SUR UËS BORDS DU RICHELIEU
sur ce sol qu’arrosa jadis un sang généreux. Une excavation quelque part, ailleurs une petite éminence au pied de laquelle courait une coulée, plus près dans un vieux bâtiment une vieille porte marquée par des trous de balles. . . voilà ce qu’on lui avait montré.
Et lui, sans s’occuper de discuter la force ou la faiblesse des raisons qui naguère poussaient les patriotes à organiser la résistance contre les Anglais, il avait senti son sang circuler plus vite dans ses veines et son cœur battre pilus fort sous sa poitrine!
Cependant, à la place où l’histoire écrivit cette page sanglante et tourmentée, quelle tranquillité et quel calme maintenant!
De cette tranquillité et de ce calme qui succèdent partout aux tourments d’une vie humaine, il se souvenait surtout en avoir parlé, la veille au soir, quand avec son hospitalier cousin, le neveu de Cartier, il était allé causer chez un vénérable chanoine, curé de l’une des vieilles paroisses de la Rivière Ghambly. Au moment où ses hôtes lui arrivaient, le digne prêtre lisait en effet une belle page sur ce sujet, et, il leur en avait donné communication. C’était, il ne savait plus dans quel bouquin, un admirable discours du grand Napoléon à son ami Bertrand, ce dévoué compagnon de son exil à Sainte-Hélène.
Et il se rappelait encore vivement, le jeune voyageur, quelle profonde émotion avait envahi son âme à l’aspect ému du vénérable prêtre et à l’audition de sa voix chevrotante. Comme il était convaincu, le bon vieux chanoine! Comme il lisait bien! Comme il sentait et faisait sentir ce qu’il lisait! ^
Napoléon, dans ce discours à Bertrand, se demande ce qu’il est, lui, le conquérant, le destructeur de peuples et le faiseur de rois, ce qu’il est, lui, lorsqu’il se compare à Jésus-Christ, et ce qu’est son œuvre, déjà si compromise aux jours de Sainte-Hélène, lorsqu’il la compare à l’œuvre du même Christ Jésus.
Cette comparaison est certes pour le moins audacieuse, mais par la façon dont Napoléon la fait, elle n’est pas un blasphème et devient plutôt une apologie. Le grand vaincu y reconnaît si bien en effet qu’il n’a su rien édifier de solide, que son œuvre de conquérant est éphémère, que seul peutêtre son nom restera à côté de ceux d’Alexandre et de César clans les annales de l’histoire, tandis que le Christ et son œuvre restent et demeurent pour l’éternité! Jésus Ghristus olim, heri et hodie ipse et in sœcula! (Heb. 13, 8.)
Et sur l’avant de son bateau, notre méditatif voyageur fixait en imagination la noble figure du vénérable curé à cheveux blancs, il revoyait ses grands gestes brusques et expressifs, il entendait sa voix pénétrante et persuasive, et, avec lui, il concluait: “ Tout passe, tout se fane, tout périt, tout disparaît ici-bas! Le Christ seul et ses disciples ont les promesses d’une vie éternelle.” Jésus Ghristus. . . in sœcula!
Cependant le Saint- Antoine allait sa course; l’heure avançait; la montagne de Saint-Hilaire