IL CONSERVE A CHAQUE RÉGION SON AUTONOMIE
d'art ; il souhaite que chacune de nos provinces garde une caractéristique qui la puisse différencier de toutes les autres. Cela est parfait. C'est de la meilleure décentralisation. — D'ailleurs, ce ne sont point des mots sans conséquence.
J'ai pu constater, par exemple, que X Ecole Nationale des Arts décoratifs (de Nice) interprétait surtout les plantes et les animaux de sa région. Il y avait notamment, à l'Exposition des Ecoles départementales, une série défrises déduites méthodiquement de la rascasse (i). Elles sont un document précieux et leur ensemble forme un petit chef d'œuvre.
(i) Poisson épineux spécial à la Méditerranée.
Le dessin est l'un des facteurs les plus puissants du progrès sociaLLes images, a dit saint Grégoire, sont les livres des illettrés. Plus l'art se rajeunira aux sources naturelles, plus il sera régionaliste.plus il aura d'action sur les foules admises à le comprendre, à le pratiquer, à l'aimer.
A Lodéon
Jules César, par William Shakespeare. Traduction de M. Louis de Gramont. Musique de scène de M. Gustave Doret.
Le 2 novembre 1904 est devenu, par la volonté victorieuse d'André Antoine, une date dans l'histoire de la Scène. Le 2 novembre 1904, en effet, la première représentation du Roi Lear (traduction de MM. Pierre Loti et Emile Vedel) avait lieu boulevard de Strasbourg, à Paris. Le succès fut grand. Or, voici que sur notre second théâtre officiel, André Antoine, poursuivant son œuvre et précisant ses indications, érige la pure splendeur de Jules César. Après avoir réagi avec une indomp-
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table énergie et une ardeur sans pareille contre le facile « métier », contre les conventions absurdes qui atrophiaient notre art dramatique ; après avoir dédaigné les flatteries, négligé les modes, ignoré l'ironie déprimante autant que l'optimisme systématique, le fondateur du Théâtre- Libre, dominant toujours toute la vie théâtrale contemporaine, a su se dérober aux partis-pris d'école, — mieux : aux partis-pris de son école. Cela est prodigieux. En nous offrant intégralement le Roi Lear, cet homme extraordinaire avait réalisé un effort invraisemblable et décisif. Il a renouvelé le miracle en restituant, dans des décors, la tragédie : Jules César. Où êtes-vous, critiques de Voltaire ? Que devenezvous, opinions de Charles Lamb ?... Car s'il est possible d'expliquer par des considérations de race et de temps l'erreur du français Arouet, il paraît malaisé de ne pas rappeler, pour mieux dégager l'importance de l'œuvre d'Antoine, que l'anglais Charles Lamb prétendit avec véhémence, à Westminster, que le grand Will devait être lu et non joué, les artifices de la scène demeurant impuissants à rendre tangibles les conceptions formidables de son génie. C'est en partant de cette idée que, jusqu'à présent, les prudents directeurs de nos théâtres subventionnés nous leurraient d'adaptations émollientes et paisibles où nous avions peine à retrouver le souffle puissant, la brutalité splendide, l'énergie fougueuse du Poète
de Strafford. Le plus complexe, le plus complet et le plus grand génie de l'Angleterre apparaissait aux yeux des spectateurs comme un esprit aussi pondéré que celui de ses adaptateurs. Et l'homme qui au xviie siècle écrivait pour les entendre clamer à la lueur des torches, devant la masse populaire, avec un écriteau pour décor, les Joyeuses Commères de Windsor et le Songe d'une Nuit d'été, ie souple, le gracieux, le burlesque, le pathétique, le railleur, le mélancolique, le passionné, le terrifiant, l'éloquent, — le formidable Shakespeare ne dépassait pas sur nos planches le lyrisme familial de M. Jean Aicard, qui a bien du talent, ou celui de M. de Bornier, qui voulut avoir de la verve. André Antoine nous rend aussi fidèlement qu'il est possible deux des œuvres immortelles lancées par le grand Will à travers les siècles.
Spécialement, M. Louis de Gramont respecte et transpose comme il sied le texte de Jules César. Il le traduit en un langage vibrant, solide, d'un beau métal exempt de bavures, il respecte les anachronismes caractéristiques de l'époque à laquelle l'ouvrage fut écrit, il change de ton lorsque Shakespeare se renouvelle ; par l'heureux enchevêtrement d'une belle prose et de vers, rimés ou non rimés suivant les circonstances, il fait œuvre de styliste et de poète, et, respectueusement, réveille, dans le bronze de jadis, des sonorités depuis trop longtemps endormies. Lorsqu'on entend Caïus Cassius
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s'écrier prophétiquement devant le cadavre de César : « Que de fois, dans les siècles à venir, cette scène sublime que nous venons de jouer sera représentée chez les peuples encore à naître et dans des idiomes encore inconnus! » on est tenté de se demander si, il y a trois cents ans, le réaliste de Macbeth ne prévoyait pas le réalisme d'André Antoine.
Le drame est trop connu pour qu'il soit utile d'insister beaucoup sur son intrigue. Qui ne Ta pas lu dans le texte a dû l'étudier dans Plutarque. — Quelques hommes politiques -s'inquiètent de la suprématie exercée par César. Caïus Cassius entraîne dans une conspiration, d'abord Marcus Brutus, puis le rude Casca, contre Celui qui prétend descendre, par Enée, de Vénus et d'Anchise et qui, habile, éloquent, énergique, vainct ses infirmités, sert la cause plébéienne et, non content de vaincre par les armes, domine, par la parole et par les actes, Rome, l'Italie, et le monde. D'autres conjurés se joignent aux premiers. C'est Caïus Ligarius, c'est Decius Brutus, c'est Trébonius, c'est Métellus Cimber et c'est encore Cinna.
Les Ides de Mars doivent, d'après les présages, être funestes au dictateur. Pourtant, malgré les supplications de Calpurnia, sa femme, Jules César se rend au Sénat. Là, Métellus Cimber s'agenouille devant le vainqueur de Pharsale et le supplie d'annuler ledécretqui bannit Publius Cimber. Cassius
et Brutus lui-même se prosternent devant César; ils joignent leurs vœux à ceux de Métellus. C'est alors que le descendant de Vénus et d'Anchise prononce l'admirable discours qui commence ainsi :
« Je suis aussi constant que l'Etoile polaire... » Casca, le premier, frappe César d'un coup de poignard. Au milieu du désordre qui fait grouiller les toges sur les gradins de l'Assemblée, les autres conjurés se précipitent et frappent à leur tour. Déjà blessé, le dictateur se dirige vers la statue de Pompée. Brutus l'arrête et va le poignarder. César ne résiste plus. Il ramène sur son visage l'étoffe rouge de sa robe et après le douloureux et célèbre : « Tu quoque fili ! » s'écroule sur les dalles où son sang s'étale. Il faut à présent expliquer au peuple pourquoi le dictateur fut mis à mort. Sur le Forum, Brutus parlera au nom des conjurés. Après lui, et avec son autorisation, Marc Antoine, neveu de César, pourra prononcer l'éloge funèbre de son oncle. Scène illustre où, par un discours brodé perfidement autour de ce motif : « Brutus est un homme honorable », l'amant prochain de Cléopâtre retourne le peuple, qui vient d'applaudir le laconisme stoïque de Brutus, contre Brutus luimême. La foule se soulève pour venger l'assassinat du « plus grand des Romains ». La guerre civile rugit dans les rues. Les armées d'Octave et de Marc Antoine, d'une part ; celle de Caïus Cassius
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et de Brutus, d'autre part, sont aux prises. De lugubres pensées obsèdent ce dernier. Pourtant il accomplira jusqu'à la fin ce qu'il considère comme son devoir. Il supporte héroïquement les plus cruelles épreuves, et, en particulier, la mort de sa chère épouse, Portia. Cependant, il n'a plus sur lui-même la maîtrise invincible de naguère. Il s'emporte contre Caïus Cassius. Sa volonté fléchit. A deux reprises sous la tente, le spectre livide et sanglant de César lui apparaît et lui prédit la défaite de Philippes. C'est là, en effet, que la vie des conjurés s'achève. Après l'anéantissement de leurs légions, Brutus et Cassius se précipitent sur leur glaive pour ne point tomber vifs aux mains des vainqueurs.
C'est à Philippes que les conjurés meurent. C'est à Philippes que meurt la liberté de Rome.
Voilà, dans sa simplicité hautaine, tout le drame. Shakespeare, assimilateur fabuleux, manie avec une autorité égale les truculences médiévales et la simplicité et la grandeur antiques. Il taille dans un marbre éternel avec une puissance incomparable la gueule hideuse de Falstaff ou le profil sévère de Brutus, comme il lui plaît.
Jules César triomphe à l'Odéon dans toute sa splendeur sereine et véridique. La mise en scène est unique. Le drame se déroule presque sans entr'acte, tantôt sur le proscenium, sévère colonnade d'ordre corinthien de très grande allure, tantôt*
dans des décors jamais indifférents et parfois semblables à des toiles de maîtres. Il serait téméraire de vouloir, dans les limites ordinaires d'un compte rendu, décrire un à un tous les tableaux de Lucien Jusseaume ; tous mériteraient pourtant cet honneur. Il importe, néanmoins, de louer particulièrement le jardin de Brutus où, autour d'un bassin de marbre dans lequel dort une eau limpide, d'immenses cyprès rêvent aux premières lueurs de l'aube qui sème des pierreries sur un horizon de nacre rose ; le Sénat si austère, si imposant, si beau : au moment où César descend majestueusement les degrés du large escalier de marbre ; lors de l'assassinat qui fait ruisseler le sang sur la blancheur des toges, et, enfin lorsque de Max (Marc Antoine), éperdu, douloureux, magnifique, submergé par les plis d'une étoffe qui coule autour de lui en pleurs immenses, surgit devant la lumière tragique de la Ville Eternelle. Il serait injuste aussi de ne pas citer la scène du Forum (où triomphent l'art miraculeux et la science d'André Antoine, où M. Desjardins (Brutus) provoque une de nos plus intenses impressions de théâtre, où le stupéfiant de Max, qui peut être excellent ou exécrable, mais jamais indifférent, nous ravit par ses attitudes et nous exaspère par la façon invraisemblable dont il prononce, sur les rostres, sa harangue — et le décor immense de la plaine de
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iPhilippes submergeant l'espace de sa tristesse désertique et de sa tragique désolation.
Il sied encore de publier que nous attendions une (( apparition » plus saisissante, plus émouvante. L'idée de remplacer le spectre par sa seule tête livide éclaboussée de sang est fort belle, mais, d'une part, le surgissement de ce fantôme a lieu dans une obscurité trop complète et, d'autre part, la voix de l'ombre de César est trop humaine. Un spectre ne remue pas les lèvres. Il doit parler comme le vent stride. Cette restriction de détail est d'ailleurs sans grande importance, mais il faut la faire. 11 ne serait pas équitable d'oublier, parmi les zélés collaborateurs d'Antoine, M. Georges Toudouze dont la documentation méticuleuse contribua beaucoup à l'exactitude des reconstitutions que [ules Césor motiva.
Il semblerait, après une telle profusion d'épithètes laudatives, que je dusse m'arrêter pour avoir distribué une quantité insolite de couronnes. Or, :si invraisemblable que cela puisse paraître, mon impartialité me commande de louer encore les , principaux interprètes de l'œuvre Shakespearienne. M. Duquesne, Jules César un peu bien flétri mais volontaire et suffisamment décoratif, a très bien joué la scène du Sénat. M. Ph. Garnier dans le rôle antipathique de Caïus Cassius, sut trouver de temps en temps de beaux accents. MM. Léon Bernard (Casca)et Pinvert (Cinna) furent très satis-
faisants. Mlle Barjac (Calpurnia), intimidée peutêtre, nous déçut un tantinet ; mais comme Mme Dux tut exquise 1 Quelle douceur d'expression, quelle voix harmonieuse, quelle discrétion jolie, quels gestes sobres et adroits ! Chacun de ses rôles la révèle différente et pourtant on la reconnaît tout de suite. — Comment exprimer à présent la joie pure que l'on' ressent à voir et à entendre MM. de Max et Desjardins !... L'un élégant, savantissime, souple, oriental; l'autre solide, . impeccable, volontaire, Romain de la bonne époque, — tous deux si différents, si puissants, si dignes des ovations qui leur furent prodiguées. La déférence que M. Desjardins marque en scène à M. de Max et la haute estime que M. de Max semble professer pour M. Desjardins honorent ces deux artistes autant l'un que l'autre. Quelle solidité d'attitude dans le discours stoïque de M. Desjardins (Marcus Brutus) sur le Forum, et quelle noblesse dans sa discussion avecCaïus Cassius !... Quelle harmonie exquise lorsque M. de Max (Marc Antoine) dressé, anxieux, sur le grand escalier du Sénat, attend, majestueux, derrière les plis de sa toge — invraisemblable mais si élégante — répandue en un souple ruisseau sur la blancheur des larges degrés!... Et quel geste joli, devant lecadavre de Brutus, que celui de son bras armér voilant spontanément ses yeux de guerrier, ses yeux d'ennemi, ses yeux mouillés de larmes!....
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Quelle émotion véridique lorsque Marc Antoine sanglote devant le cadavre de César : « Oh ! toi, morceau de terre ensanglantée... » On reproche à M. de Max d'avoir exagéré le caractère voluptueux de son héros. M. de Max a suivi son tempérament. Je l'approuve, d'autant plus que les amours de Cléopâtre l'autorisaient à cette interprétation.
Mais le triomphateur de la soirée fut l'acteur que l'on ne vit pas, André Antoine, qui, jusqu'à la première, réfléchit, combina, dirigea. Nil actum -reputans, si quid superesset agendum !...
Comme César!... Cela nous change.
^Dialogues d'entracte. — Cet Antoine tout de ■.même !... — Parlez-vous de Marc ou d'André ?
— D'André, naturellement. Moi, de Max m'agace..
— Ne vous excitez pas. — Dites donc, malhonnête!... — C'est déshonnête que vous voulez dire. — Zut !... Si vous continuez, je file... — Où çà ? — Au diable ! — J'y vais aussi. — Vous êtes un affreux méchant. Vous m'agacez. — Comme de Max ? Alors, je vous permets de... — Vous allez dire une horreur. — Si nous revenions à la pièce ? — Est-ce bien nécessaire ? Shakespeare vous savez !... Même tripatouillé par M. de Gramont. .. — Vous savez être rosse... Quand même, c'est un triomphe. — C'est entendu. Si nous re-
gardions la salle ? — ... Et Duquesne clame très bien son apostrophe : « Je suis aussi constant que l'étoile polaire !» — La voici ; vous ne saviez pas si bien dire ! — Qui çà ?... Polaire !... Ah ! vraiment ce soir, chère amie, vous êtes réfractaire à la littérature. Tant mieux. — Vous dites ? — Je dis : tant mieux ! — Qu'entendez-vous par ces paroles ? — Par ces paroles j'entends que vous ne voulez pas seulement rêver cette nuit... — Vous osez me dire de pareilles atrocités ? Çà c'est raide ! — Vous ne sauriez mieux dire. — Insolent ! — Nous partons ? — Il faut bien : vous devenez d'un scandaleux... — C'est votre faute. Vous n'avez pas voulu entendre mes petits commentaires de César...
Tout le monde prétend, à Paris, que le public des « premières » est le seul qui sache faire de l'esprit. C'est une opinion.
Quai Malaquais
Exposition des œuvres d'art acquises par l'Etat. — Un public très mêlé. Huit reflets allant à quel-
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que five o'clock du noble Boulevard, casquettes britanniques revenant du Salon de F Automobile, feutres et cheveux fleurant la pommade; des bazars et la glorieuse fumée des tavernes latines. On jase.' On s'esclaffe. On proteste. On admire même, parfois.
— Ce Landowski est épatant. Pigez-moi, ces Fils de Caïn ! Çà tient au sol çà. C'est construit.
— D'accord. Mais pour un achat comme celui-là, que d'ordures !... — Çà n'est pas sa faute à cYhomme. Il faut bien que Dujardin-Promesse tienne quelques fois. — Allons, ne le bêchez pas. Il s'occupe de son affaire. — Et il fait des affaires. Tiens, ce Faucheur de Bouchard par exemple... Il a payé çà quatre mille balles. L'auteur y perd sérieusement* — Tu parles !... Seulement il y a la réclame. — C'est çà... Et « briffer »? — Tu n'es donc pas de l'avis de Marcel Lenoir, l'enlumineur ?
— Vqui dit ç'ui-là ? Il a du talent d'ailleurs. — Il dit une grande vérité. Ecoute çà : « On a donc pu « croire que pour un artiste la douleur physique, « le froid, le jeûne, les privations de toutes sortes « pouvaient compter ? Rien ne compte si ce nest la « douleur morale qui est utile ». — Il en a un estomac, le frère ! — Vide, oui. C'est un héros et c'est un sage. — Vive l'art tout de même, mon vieux ! . ..
Autre groupe. — Les Ménard sont merveilleux. N'est-ce pas ? — Oh ! oui, ces aspects de la
<îrèce !... C'est toujours évocateur. — Très. — Regardez à côté le sempiternel cuirassier de Roll.
— Ce n'est pas un cuirassier : c'est un pompier !
— Très drôle.
Roll, unique objet de mon ressentiment !
— Encore plus drôle. Si nous allions voir les marbres dans la cour ?...
Dehors, c'est le paysage familier des berges de la Seine englouti dans la gaze bleue d'un humide brouillard. Il pleut une lumière violette et blonde, perle et nacre. La brume sait avoir autant de talent qu'Henri Rivière. Il y a des langueurs de cloches, là-bas, au loin, de cloches invisibles, de cloches perdues dans le ciel terne... Et je vais à travers un Paris de songe et de légende. . .
Les Idées de Mme Lydie Martial
Puisque les étalages chamarrés des libraires ne présentent guère en ces débuts d'années que] des lectures puériles sous des couvertures de parade,
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nous en profiterons pour accorder à un livre d'études fécondes et de profondes réflexions une attention toute particulière.
Oui, comme Mrae Lydie Martial dont le nom est maintenant connu de tous les penseurs après la part qu'elle prit aux batailles du Féminisme, après ses conférences si suivies de la rue Blanche, après les réunions de son cercle : l'Union de, Pensée féminine., nous voulons le développement intégral de l'individu mieux équilibré dans une société plus harmonieuse ; nous voulons le triomphe du couple humain complémentaire où la femme soit, non l'égal, mais l'équivalent de l'homme — c'est le seul féminisme intelligent et possible ; nous voulons enseigner à tous la volonté de vivre suivant les lois naturelles, et nous voulons, comme socle à tout cet édifice, la vérité ; mais une vérité humaine, une vérité accessible à l'intelligence de tout cerveau normalement développé, cette vérité que la nature nous révèle, cette vérité qui nous baigne, nous entoure, nous éblouit chaque jour les yeux avec le lever de la lumière, cette vérité qui est l'immuable dans le temps et dans l'espace, qui est la cause, le moyen et le but de l'existence et du devenir de l'être humain, de l'humanité et de la planète que nous habitons, et, comme s'exprime si sobrement et si profondément Mme Lydie Maniai, cette vérité qui est la vie.
Réaliser la vie humaine, expression supérieure
de la vie planétaire, comme c'est simple et comme c'est grand ! Faire épanouir en l'être humain toutes les forces qu'il récèle, quelle noble tâche !
C'est celle, en dernière analyse, de l'Educateur.
Et c'est tout le programme d'Education humaine de Mme Lydie Martial.
Il faut lire son livre : Vers la Vie. Vouloir résumer sa pensée peut foire craindre de la déformer. Et cependant — cette légère critique prouve que nous la jugeons en toute indépendance — il ne sera pas mauvais que d'autres expriment à leur tour ses propres idées et en dégagent l'essentiel ; car il nous semble que la façon dont elle les expose se ressent de ses études personnelles, abstraites et nombreuses, que son style est parfois difficile, et l'aspect général de son œuvre un peu confus et un peu déroutant.
Cependant, à qui pénètre son plan par une attentive lecture, le programme apparaît très clair : l'homme étant le dernier terme de l'évolution zoologique, la loi de progrès qui le régit est la même que celle qui a régi toute l'évolution de la vie terrestre; son éducation doit correspondre aux lois qui surent mettre dans l'homme l'ensemble des forces et des moyens des trois règnes minéral, végétal et animal qui le précédèrent sur la terre ; elle doit préparer son œuvre en assurant le bon fonctionnement de l'organisme physique, puis déterminer, selon l'ordre des trois règnes, par ce qui
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y correspond chez l'enfant, les facultés attachées à chacun d'eux.
D'où il suit un plan d'éducation progressive, établi en six tableaux synoptiques que nous nous bornons à indiquer, et marquant l'ascension de l'être logiquement développé, depuis l'éducation première, toute mécanique, jusqu'à l'épanouissement complet de l'individu, réalisé lui-même, et faisant rayonner la vie autour de lui.
Dans le détail, Mme Lydie Martial est toujours d'une réflexion profonde et souvent d'une explication ingénieuse.
Il y a, par exemple, une interprétation bien curieuse du Péché originel qui, en réalité, penset-elle, est renouvelé constamment « et consiste dans la volonté d'exercer le pouvoir créateur sans en posséder les moyens » ; de sorte que la Bible, depuis la Genèse jusqu'à l'Ecclésiaste, doit être considérée comme la synthèse du travail à faire pour sortir l'homme de la tare originelle. Et voilà toute une exégèse des Livres Sacrés, qui en vaut bien line autre, et où l'auteur traduit les principales allégories bibliques.
L'Eglise, conclut l'auteur, connut très bien les lois de la Vie et du Progrès, mais tendit toujours à les diriger et à en profiter.
Et quelle sagacité dans l'étude de l'amour, déduit de la comparaison de l'homme et de la femme, celui-là qui dans le couple est actif, enclin
à l'unité, plus entier, donc moins résistant, celle-ci très souple, disséminatrice, passive, de sorte « que l'homme détermine toujours chez la femme aimée un état nouveau dont il doit savoir faire une conquête nouvelle ».
Sur les sens et leur éducation, sur la morale qui ne doit point être enseignée, mais déterminée naturellement dans les êtres, sur la définition et l'obtention du Bonheur, conjonction intime de l'être avec son milieu — nous prenons au hasard — partout, Mme Lydie Martial porte ses investigations avec une originalité qui ferait d'elle un chef d'école philosophique s'il n'y avait quelque puérilité à ressusciter aujourd'hui les classifications qu'on fit pour nous au Collège.
Plus simplement, admirons que du Féminisme soient sorties des intelligences comme celle-ci, qui vaut qu'on la pénètre, qu'on l'apprécie et qu'on l'utilise à l'avancement général de la collectivité humaine vers ses fins, c'est-à-dire vers le bonheur.