaire, il est nécessaire aussi qu'elle ne soit pas parodiée et exploitée par des industriels sans vergogne. Il im-
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porte qu'elle n'incite pas au meurtre, qu'elle n'appelle pas le crime, qu'elle ne tende pas à créer des désordres. Un chansonnier assume une responsabilité comme tout homme public. Il doit prévoir les conséquences de ses productions. Les appels à la Révolution, sauf des cas exceptionnels comme notre 89 ou comme les violences russes, les appels à la Révolution sont néfastes. Car les Révolutions démolissent toujours trop. et le temps que Ton perd à reconstruire ce qui n'aurait pas dû être détruit est du temps perdu pour le progrès»
Et puis ce n'est pas sous le geste dominateur, implacable, vertical et rouge des guillotines que l'on peut élaborer les réformes utiles. Il ne faut pas être révolutionnaire — je parle pour nous, français, — mais évolutionnistes à bon escient. D'ailleurs, la chanson a souvent plus réformé avec ses mélodies que la guerre civile avec ses fusillades. Il est incontestable, par exemple, qu'en Angleterre, Le Chant de la Chemise de Thomas Hood a plus fait en son temps, de l'avis unanime, pour les classes laborieuses que toutes les violences... et même que toutes les lois plus ou moins philanthropiques,
Le second genre de chanson contre lequel je tiens à protester, et avec la dernière violence, sévit plus que jamais. Il se divise en deux classes qui se mêlent parfois monstrueusement : i° la romance dite sentimentale par une délicate ironie ;
2° la chanson franchement et seulement pornographique.
La romance dite sentimentale, naguère, la romance bêlée, pleurarde, la romance-gargarisme de l'Empire, bourgeoise, bébête, raplaplat, était déjà parfaitement haïssable. Cette pâte de guimauve ne suffisant plus à nos palais blasés, la luxure de bazar fut introduite dans ces refrains en si bémol mineur — pour la plus grande joie des spectateursde nos concerts et pour la délectation de nos trottins, ravis de pouvoir, pour trente centimes, laisser vagabonder leur esprit vers des pensées malsaines et batifoler leurs espoirs vers des projets de vie et de mœurs faciles, — cependant que penchés avec ferveur sur le papier de musique, ils oublient leurs cartons qui heurtent les passants !
Quant à la chanson pornographique qui se rime et se chante dans nos salles de spectacle, je ne trouverai jamais d'expressions assez corrosives pour la qualifier. Ce n'est ni de la luxure sauvage frénétique (belle en somme d'outrance), ni de la violence, saine à tout prendre, mais un amalgame baroque et stupide de sous-entendus immondes, mais la gravelure la plus basse que soulignent à plaisir des gestes obscènes !Et le public est soulevé ! Et le public applaudit ! Pourquoi donc avions-nous une censure ? Nous avons vu interdire des œuvres hautes et probes de Brieux ,de Georges Ancey, de Louis Marsolleau,de beaucoup d'autres — et nous
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avons vu applaudir dans un music-hall certains couplets sur la ville de Mézidon, qui eurent d'ailleurs les honneurs d'une interpellation à la Chambredes Députés. Mais Emilienne d'Alençonqui écartèle, comme chacun sait, «d'un violon de vaisselle sur champ d'habits noirs », est une de nos gloires nationales, alors que des hommes de la valeur d'Elémir Bourges sont absolument ignorés même parmi l'élite !
Chassons ces pensées tristes, et revenons à la poésie sociale proprement dite. Je déclare d'abord ne parler ici que de quelques poètes et de quelques œuvres vraiment sociales, car la place dont je dispose ne me suffirait pas pour énumérer tous les essais ou tous les poètes marquant une propension à aller vers le Peuple.
Ils deviennent rares à présent ceux qui s'isolent obstinément dans la tour d'ivoire, ceux qui demeurent en la contemplation constante de leurs, rêves, ceux qui, les yeux levés, restent immobiles dans le silence formidable des immensités sidérables. La plupart ont compris que le poète ne peut plus vivre seul, que nul n'a le droit d'être inutile désormais, qu'il faut sacrifier le plaisir personnel aux Demains de la multitude, que la masse a droit à la Beauté qui est son salut, que l'action est
nécessaire, que l'artiste ne doit plus être poète seulement, mais homme en plus. S'il lui est: pénible de se retrouver de temps en temps dans la réalité, qu'importe ! Pour annihiler les tares de la société actuelle, il convient que tous ceux qui veulent le Bien ne vivent plus en égoïstes. Les dernières générations qui nous précédèrent constatèrent avec Flaubert : « Paganisme, christianisme,, muflisme, sont les trois étapes de l'humanité. Il est pénible de vivre au commencement de la troisième ». Elles constatèrent... et vécurent étrangères au reste du monde. Tout fléau non combattu s'aggrave ; le panmuflisme fut vainqueur. La tour d'ivoite s'éleva. Il y eut deux humanités :. celle qui songeait en haut; celle qui souffre, en bas. Pourtant le Christ avait dit aux hommes cette, parole simple, éternelle, sublime et galvaudée depuis : « Aimez-vous les uns les autres »... Les isolés existèrent en désillusionnés mais en insatisfaits. Ils fermèrent les yeux sous prétexte de s'analyser, en réalité pour retenir leurs larmes.. Ego réclame ; Aller procure. — Des hommes pleuraient et criaient sans espoir. Nos générations vinrent qui les voulurent plus heureux. Et nous, avons la joie quelque peu douloureuse, mais la. joie, et l'orgueil pouvons-nous dire, de vivre, « en » un temps où nous assistons, anxieux, à l'éclo- » sion d'un art plus haut, plus noble et plus » émouvant, lorsque tant d'artistes, d'écrivains et
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» de poètes, s'efforcent douloureusement de créer » des formes nouvelles qui puissent contenir, non )) plus les songes creux d'un poète au clair de la » lune, les émois passionnés d'un amant romanes- » que et de petites angoisses égoïstes, mais toutes » les aspirations et tous les rêves de la pensée » humaine renouvelée.
« Il y a tant à faire!.,. Traduire d'une façon » vivante et lyrique tour à tour, des observations » précises et justes, des émotions nobles, tragiques » et toujours vraies, montrer les conflits moraux » et matériels qui naissent chaque jour entre les » vieilles croyances et les jeunes, étudier ces » chocs de sentiments, d'intérêt et d'idées qui » caractérisent notre temps ; créer aussi ce grand » spectacle social où, en de vastes amphithéâtres, » les couleurs, les sons, les danses et le verbe » s'uniront et se mêleront en un drame plein ûe » vérité et de fantaisie, pour réjouir l'âme enfan- » tine du peuple et lui rendre accessibles, sous des » formes concrètes, des vérités lumineuses, pro- » fondes et humaines : tels sont les essors nouveaux » et magnifiques de l'art ! »
La poésie sociale est régie par trois caractères principaux : elle est humanitaire, elle est libérée, elle est décentralisatrice. Elle est humanitaire. Je
n'ai plus à insister sur ce point. Lisez les vers de deux poètes sociaux, de tendances bien différentes; lisez le Travail du batailleur, de l'ardent, du fougueux assoiffé de vérité et de justice qui s'appelle Clovis Hugues et les Petits bourgeois de son antithèse absolue, le sage, le prudent, le calme et plaintif François Coppée. Il ne saurait être question ici de politique. Je puis dire pourtant qu'à mon sens, et sans manquer de respect à Coppée, Clovis Hugues est un poète d'une autre valeur que l'auteur du Reliquaire et qu'il le dépasse de toute la hauteur des sommets gigantesques où plane l'inspiration. Je considère d'ailleurs les Intimités comme une suite de petits chefs-d'œuvre travaillés avec soin et qui resteront, comme les bijoux anciens demeurert,dans les musées.à l'abri des vents et des intempéries. Il n'en est pas de même de l'œuvre de Clovis Hugues qui restera debout exposée à tous les orages et mutilée sans doute... comme les ruines de Timgad ou celles du Parthénon !...
J'aurais voulu parler en détail de l'œuvre des bons poètes Maurice Bouchor, Roinard, Sully- Prudhomme(jecite pêle-mêle), Jean Richepin, etc. L'espace me manque. Je préfère énoncer ici une remarque qui ne fut pas assez faite jusqu'à présent. La poésie française a subsisté longtemps (elle subsiste et subsistera longtemps encore) sur l'antiquité. La poésie sociale s'avère encore mal
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dégagée de l'antique, qui demeure trop son moule extérieur. Les figures sont souvent des réminiscences d'auteurs anciens. Pourtant une modification s'accentue, et dans un livre tout récent, un jeune poète, M. Emile Lante, a donné une série de poèmes exclusivement modernes, d'un modernisme absolu et du meilleur aloi. Nous parlerons dans un instant de la métrique. Il est entendu que je ne veux m'occuper jusqu'à présent que du mécanisme des images. Ce livre s'intitule, d'ailleurs, les Emotions Modernes, ce qui est tout un programme. Une tentative voisine a été faite par M. Edmond Bianguernon dont le second volume paraîtra bientôt. Il n'a point tenté de rompre totalement avec l'antiquité, avec la Grèce surtout, — mais il a rénové magistralement les mythes anciens.
En ce qui concerne spécialement la métrique, j'insisterai peu, car il pourrait paraître outrecuidant que je m'appesantisse sur une question que j'ai contribué de toutes mes forces à soulever. Je préfère laisser au lecteur le soin de se faire par la lecture une idée précise de la tactique nouvelle, des vers dits libérés (l'expression est de nous, elle fut lancée lors de nos Congrès des Poètes), des vers qui sont pratiqués par les poètes de notre Ecole française. Succinctement, le vers libéré n'est autre que le vers classique évolué raisonnablement, avec admission de l'hiatus agréable, des coupes nou-
velles, et écrit pour être déclamé, c'est-à-dire sans souci de l'homographie.
Enfin, j'ai dit : la poésie sociale est décentralisatrice. Ce n'est point le lieu de déplorer la centralisation outrancière qui congestionne Paris et qui anémie nos provinces. D'ailleurs les principes décentralisateurs progressent à pas géants, et si beaucoup de poètes chantent excellemment leur Béarn ou leur Bourgogne en habitant rue Lepic ou boulevard Saint-Michel, il est incontestable que les plus grands demeui ent chez eux . Je puis citer Rollinat qui habitait Fresselines, dans la Creuse : Vermenouze, récemment couronné par l'Académie Française, qui reste dans le Cantal ; Guillaumin, cultivateur, qui n'a pas abandonné l'Allier, et cent autres. Je ne vais pas refaire ici le tableau de la vie navrante du jeune poète provincial venu à Paris. D'ailleurs, je ne cherche pas h savoir si Paris est propice ou non à Téclosion des chefs-d'œuvre littéraires. Mais ce dont je suis certain, c'est qu'il y a des affinités entre le pays qui l'a vu naître et le poète lui-même. Ce dont je suis certain, c'est que le poète s'est nourri, c'est qu'il a vécu, comme les plantes, de l'air qui y circule ; c'est qu'il contemple depuis l'éveil de son âme et de son cœur les choses et les hommes de son coin de terre. Il peut donc mieux que nul autre connaître ce lieu et mieux que personne les gens qui naissent, vivent et meurent à ses côtés. Il saura donc
procurer à son lecteur des sensations exactes et intenses et son écriture gagnera en vigueur et en originalité. Madame Bovary est une œuvre de terroir. Et Mireille l... Par la décentralisation la poésie sociale s'aère, s'illumine. Elle ne risque pas de devenir banale. Elle se renouvelle et se renouvellera toujours comme la nature. — Parmi les meilleurs des poètes sociaux fidèles, dans leurs œuvres, à leurs provinces, je tiens à citer : Maurice Magre dont le premier et le meilleur recueil obtint un succès très justifié, — un Toulousain; Hugues Lapaire, le vaillant poète du terroir berrichon, si connu à Paris, si célèbre et si aimé au pays de George Sand, Lapaire qui publiait ces jours derniers son dixième livre : Les Rimouères d'un paysan ; Charies Grandmougin, le poète national franccomtois. Tant d'autres que je suis au regret de ne pouvoir même citer. J'aurais pourtant mauvaise grâce en oubliant ici Verhaëren qui, poète français quoique Belge, a chanté ses Flandres avec une puissance incomparable. Je veux nommer aussi M. Marcel Roland, poète énergique et puissant, Marcel Roland qui fait honneur à notre Ecole Française, comme Blanguernon et Emile Lante dont je parlais tout à l'heure, Florian Parmentier dont le volume Entre la Vie et le Rêve est digne de mémoire, Gabriel Clouzet, Jules Romains, Paul-
Hubert ( Au cœur ardent de la cité), Han Ryner, etc.. ( i)
Je m'excuse d'être aussi incomplet... aussi peu méthodique. Mais j'ai choisi pour sujet la poésie sociale, et non les poètes sociaux. Je ne cite donc que des noms qui peuvent me servir de témoins, de preuves, de documents. Je me réserve le droit de m'occuper spécialement de certains d'entre eux plus tard.
Et je terminerai en prenant pour exemple le livre peu connu d'un poète mal connu : Les Révoltes, publié en 1888, chez Lemerre, par M. Orner Chevalier, Cette oeuvre me fournira la conclusion de cette trop longue étude.
Nous ouvrons le livre. Tout d'abord, le poète prêche la guerre civile avec une éloquence, une conviction, une couleur, une énergie allant jusqu'à la brutalité. Il s'adresse à tous les misérables :
les mendiants tombés du travail aux prières,
les galeux, les malbâtis, les foudroyés,
( 1) je n'oublie pas mon bon collaborateur M.- C. Poinsot dont j'aime les Minutes profondes, mais mon 'amitié pour lui m'interdit de dire ici tout le bien que je pense de son talent. On m'accuserait peut-être de partialité ou de complaisance. Et Poinsot, comme moi, ne tolérerait cela à aucun prix. G. N.
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Ceux qui n'ont pas le sou, ceux qui n'ont plus de force,
Les illusionnés que l'idéal amorce,
Les faibles engloutis sans bataille, les forts
Ecrasés sous les tas d'abus, toute la masse
Des vagabonds qu'au creux des chemins on ramasse,
Les malheureux, les sots, les vils, les claquedents,
Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qui sont évidents,
Les fous qu'un même élan à la lutte convie,
et qui .
Pataugent en perdus au bourbier de la vie.
Il les harangue à pleine voix, en barbare, en apôtre et se grise aussi quelque peu du son de ses paroles, terribles d'ailleurs. Il leur clame :
Pourquoi pleurer ? La larme est lâche !
puis il leur donne l'ordre horrible de tuer, de piller, de voler.
Après, justement las, s'imaginant tout par terre, le poète contemple son œuvre, et il a peur. Les cris d'ivresse et de victoire qui se mêlent à des râles l'effarent. Il songe enfin que les riches ne sont pas si heureux qu'il se le persuadait, que tout est relatif, leur bonheur comme le reste. Il s'aperçoit que la fureur, la brutalité, les excès, la guerre illogique, font perdre, à l'humanité, des siècles.
Il voit qu'il a privé révolution humaine dévies précieuses ; il connaît que
Les lendemains de guerre ont d'atroces rancœurs.
Il s'aperçoit qu'il ne faut pas tout détruire, que le travail du passé n'est pas complètement vain, et au milieu des ruines monstrueuses qu'il imagina, il murmure :
Or, tout étant fini, tout reste encore à faire. Les vaincus de la veille, aujourd'hui les vainqueurs, Ont la même blessure au fond des mêmes cœurs. Les trésors, qu'on croyait infinis, dans la foule Ont disparu, rongés comme un roc par la houle. L'avenir a trompé ceux qui croyaient en lui Et, regrettant hier, les pauvres d'aujourd'hui, Lourds de nouveaux soucis et vides d'espérances, Végètent dans l'horreur de nouvelles souffrances.
Et il conclut à l'union universelle et rédemptrice :
Ne prêche plus la guerre, apprends, combats, enseigne, se dit-il.
L'avenir ne gît pas dans la lutte des castes,
Les hommes pour fonder doivent s'unir entre eux.
Cette conclusion sera la mienne. Nous ne voulons pas de la Révolution brutale et sanglante.
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*Nous voulons l'évolution, c'est-à-dire la révolution pacifique et incessante, si l'on veut.
Le sang des races est trop précieux pour qu'on le gaspille, même avec enthousiasme, même en des gestes sublimes.
Et s'il y a des sceptiques parmi mes lecteurs, qu'ils tournent leurs regards oublieux des horreurs passées vers l'horreur toute récente qui s'étala parmi les plaines de Mandchourie ! . ..
La raison doit paralyser la fougue, la hâte dont .certains ambitieux peuvent abuser. C'est au cœur .de l'homme qu'il convient de s'adresser d'abord, .puis àson intelligence. Apprenons-lui qu'il est bon malgré tout et malgré lui, apprenons-lui la sincérité, apprenons-lui la tolérance, apprenons-lui la charité. Ensuite nous raisonnerons. Nous feuilletterons avec Demos le livre rouge de l'Histoire où il verra que les passereaux que nous appelons liberté, bonheur, bonté, ne se posèrent jamais sur des tas de cadavres. Les oiseaux de proie, seuls, volent vers la charogne ! Bonaparte prit son essor après la grande Révolution. Ce fut un boucher inconscient et superbe et lorsqu'il s'en alla, terrifiant encore dans la défaite, vers l'Océan, les nuages étaient sanglants parce qu'ils reflétaient la terre. De pareils tueurs sont d'autant plus néfastes qu'ils ont plus de génie.
Dénonçons sans faillir les fourbes de toutes classes, ceux qui veulent jeter les faibles dans le
pressoir de leur ambition, ceux qui méprisent la misère jusqu'à spéculer dessus, tous les aspirantsprivilégiés qui cherchent à faire du peuple un escabeau à leur usage. Les malheureux unis auront une force tranquille et salutaire. Eclairés ils renouvelleraient l'humanité. Pour atteindre à ce but, ce n'est pas la haine qu'il faut leur conseiller, mais la bonté, mais la pitié, mais que tout est relatif et rien plus que le bonheur.
Peut-être nos efforts seront-ils infructueux en partie auprès de nos contemporains. Au moins, nous pouvons diriger les générations qui montent, vers l'horizon calme et pas si lointain où nos yeux vont se fixer quand nous pensons. Il n'y a pas de moyens efficaces à employer autres que l'apostolat. Depuis Jésus on ne trouva rien de meilleur en ce sens. Montrons à ceux qui nous suivent le chemin menant à l'aurore. Opposons aux émeutes sanglantes et illogiques la révolution paisible et: profonde de la pensée humaine luttant pour la charité, la Beauté, — l'évolution qui nous rapprochera de plus en plus de notre idéal d'amour.
Et plus tard, ceux qui vivront heureux, en s'aimant, en s'aidant, lorsqu'ils auront fini leur tâche quotidienne, se retourneront vers les routes où nous peinons, et leurs regards voilés de larmes de tendresse évoqueront, dans les drames crépusculaires, nos attitudes qu'ils sauront s'imaginer.
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Qu'on ne vienne pas dire, surtout, que je fais <le l'utopie.
Lorsqu'un semeur, ayant lancé ses graines aux •sillons, meurt à la fin de l'hiver, sa disparition empêche-t-elle la moisson de grandir, de mûrir, d'être fauchée ?
Nous savons bien que nous ne verrons pas la récolte. Est-ce une raison pour ne pas semer ? Non- n'est-ce pas ! Et, paraphrasant Eugène Fournière, je terminerai en affirmant :
Si l'individu de l'avenir devait n'être prévoyant que pour lui-même, à la manière du petit bourgeois d'à-présent qui ne cherche que ses aises, il ne vaudrait pas la peine que nous nous donnons pour le mettre au monde!.».
Travaillons.
LE 2e LIVRE POSTHUME DE JEAN LORRAIN
l'Aryenne, Gens de mer, Bords de Marne, Bords de Seine. — Le second livre posthume, déjà!... Il y a déjà huit mois que Jean Lorrain mourait à Paris, rue d'Armaillé, malgré les soins impuis-
sants de ses admirables amis, les docteurs Pozzi et Albert Robin. Quelques-uns de ses obligés l'oublient, mais tous ses ennemis se souviennent de lui avec une violence d'autant plus grande qu'ils s'accoutument mieux à ne plus le craindre, lui, ce grand enfant malade et bon qui, révolté contre l'Hypocrisie contemporaine, donna des leçons inoubliables à son siècle. Il est émouvant de relire ses lettres de jadis, — ces lettres dans^ lesquelles l'adolescent qui s'analyse explique l'homme et l'écrivain tout entiers. Oh ! cette, longue missive écrite, en 187 1, de l'école Albert Legrand d'Arcueil où Paul Duval était en pension t J'y trouve ces lignes-ci qui prennent la valeur d'un testament psychologique: «... et le soir,, dans mon lit, je m'endors au doux chant -de la brise à travers les branches mortes ou à celui des feuilles sèches à la surface des eaux. Cest mon plaisir, à moi qui suis tout seul, tout seul, loin de mon pays et de mes parents, sans amis, car y en a-t-il un seul de nos nombreux amis de Paris qui songe à moi?... Mais je suis bien loin de leur en vouloir. Je prends les hommes comme ils sont, frivoles, oublieux, ingrats, et je ne me formalise pas, demandant à Dieu de ne point leur ressembler. On me prendra peut-être pour un original, pour un sauvage... et que m'importe}... V opinion du monde m est fort égale. Mais si je vous perdais, mes chers parents, que devien-
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drais je ? Avec une nature comme la mienne, il faut que faime. J'ai soif d'aimer, et si l'ami que j'aurai pris me trompe, se joue de mon cœur, alors ce sera fini pour moi. Je suis ainsi fait qu il faut que je sois très bon ou très mauvais,,. Voilà pourquoi je me dis souvent qu'il serait peut-être un bien pour moi de mourir tout de suite... Il me faut quelqu'un à qui confier ma peine, à qui parler intimement, mais qui ne se rie pas de moi (moi si étrange et si fantasque), quelqu'un de bon, d'indulgent. Où trouver cela ailleurs que dans une mère ?... Des amis de collège, l'amitié me fait peur. Jz suis défiant et ne veux me livret à personne sans bien connaître. J'ai éprouvé déjà trop de déceptions et d'amertume... »
Ces aveux d'enfant nous éloignent beaucoup de la légende et de la façade que Jean Lorrain, railleur, se construisait pour leurrer la sottise de la foule. La Rue ne détient pas le monopole des multitudes. Il y a nombreuse compagnie, souvent, dans les salons mondains. — L'étude attentive de la personnalité du poète de Drocéliande est passionnante au moins autant que celle de son Œuvre, cet œuvre qui, d'après M. Georges Casella « vivra à travers les siècles, comme celui de Crébillon fils, dans « l'enfer » des bibliothèques ». Il sera en digne compagnie. Jamais occasion ne fut meilleure pour citer Milton :
« Better to reign in hell than serve in heaven
Jamais, non plus, on ne pourra regretter davantage que lorsqu'un de ses livre; posthumes paraît la disparition de Jean Lorrain, 11 est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle. Le Tréteau nous l'avait indiqué. L'aryenne nous le confirme. Ces deux livres sont deux aspects du talent définitif de Paul Du val. J'avoue que le recul nous manque encore pour porter sur l'ensemble de ses pages des jugements complets. On peut déplorer que les exigences du journalisme aient su dévorer beaucoup de son activité. On peut regretter que cet improvisateur unique n'ait pas toujours travaillé suffisamment son style, car M. de Hougrelon, Ellen, Heures de Corse, La T)ame Turque, prouvent qu'il savait se souvenir, lorsqu'il le pouvait, de Gustave Flaubert autant que des Goncourt, Mais on peut aussi proclamer qu'il fut et qu'il demeure le plus prodigieux de nos coloristes et de nos voyageurs. Il est, sur ce point, l'égal de cet autre glorieux Fécampois : Guy de Maupassant, le Maupassant de la Vie Errante. Il fut un forçat de la Sensation. Son atavisme ne lui avait point donné le don artificiel de renouvellement que procure (assez imparfaitement, d'ailleurs, dans la plupart des cas) l'exercice de la pensée. Il appelait à son
(i) The paradise lost. B. I.
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aide les aspects naturels. Il alla quérir cette Sensation dont il vivait, dont il mourut et qui lui fournit ca devise désespérée : Mon mal m'enchante, sous toutes les latitudes et dans tous les « mondes ». Son instinct artistique était incomparable. Il allait sans hésiter à l'œuvre intéressante, à l'homme de talent (et celui-ci fût-il son ennemi de toujours, la. conscience littéraire de Lorrain l'emportait sur son amour propre — qui était immense). Il ne s'abaissa jamais aux ficelles de l'intrigue, aux malices du métier. Il charmait par son abandon, par son style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions et pour tout dire, par sa sincérité profonde. Sa phrase, naturelle, caresse, berce, entraîne, charme ; elle noie dans son élégance et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois.
Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain : « Je ne suis pas sûr que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me retient ». Lorsqu'il travaille, l'harmonie ne disparaît point de son verbe ; les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux : ils se déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis, dans notre Fécamp natal, le jour de la Fête- Dieu, au temps où la croyance populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures et de fleurs les murs des maisons, devant; lesquelles le dais devait passer entouré de thurifé-
raires. Le Tréteau permet de dire en outre que si Lorrain n'avait pas, jusqu'alors, construit un roman, il pouvait le faire mieux que quiconque. Ellen montrait que, s'il daignait écrire pour les jeunes filles, il les charmait plus que personne. IjtAryenne décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, dans sa sobriété pathétique, que ce conflit des deux Races, transmis silencieusement à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe IlhatiefF, ruinée, et la princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer), deux synthèses parfaites. Jamais aucune œuvre ne contint, en si peu de pages et plus intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là tout entier. — Ce drame prend parfois l'ampleur -d'une oeuvre sociale (ce qui s'esquissait dans la Préface du Crime des %iches) et parfois la grandeur simple d'une œuvre antique : c'est la vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la Race triomphante et forte ; c'est la rancune de Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est « la légendaire rancœur de l'Otage ». Quelles surprises heureuses nous ménagent les quelques œuvres (plusieurs sont inachevées) laissées par Jean Lorrain ? Il inventa des images, il créa des expressions pour traduire les nuances que sa sensibilité exceptionnelle discernait. Sa vaillance
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au travail, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres cuisines de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Personne ne saurait nier non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus fastueux descriptif de notre temps. U Aryenne proclame que la Mort a brisé sa puissante évolution. Il ne devait, il ne pouvait plus nous donner que des livres impérissables. Il regardait la vie avec beaucoup d'émotion etderegret.il voulait œuvrer dans la solitude. Il y a des tristesses indicibles. Nous connaissons, hélas ! l'horreur du « Nevermore » et la vanité de nos gestes de prière, de menace ou de désespoir tendus vers les étoiles !
o.. Son rêve s'est éteint ; son rire s'est usé...
Première de « La Faute de l'abbé Mouret »
4 actes et n tableaux, avec musique^ tirés du roman d'Emile Zola, par M. Alfred Bruneau. Dialogues d'entracte. — Tiens !... Reconnaissez-vous cette petite ? — Ce nez de modiste, ces yeux de princesse légendaire ... Et cette bouche d'enfant pré-
coce, oui, On ne la voyait ici qu'à la « seconde » d'habitude. Y êtes-vous ? — Mais c'est la charmante Dussanne de chez Claretie ! — Enfin ! Vous commencez à vous ressaisir ! Tout à l'heure, mon pauvre ami, vous paraissiez, mentalement, d'un flapi ! — Allez-y, là, ne vous gênez pas, brave cœur ! . ..Vous avez bien de la veine (ou bien du malheur) si vous n'êtes pas plus ému que çà par cette pièce. En vérité, je vous le dis, Alfred Bruneau est une belle intelligence et une splendide volonté. — Vous avez donc peur que je vous eng...age à vous taire ? Vous n'avez pas dit qu'il a du talent, capon ! — Non, mais je le pense. — Vous êtes effrayant. — Moins que vous... à moins que vous ne cherchiez à me faire aller en bateau ! — Inutile : avec cette musique on obtiendrait facilement le mal de mer. — Parce que vous n'avez pas d'estomac, dear ! Vous préférez sans doute Rodolphe Berger ou feu Deîmet... — Dites donc vous ! — Oh ! ne protestez pas. Vous avez commencé. — Mais... — Vous auriez sifflé Wagner jadis, avec ces gens-là qui l'applaudissent aujourd'hui et qui n'osent pas huer ici Bruneau parce qu'on leur imposerait silence. — Insolent ! -- Après vous, monseigneur!... En outre,j'estime qu'Antoine fait preuve d'un goût,d'un art, d'une science et d'une vaillance ! — Tellement qu'il perd tout l'argent qu'il veut... gagner... et on dit des choses... Il est question d'une démission... — Et plus encore,
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d'une prolongation de privilège... — ... Pour lui permettre de contracter un nouvel emprunt. . . D'ailleurs, vous en savez plus long que moi... — Mais je n'en dis pas autant. — Je vous revaudrai ça. Comment trouvez-vous Vargas ? — Très bien. On a toujours le curé qu'on mérite. Quant à Sylvie, c'est un rêve. Elle est admirable. Quelle splen. dide sauvageonne et comme elle équilibre bien, par la poésie fougueuse de son corps, de sa voix et de ses gestes, le lyrisme solide que Bruneau a su extraire de l'œuvre magnifique de Zola ! Et cet acte du Paradou, si simple, si biblique, si humain et si bellement symbolique !... — Matoche ! que de littérature h ..Visez-moi donc les trois premiers fauteuils de balcon ! Voyez-vous le gros R..., le bedonnant V... et l'énorme de C... o ? J'appelle ce coin-là : 1 autel des Ventres... — Très juste, d'autant plus que la jolie Jane D... et l'exquise LéadeK... complètent cet ensemble. Direz -vous encore, après çà, que je fais de la littérature ?...
Un grand aventurier : Gordon-pacha
« Les Français vivent chez eux comme à Tintérieur d'un mur de Chine » . Cette phrase de Bjornstjerne-Bjornson est mieux qu'une boutade. Malgré, les travaux des historiens anglais : G. Birbeck Hill, D.-C. Boulger, S. Mossman et A, Egmont Hake, malgré la portée considérable de l'œuvre qu'il accomplit, malgré les ouvrages français de F. Gria et de Marie-Anne de Bovet, Charles Gordon demeurait jusqu'à présent à peu près inconnu en France. La cause de cette ignorance doit être recherchée dans notre tempérament de peuple insoucieux des questions extérieures, sans doute. Pourtant, il importe de constater, pour notre excuse, que, jusqu'alors, nous ne possédions aucun livre français « absolument complet » consacré à cette grande figure coloniale du xixe siècle. M. Achille Biovès comble une regrettable lacune aujourd'hui, en nous offrant sa nouvelle œuvre : « Gordon-Pacha ».
Charles-Georges Gordon, plus connu sous les noms de Gordon-le-Chinois et de Gordon-Pacha, né en 1833 à Woolwich, fit revivre dans son siècle une silhouette formidable de northman ; il réincarna l'un des vigoureux géants descendus des
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^brumes des îles Faroer vers les boues de la Neus- •trie conquise, puis rués vers l'Angleterre, asservie et plus grande après avoir subi la domination de tels vainqueurs. Gordon descend d'un de ces titans ; le fait n'est guère mis en doute puisque l'on peut remonter dans son ascendance jusqu'à un aventurier de mon pays, attiré en Angleterre -par Edouard-le-Confesseur et passé en Ecosse pour soutenir, contre l'usurpateur Macbeth, le rude Maîcom Canmore. Au reste, si quelques hésitations effleuraient la conscience des généalogistes, il suffirait de comparer la vie individuelle de Gordon- Pacha à l'épopée collective de ses aïeux. Ses aïeux ! je le disais dans un article récent : « On les vit apparaître aux deux extrémités de l'Europe, dans la Mer Noire, dans la Caspienne, en Méditerranée, en Orient et en Afrique. Constantinople trembla sous leurs clameurs; ils enlevèrent aux rois lombards et aux monarques grecs l'Italie méridionale et ils prirent à la France la plus riche de ses provinces!... » Ils étaient des pirates, des corsaires redoutables. Leur nom seul épouvantait le vieux •monde. Et pourtant ils pratiquèrent des vertus d'autant plus remarquables qu'elles s'effacent d'habitude dans les raffinements de la civilisation après la conquête. Entière bonne foi dans les promesses, fidélité dans l'amitié, hospitalité chevaleresque, sentiment artistique très développé. Individualistes formidables, puissantes entités secon-
dées par un grand pouvoir d'organisation, ils conglomérèrent autour d'eux les éléments inertes et désagrégés du Millénaire premier.
C'est tout le caractère de Gordon, c'est toute son œuvre, c'est toute sa destinée vécue en des temps lointains par toute la Race dont il est issu. L'utilitarisme forcené, l'égoïsme farouche sont d'essence saxonne. La générosité et toutes les qualités exceptionnelles des Anglo-Saxons viennent des Vikings par les vainqueurs Northmans. C'est pourquoi les gens d'Outre-Manche forment le peuple le plus « vivant » du monde. Gordon, excellent anglais, poussa le dévouement à la cause des faibles et des opprimés aussi loin que les paladins hypothétiques de la Table-Ronde. Et ici je cède la parole à son biographe (la comparaison avec l'épopée de la Race sera toute faite) : « Gordon a consacré son existence à secourir des gens que leurs infortunes seules lui rendaient chers. Pendant 25 ans, nous le voyons courir des rives du Yan-Tsé à celles du Nil, de l'Inde au Cap, et prodiguer partout les trésors de son cœur, les ressources de son intelligence aux peuplades jaunes ou noires victimes de la guerre ou d'un fléau pire: la traite. Officier de génie, combattant de Crimée, membre de la commission de délimitation de la frontière turco-russe en Bessarabie et en Arménie, attaché à l'expédition de Chine de 1860, mandarin chinois et chef de Y « armée toujours victorieuse »,.
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■directeur des travaux de défense sur la Tamise, commissaire anglais pour la surveillance de la navigation du Danube, gouverneur des provinces équatoriales égyptiennes, puis mouchir ethokomdar du Soudan, secrétaire du vice- roi des Indes, conseiller bénévole de la Cour Céleste, commandant du génie dans l'île Maurice, major général anglais, chef des troupes de la colonie du Cap, pèlerin en Terre-Sainte, derechef vice-roi du Soudan, ce n'est ni l'amour des aventures, ni la soif de l'or, ni l'attrait de la gloire qui le ballotte ainsi sur le inonde. A la vérité, nul ne sentit mieux que lui « qu'il est triste de s'arrêter, de faire une fin, de se rouiller comme une épée au lieu de briller et de se polir par l'usage». Respirer est-ce donc vivre ? (Tennyson).
La vie de Gordon-Pacha apparaît comme une leçon salutaire pour les âmesmodeines, mesquines, craintives, égoïstes, odieuses, — âmes de calicots noceurs, de béguines vicieuses ou de vieillardes médisantes renseignées sur le présent des autres par leur orageux passé à elles.
Le livre de M. Achille Biovès, sans prétentions littéraires superflues, est écrit agréablement, composé avec méthode, parfaitement documenté. M. Achille Biovès se laisse aller parfois à des remarques personnelles qui révèlent une belle âme. En conséquence, nous pouvons faire confiance à <eet historien. Etant sincère, il restera toujours
impartial. M. Achille Biovès doit désormais à l'Histoire beaucoup d'autres œuvres. Nous aurions, plaisir à le lui rappeler s'il paraissait l'oublier quelque jour.