LA BIOGRAPHIE DANS LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE
« Quand on aura, pendant quelque temps, traité l'âme humaine avec la même impartialité que l'on met, dans les sciences physiques, à étudier la matière, on aura fait un pas immense ». Ces lignes furent écrites par Flaubert, dans une de ses lettres. S'inspirant d'elles, M. Adolphe Boschot déclare dans la Préface de son Histoire d'un Romantique :
... « Renonçant à briller par les élégances et les gentillesses du discours qui ne sont pour la pensée que des à peu près, nous avons voulu écrire l'histoire d'un homme ,T Histoire d'un Romantique : proposer des laits, rien que des faits, et dans Tordre rigoureux où ils se sont produits, à leur date précise,à leur jour, et en indiquant leur degré de certitude. — Le désir delà précision nous a imposé le plan biographique. Si Ton veut bien y réfléchir, sans doute conviendra-t-on que le roman appelé (( psychologique » et le roman naguère appelé « expérimental » doivent tendre à n'être que l'auto-biographie ou mieux encore, la biographie. Sans souvenirs personnels, sans documents exacts, le romancier « psychologue » ou le roman-
cier « expérimental » ne peut donner, avec plus ou moins d'adresse, que des fantaisies décevantes».
Ces lignes sont fort justes et peuvent s'appliquer à tous les genres littéraires : histoire, critique etc. J'ajouterai, en plus, que la biographie doit être sociale (toujours ! ; car il est impossible de présenter un mort aux générations jeunes sans le situer dans son temps M. Boschotl'a bien compris et son Histoire d'un Romantique (ce romantique, c'est Berlioz) est exacte comme un livre d'histoire et attachante comme un roman. Le jour de son apparition, elle a mis en rumeur tout le public de nos grand concerts,, admirant la connaissance profonde du sujet dont cette œuvre faisait preuve, et protestant avec vigueur contre l'exactitude scrupuleuse qui plaçait, en face de leur idole, M. Boschot, comme un impassible justicier. Jean d'Udine discutait avec Boulestin et Willy, et ce dernier, tirant à pleinesmains sur sa moustache de gendarme bénévole, prononçait de gros mots : « Boschot».. très fort... trop fort !.. Bluffeur de génie ! »
Il reste incontestable que la méthode biographique se généralise beaucoup aujourd'hui. L'admirable autobiographie que publie Paul Margueritte : les Tas sur le Sable, est passionnante comme un romanet jmfe. Le célèbre auteur y fait revivre une tamille, un temps, et, en un puissant raccourci, une époque. D'autres livres récents nous fournissent des arguments. Qu'on lise
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Y Eteignoir, Y œuvre si délicate, si attendrie, si pure, de Mme F. Schalck de la Faverie, ou le Tribun, fresque puissante due à la plume d'un bon auteur belge, M. Sander Pierron, d'Ixelles, on verra que le procédé d'exposition est extrêmement voisin de •celui qu'on emploierait fatalement pour écrire une biographie sociale. Il sied de nous féliciter de cette évolution. Nous sommes de plus en plus scientifiques sans cesser d'être artistes. Nous avons pris l'habitude de penser en positivistes et cela est fort louable puisque, comme le disait Boschot, <( c'est le souci de ne pas dire plus qu'on ne sait, le désir de ne pas prendreune donnée d'expérience pour un tremplin qui rejette l'esprit dans l'hypothèse et le chimérique ».
Une lettre inédite de W. Liebknecht.
Lors de mon dernier séjour à Marseille, dans une Marseille plus frénétique que jamais par la grâce de son Exposition coloniale, j'eus la bonne fortune d'avoir pour guides non seulement Antide Boyer, député de l'antique Massilia, et M. P. -F Blanc,
perdu parmi les fleurs en sa « Villa Halphen »r mais encore l'aimable démocrate M. L. Veissier» Je revis à loisir, en sa compagnie, la féerie de la. Joliette et l'inoubliable majesté delà jetée dressée parmi tant de blocs géométriques, sur lesquels s'étendent les mâles chantés par le vieux Gélu, — les mâles au teint de bronze qui, le soir, vont retrouver les bruyantes « cagoles », dans la demiobscurité des petits bars. C'est au cours d'une de ces promenades que nous prononçâmes le nom du célèbre internationaliste allemand. M.Veissier me narra quelques anecdotes intéressantes relatives au leader des prolétaires d'outre-Rhin et il me rappela les fameuses discussions de Liebk> necht et de Bismarck. Lors du Congrès de 1892^ en effet, mon aimable guide fut le cicérone du fondateur du « Vooruit » de Gand, le député belge Ansel, et celui de son confrère germain. — M. L. Veissier me communique aujourd'hui, cette curieuse lettre, inédite, écrite en français, que W.Liebknecht lui adressa dès son retour à Berlin :
« Berlin, 20 octobre 1892.
« Mon cher Camarade,
« Combien de fois ai-je pensé à vous, mon fi- « dèle Mentor au Congrès, et à la belle Marseille f « C'est comme un beau rêve. Sans les cris de « rage des chauvins français et allemands, je pour-
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« rais m'imaginer que je n'ai que rêvé toutes ces « beautés de la nature et toutes ces manifestations « enivrantes de la fraternité internationale.
« Mais, heureusement, tout a été autre chose « que pure fantaisie ; réalité substantielle. L'al- « liance des prolétaires français et allemands est « une vérité. Et les mensonges d'un Protot et « d'un Rochefort ne feront aucune impression « aux socialistes français. Ces infâmes-là (sic) di- « rontque nous sommes les amis du militarisme « allemand, nous qui avons combattu le militarisme «r dès son origine et qui, au Reichstag, avons tou- « jours refusé de donner un centime au Mino- « taure du militarisme.
« Et, croyez-moi, nous saurons faire notre de- « voir. (*)
« Mais ce n'est pas de cela que je voulais vous « parler; je voulais remplir un devoir, vous remer- « cier, vous et le brave Reinier, et les autres amis, « vous remercier de l'accueil fraternel dont vous « m'avez honoré — et les ouvriers allemands que « je représentais au Congrès vous remercient par « ma bouche.
« La fraternisation des ouvriers allemands et « français, qui est l'événement le plus important « de notre temps, ne tardera pas à changer le cours <( de la politique européenne.
(*) Mots soulignés dans l'original.
« Adieu et mille saluts à vous et aux autres « amis.
Tout à vous,
« W. LlEBKNECHT ».
Ce document nouveau n'est pas sans intérêt pour les historiens du socialisme contemporain.
LES R1MOUÈRES D*UN PAYSAN Poésies par Hugues Lapaire
Il y a peut-être six ans, peut-être sept, peutêtre plus, que je connais Hugues Lapaire. Je le vis pour la première fois, si mes souvenirs sont exacts, dans une vaste salle du quartier Montparnasse, à Paris, où se tenaient les réunions littéraires organisées par M. Pierre Lelong sous le titre : Les Veillées de 'Plaisance. Sur une scène, des artistes de bonne volonté représentaient des œuvres de jeunes dont quelques-uns iont aujourd'hui parler d'eux. Les premiers adhérents de notre- Fédêration Rêgionaliste Française se rencontraient: en ce milieu très spécial. Parfois quelqu'un récla-
mait le silence. On écoutait des discours audacieux ou des vers inédits, des proses languedociennes ou les pièces amorphes d'un vague émule de Franc-Nohain. Applaudissements. Reprise des conversations particulières parmi la fumée des cigares et des pipes, parmi le fracas des chopes et des verres remués. La plupart du temps l'intérêt ne gîtait pas sur la scène, mais dans la salle. Ranft et Lunois, Ibels et Degas eussent été ravis par l'éclairage des groupes pittoresques sur lesquels le gaz plaquait de brutales lueurs.
Lorsque Lapaire entrait en scène, l'intérêt et l'attention le suivaient. Berrichon jusque dans son costume, qu'il portait à ravir, il interprétait ses œuvres, écrites dans ce patois Berriaud-Marchois, musical et clair, qui ne se distingue du français que par l'accent de terroir et par quelques expressions savoureuses qui pourraient enrichir notre langue nationale, puisque celle-ci ne dispose pas de leurs équivalents.
Le nouveau livre que Lapaire nous offre est encore écrit en patois du Berry. Il est charmant ; il est vigoureux ; il est rabelaisien ;il est attendrissant ; il est violent ; il est délicat. Il est beau. Nul ne l'aime autant que moi.
Je dois ajouter que jamais mieux qu'à sa lecture je n'ai ressenti la justesse de l'appréciation du talent de Lapaire, par le bon Armand Silvestre. Armand Silvestre a publié ceci : « La Muse de
« M. Hugues Lapaire est proche parente de celle « de Villon. Le patois berrichon a sa grâce et sa « poésie, sa vivacité d'inspiration et ses bonheurs t< de langage. S'il ne comporte pas l'accompagne- « ment de la lyre,il est doux sur les rythmes dan- « sants de la vielle et les idylliques mélopées delà <( cornemuse. » — Hugues Lapaire sait exprimer comme nul autre les sentiments villageois dans le langage (pas toujours aussi naïf qu'on le croit) du paysan de sa riante province. Cela n'est pas contesté. Il nous a prouvé, à plusieurs reprises,, dans *Au Vent de Galerne et surtout dans son solide Courandier, qu'il manie la langue française au moins aussi bien que son parler régional. D'autre part, j'ai pu appliquer au talent de Lapaire la remarque que je fis naguère relativement à celui de Vermenouze : lorsque les patoisants quittent le patois pour le français, leur inspiration s'élève, leur pensée s'épure, la portée de leur œuvre s'élargit. Dès lors, pourquoi ne pas substituer plus souvent la lyre à la cornemuse ?
... Qu'on emporte en villégiature les%imouères d'un paysan. Ce livre fera rire, pleurer, et rêver comme la vie. Le vaillant poète de Sainte Soulange Ta d'ailleurs joliment présenté par ces lignes caractéristiques : « Parmi ces contes, les uns sont « éclos dans la mélancolie des soirs, vers l'âtre « enfumé où chante le grillon des chaumières ; «r les autres se sont envolés de la table rustique des
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« guerdauds berrichons, de leurs gobelets d'étain où reste encore, au fond, un peu de sel gaulois ».
Ceux qui liront ces pages admireront d'abord,, comme moi, la maîtrise de Lapaire, écrivain berrichon. Ils désireront ensuite, avec moi, saluer prochainement la maîtrise de Lapaire, écrivain français (*).
Français et régionaliste toujours. Naturellement.