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VERS RA COTE DE BEAUPRÉ

Richelieu qui sont 'bien les plus bettes que j’aie jamais vues!) C?est que cette félicité, dont nous avons soif, elle vit plus loin et plus haut que nos terres et nos rivières.

Voilà pourquoi nous tournons souvent la tête vers les hauteurs des deux. Voilà pourquoi, chrétiens, nous aimons à appeler “ nos illustres aïeux ”, les saints, à notre aide et à notre secours. Voilà pourquoi, quand on est Canadien (tout comme quand on est Breton!) de bonne source et de bonne roche, on veut une fois au moins dans sa vie aller à Sainte- Anne, sur la côte de Beaupré. . .

A Sainte- Anne une fois doit aller tout Breton.

En cela, comme en plusieurs autres choses, les Canadiens en effet sont bien un peu Bretons. On a écrit récemment, dans les pages de la Semaine Religieuse , que la dévotion à sainte Anne nous vient du Perche. Je h admets bien, si l’on veut, pourvu qu’on m’accorde qu’elle nous vient aussi — et beaucoup! — de la Bretagne, et qu’elle est ancrée au cœur de nos gens tout autant que dans la tête des compatriotes de Brizeux; ce qui n’est pas peu dire. Car Dieu sait s’ils en ont une tête les chers “ fils de la race aux longs cheveux ”! Or c’est comme eux, par tradition et avec un grand respect, que nous aimons 'et vénérons sainte Anne.

Quand je dis “ nous ”, je ne comprends pas tous et chacun des nôtres. Il en est que les dévotions horripilent. D’autres sont indifférents, ils sont trop occupés. D’autres encore se réclament d’un

catholicisme plus éclairé — c’est ce qu’ils disent ■du moins! Tous ces messieurs et ces dames, en général, sont de “ la haute ”, comme on dit à Paris: “Vous savez, monsieur l’abbé, je suis catholique, mais ces dévotions et ces miracles , ne m’en parlez pas! Gardez cela pour vos missions dans les campagnes ! ” Pauvres amis, s’ils savaient que d’habitude les campagnards, parce qu’ils savent et comprennent leur catéchisme, ont une foi autrement éclairée que celle de plusieurs citadins.

> sont les mêmes gens qui iront consulter la tireuse de cartes ou qui ne se mettront jamais en voyage un treize ou un vendredi ! Il faut bien parfois les laisser dire! A quoi sert-il de prêcher dans le désert! Attendez seulement l’heure de la souffrance, des dangers, de la mort! “Ah! dame, si, dirait un Breton, on en revient de ces idées-là!” Et, je vous l’assure, les moins crédules ne sont pas les moins empressés à crier grâce, à tendre les mains vers sainte Anne et a demander des miracles! Car, voyez-vous, les moins crédules ne sont pas d’ordinaire les plus résignés. . . et c’est ainsi, en fin de compte, bien souvent, que. . .

A Sainte-Arme une fois. . .

il faut aller tout de même !

Mes nombreux compagnons de voyage n’étaient Pas sans doute de ces biasés et de ces sceptiques. Gens simples, pour la plupart, paisibles agriculteurs ou villageois pacifiques, ils ignoraient les réserves trop savantes, et à Sainte-Anne de Beau-

vers la cote; de; beaupré

pré ils s’en allaient d’abord prier. Tout, dans leur physionomie et leur maintien, l’annonçait et le proclamait. Tout indiquait aussi leur grande hâte d’arriver là-bas. Et quand, à Saint-Ours, pour je ne sais trop quelle cause, notre bateau s’arrêta quelques quarts d’heure, j’entendis des murmures qui me rappelèrent qu’en voyage — comme ailleurs! — la résignation aux contretemps est une vertu peu connue. On avait hâte d’arriver à Sorel! Et puis, on aura hâte d’arriver à Sainte-Anne! Ensuite, la dévotion satisfaite, ou aura hâte de revenir au logis. Enfin, peutêtre, on aura hâte de retourner. . . On aura hâte, toujours! Tant il est vrai que la vie se passe à avoir hâte! Et, pourtant, c’est sûr, personne n’a hâte de mourir. Chez nos pèlerins, ce qui consolait, c’est qu’aujourd’hui on avait hâte pour une excellente raison. On allait vers la côte de Beaupré, les uns accomplir une promesse, ceux-là remercier pour une faveur obtenue, ceux-ci demander telle grâce, telle guérison, tous, j’espère, dans un but pieux . . .

A Sainte- Anne une fois. . . .

Des pèlerinages, il y en a beaucoup, beaucoup. D’aucuns disent qu’il y en a trop! Ce que je sais mieux, c’est que, de vrais pèlerins il n’y en aura jamais assez! Car un pèlerinage bien fait, c’est une leçon de choses qui vaut une leçon de foi. Le malheur est qu’on peut abuser, changer sa course pieuse en un vulgaire voyage de plaisir et, alors,

on risque fort de n’entendre ni la leçon de choses ni la leçon Ide foi.

Je pensais à tout cela, sur le Cultivateur, en écoutant causer mes voisins d’occasion. Je me réjouissais à constater que, tout en goûtant les charmes de cette après-midi de juillet vraiment délicieuse, on se disposait à faire les choses pieusement.

Un brave homme me parla de son bonheur à voyager ainsi, à son âge. “ Mais, vous êtes encore jeune ”, lui dis-je, considérant sa large face rasée de frais et toute rose de bonne santé. — “ Quel âge me donnez-vous ? fit-il, souriant. — De cinquante à soixante ans peut-être?” Je le vois encore tout joyeux de me répondre: “ Soixante-seize ans sonnés, monsieur le curé! ” Et justement son curé se trouva là pour confirmer ses dires.

Nous allions toujours, à libre allure, vers Sorel et la côte de Beaupré. Soixante-seize ans! s’entêter à vivre ainsi si frais, si rose, si bien portant, c’est suggestif vraiment. Et le cher vieux “ gagnait Sainte-Anne ” avec toute mon admiration. “ Descendant de Bretons, sans doute,” murmurais-je tout bas,

A Sainte Anne une fois doit aller tout Breton !

Nous arrivions à Sorel. Notre bateau, longeant les vastes quais, passa outre jusqu’au large du Saint-Laurent, évolua et revint s’attacher aux flancs du Trois-Rivières.

Le coup d’œil était splendide. Qu’il est beau à voir notre grand fleuve, lorsque ses eaux royales

VRRS RA COTE) de; BE)AUPRÉ

scintillent au loin sous les caresses du soleil couchant ! Qu’elle est riche notre nature canadienne, ainsi vue du large, par un beau soir d’été, avec sa verdure, ses moissons, ses maisons fraîches et ses clochers argentés! Comme il fait bon la contempler dans ses contours variés:

O Canada, belle patrie,

O mon pays, sois mes amours !

Je me séparai bientôt des pèlerins 'du Richelieu, mais non pas sans envier un peu leur sort d’aller vers la côte de Beaupré en d’aussi bonnes dispositions.

Certes, les pieuses légendes n’c-nt pas l’autorité des définitions dogmatiques, et cette dévotion particulière n’est pas de nécessité de salut. Mais l’homme, toujours aux prises avec les misères de la vie, a besoin de ces dévotions-là! M. Brunetière disait naguère à un certain monde, avec une toute particulière autorité — et c’est d’ailleurs la leçon des siècles et la thèse chrétienne!— que l’homme a besoin de croire! L’on peut expliquer qu’il a besoin de croire de bien des façons. Ce qui est incontestable, c’est que les dévotions populaires sont l’un des meilleurs freins à mettre aux passions des foules. Grande vérité trop incomprise de nos jours! Quel bien ne feraient pas les dévotions (je ne parle pas des superstitions ridicules), si elles étaient mieux respectées, dans le monde ouvrier, par exemple, pour le règlement des grèves et l’apaisement de leurs horreurs!

Et les miracles? Les miracles de Sainte-Anne? Les choses iraient moins mal si on y croyait mieux et si on en demandait plus! J’ai signalé des gens qui haussent les épaules lorsqu’on leur parle de miracles. Eh! bien quoi! Et après! Savent-ils seulement ces gens-là le secret de leur propre existence, le mystère de leur propre nature? C’est à l’un des princes incontestés de la science expérimentale, au chimiste Berthelot, prenant siège à l’Académie Française, que M. Jules Lemaître disait récemment, sans doute avec un sourire finement railleur: “ Monsieur. . . Vous avez fait de “grandes choses; mais il faut bien avouer que “ vous n’avez pas encore réussi à faire un brin “d’herbe! ”...

Ah! puisse notre peuple continuer à croire en Dieu et à avoir confiance en ses saints. Puisse sainte Anne, la thaumaturge du Canada, exaucer encore bien des vœux et sauver beaucoup d’âmes en guérissant les infirmes... et les cœurs trop sceptiques! La leçon de choses profitera et la foi vivra !

Et si ce n’est pas dans cette vie et sur la côte de Beaupré, à la mort au moins et au ciel, nos gens (autres Bretons!) s’en iront vers sainte Anne, sa fille Marie, et son petit-fils Jésus!. . .

A Sainte-Anne une fois doit aller tout Breton !

Saint-Polycarpe, juillet 1901. (Semaine Rcli- (fievse.)

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